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6 mars 2014 4 06 /03 /mars /2014 18:30

Eric Fottorino – Suite à un accident grave de voyageur (Gallimard, 2013 – 63 p., 8,20€)

Journaliste, ancien directeur du Monde, Eric Fottorino est également écrivain. Il a publié voici environ un an un texte court et saisissant, suite à trois suicides successifs sur une des lignes du RER Ile-de-France.

Suicides traités comme de simples faits divers, que le langage disqualifie par un évitement majeur : ne surtout pas énoncer suicide, cela pourrait non seulement donner des idées à d’autres, mais aussi signaler l’existence d’une souffrance.

La SNCF excelle dans le parler pour ne rien dire. Banaliser – « un accident grave de personne »… - permet de rétablir la circulation ferroviaire dans les meilleures conditions, sans remue-ménage.

Taiseuse, avec ses titres soigneusement calibrés la presse quotidienne entretient l’assoupissement collectif, elle ne parle que de troubles du trafic. L’horaire des trains intéresse davantage que la mort anonyme.

Que représente la mort d’une personne par rapport à l’exaspération de voyageurs fatigués ? « Le suicide sur les voies n’est pas une vie perdue. C’est du temps perdu. »

« L’accident de personne n’est vraiment l’accident de personne. »

Que veulent nous dire ces désespérés qui choisissent de mettre ainsi en scène leur mort ? Ils nous confrontent à notre indifférence.

Une évocation d’un tableau d’Edward Hopper, Les oiseaux de nuit, « les personnages flottent au milieu du vide », ils s’ignorent alors qu’il suffirait d’un mot. Les bas-fonds de la solitude.

Le RER dit fatigue, abrutissement, agressions, rancœur, frustration, migrations quotidiennes et laideur des choses de la vie. Les passagers sont tous masqués, pour ne pas voir, pour ignorer la misère de l’autre, sa souffrance, son désarroi, pour cacher la sécheresse des sentiments. Ils portent des masques de je-ne-veux-pas-le-savoir.

Un relevé d’échanges sur un site consacré aux transports ferroviaires montre à quel point les suicidés du RER sont source d’embarras pour les voyageurs. Certains échangent même des insultes à l’égard de ces gêneurs. Les quelques messages remplis d’humanité opposent leurs mots au non-dit organisé.

Laisser faire, laisser mourir, qu’y peut-on ? En quelques pages toute l’âpreté de notre monde et dite.

« Ces solitaires nous renvoient à notre solitude »

« France et souffrance, France et sous-France. »

Le suicide interroge les fondements de notre société au chiffre triomphant. « La vie, ça demande de l’encouragement » écrit Romain Gary.

Ce texte court, dense et dépouillé, pèse d’un poids très réel. Il serait dommage de l’ignorer, tant il nous concerne.

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Published by Blogue-note de Jean Klépal
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plagnol 06/03/2014 18:58

merci ,je vais lire souffrance quotidienne , compassion ...

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