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1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 23:29

Cette « chronique d’une immense casse sociale » débusque les modalités de l’exercice de la violence sociétale propre à notre temps. Sa lecture apparaît comme un écho à un ouvrage illustrant le rôle néfaste joué par les dirigeants du PS depuis si longtemps : « La deuxième droite », (Jean-Pierre Garnier et Louis Janover – Agone éd. - cf. ma fiche de lecture sur ce blogue, le 8 juillet 2012).

Avec ce livre, nous avons entre les mains un bon antioxydant de la pensée.

Sociologues bien connus, les auteurs se sont spécialisés dans l’étude des mœurs de la haute bourgeoisie et des élites sociales chez lesquelles ils traquent la perversité et la permanence du cynisme. Dans leur ouvrage ils montrent comment la « violence sociale, relayée par une violence dans les esprits, tient les plus humbles en respect : le respect de la puissance, du savoir, de l’élégance, de la culture, des relations entre gens du « beau » et du « grand » monde ». Ils soulignent comment les dirigeants politiques de la droite et de la gauche libérale font jeu commun.

L’ouvrage s’amorce avec le récit de la mise en pièces de l’industrie ardennaise par un piratage méthodique de chasseurs de primes et la transformation de la région en friche industrielle, conséquence de « délocalisations » systématiques. Viennent ensuite les cas des Poulets Doux, et de PSA Peugeot-Citroën avec la fermeture de l’usine d’Aulnay-sous-Bois.

Un chapitre consacré à « La délinquance des riches *» aborde les mécanismes de la fraude fiscale érigée en « sport de classe ». Paradis fiscaux, mépris des lois, bienveillance de la justice - impitoyable avec les pauvres mais dépénalisant le droit des affaires -, criminalisation de la contestation sociale. Si le voyou est évidemment répréhensible et doit être combattu avec détermination, qu’en est-il des dégâts de la finance malsaine capable de mettre en péril les Etats eux-mêmes ? La complicité d’un pouvoir soi-disant de gauche avec cet état de fait donne lieu à d’éloquents développements.

Vient ensuite un survol des relations entre l’oligarchie des affaires et ses relations avec l’actuel Président de la République, quoi qu’il ait pu prétendre lors de son fameux discours du Bourget. Ses actes et ses écrits antérieurs prouvent qu’il est ouvertement convaincu des avantages du néo-libéralisme depuis la conversion idéologique du Parti Socialiste, en 1983. La régression sociale dont les hiérarques du PS sont les complices volontairement serviles se manifeste entre autres par la signature du « pacte budgétaire » élaboré par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, les reculs successifs sur les engagements de la campagne présidentielle, l’instauration d’un « Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi », le démantèlement progressif du droit du travail, etc.

Une place est faite à la manière dont les médias s’emploient à modeler les esprits en martelant des pseudo évidences : riches = créateurs de richesses, travailleurs = charges à réduire ; grands patrons = surhommes méritant des rémunérations hors de proportion.

Peu à peu le gouvernement socialiste avalise ces données, peu à peu s’intériorise une expérience du mépris lourde de conséquences au niveau des individus, qu’elle isole et désoriente. Viennent s’ajouter à cela la publicité, la com’ politique, et la corruption du langage qui détruit les concepts. Les « experts » des plateaux de télévision excellent pour entretenir la diversion.

Le citoyen n’est plus qu’un simple consommateur, la lassitude et la démobilisation de l’électorat sont évidemment induites.

Apparait ensuite un regard sur « la mécanique de la domination ». Notons au passage une remarque fort pertinente sur une lacune évidente de l’enseignement général, rarement soulignée : « Ce n’est pas un hasard si le droit n’est pas enseigné dans le système scolaire français ». En effet enseigner des rudiments de droit risquerait de dévoiler combien le système législatif est au service des dominants ; dès lors l’alternative d’une désobéissance civile trouverait un terreau. Silence donc, l’oligarchie doit rester maîtresse des lois qu’elle accommode à sa manière.

L’accès facilité des politiques à la profession d’avocat va dans ce sens. Ainsi se constituent des réseaux d’influence assurant la reproduction des positions prévalentes, où dominants et dominés développent peu à peu des structures mentales différentes, significatives, donc des comportements reproductifs et transmissibles.

Une réflexion sur la ville met en évidence objectivisation de la violence sociale par l’urbanisme et l’architecture (zonages, quartiers différenciés).

Elle dit aussi comment l’aménagement de lieux traditionnels dissout la mémoire des luttes du passé. Exemples : La Maison de la Mutualité, lieu mythique du Paris révolté complètement remis à neuf, devient un Palais destiné à des festivités n’ayant plus rien à voir avec les origines. Le travail ancestral disparaît de l’espace maritime, la pêche est en recul, la navigation de plaisance envahit les ports. Symbole de la culture dominante, une antenne du Louvre est implantée à Lens pour « redynamiser » un territoire prolétarien. Les quartiers populaires de Paris font l’objet « d’une violente conquête patrimoniale », alors que le manque de logements sociaux est criant.

Les classes populaires sont tenues à distance des « beaux quartiers ». A Neuilly-sur-Seine, un véritable ghetto soigneusement isolé fait l’objet d’un développement saisissant.

L’échec successif des politiques de la ville inscrit celle-ci comme un authentique « champ de bataille ».

La conclusion aboutit au constat que la phase actuelle du néo-libéralisme transforme « en ennemis les agents sociaux les plus pauvres … pas en adversaires de classe … mais en surnuméraires, parasites néfastes … ».

Le label « démocratique » ne sert plus qu’à légitimer violences et inégalités dans une véritable « mascarade sociale » où « les riches se construisent (...) en bienfaiteurs de l’humanité… ».

Une aristocratie de l’argent constituée à partir de l’emballement de la finance, appuyée sur une pensée unique, nous renvoie à l’Ancien Régime. Elle n’hésite pas à mettre en péril tout ce qui n’est pas elle-même, y compris la planète ; elle entretient dès à présent un chaos avec lequel il est urgent de rompre, faute de quoi un cataclysme mondial risque fort de se produire.

* La richesse est multidimensionnelle et difficile à cerner : alors qu’il existe un seuil de pauvreté, un seuil de richesse n’est pas établi. Les paramètres intéressant cette notion sont nombreux : fortune, revenus, statut social, insertion dans des réseaux, appartenance à une dynastie, etc.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot – La violence des riches (Zones 2013 – 252 p., 17 €)

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commentaires

abris piscines 02/05/2014 16:12

dans une société ou la classe moyenne tend à s'effacer, cette article nous éclaire un peu plus sur le pouvoir des riches et l'impuissance des pauvres face à la crise

Mr Post 02/12/2013 20:10

Monsieur Klépal,
je vous félicite de cette présentation littéraire.Ce Livre doit être le révélateur de nombreuses pensées communes. Dans certaines villes, souvent les grandes d'ailleurs, on peut ressentir cette violence au quotidien. Elle n'est pas forcément physique, elle est souvent plus sournoise et jamais très loin.
Qui sera plus fort ? Le plus riche? ou le plus bruyant? Quel intérêt.
Heureusement qu'il y a des gens qui envisagent le parcours différemment.
Mr Post.

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