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25 avril 2014 5 25 /04 /avril /2014 21:29

Gérard Garouste L’intranquille, autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou – (Livre de Poche 2013, 156 p., 6,10 €)

Le titre, bien sûr, fait penser à Pessoa.

C’est un livre petit par la taille, considérable par le contenu.

Garouste, peintre devenu très fameux dès les années 1980 grâce à sa prise en main par Léo Castelli, le célèbre galeriste newyorkais, brosse son parcours douloureux, chaotique parfois. L’enfance, un père détesté, fanatique engagé du mauvais côté durant la guerre, de pesants secrets de famille, une adolescence confiée à des institutions éducatives férocement répressives, la découverte passionnée de l’hébreu (une langue fécondante, suspensive, acceptant un doute fondamental), le refuge dans le dessin puis la peinture, la plongée dans des épisodes récursifs de désordre mental, et pour finir la création, d’une association, La Source, en Normandie où il vit, vouée à la découverte de l’art et de la beauté par des enfants issus des marges de la société.

Outre l’intérêt bouleversant et la sincérité de l’ensemble de son témoignage, la justesse de ses propos sur la peinture et le monde de l’art mérite qu’on s’y arrête.

La peinture

La fréquentation de l’école du Louvre lui fait découvrir que là se trouve la voie à partir de laquelle il pourra faire bon usage de sa liberté d’homme. L’histoire de l’art le passionne, elle représente « un splendide mille-feuille d’époques et d’influences ». L’entrée aux Beaux-Arts correspond à sa décision de devenir peintre. La rencontre de la collection d’art brut réunie par Dubuffet l’impressionne fortement. « Dubuffet … tissait un lien entre l’artiste et le fou. Je n’étais encore ni l’un ni l’autre. »

La fréquentation des artisans du Faubourg Saint-Antoine lui donne le goût du travail dans les règles de l’art. Son engagement en faveur de la technique au service de la peinture date de cette époque. Il tourne délibérément le dos à une avant-garde cherchant la nouveauté à tout prix, qui ne propose jamais rien d’autre que le suivisme de la mode. « Je me tournais vers l’originel, plutôt que l’original ... »

Il est entré en peinture pour trouver un équilibre à partir duquel il pourrait construire à la fois une œuvre et sa vie. Comme Vélasquez, comme Picasso, considérés comme des modèles de vie réussie.

Pour lui, « la peinture n’a rien à voir avec la représentation … », la beauté n’est qu’un bluff, ce qui importe le plus est d’engendrer une suite de questions. Peindre est une manière de parvenir aux plus hauts sommets de l’existence en foulant le sillon des maîtres passés. Il dit aussi l’importance considérable de la lecture et de la fréquentation des œuvres majeures pour nourrir son inspiration.

Loin d’être obsolète ou dépassée par les artifices de la mode, la peinture conserve une actualité absolue. « il faudra toujours des gens qui peignent, sculptent, écrivent loin du système, sans détester le passé, la rigueur et les règles de l’art, sans renoncer à la sincérité et à l’émotion que notre époque éteint ou détourne à force de surenchère. »

Un ensemble de propos roboratifs à méditer soigneusement.

Le monde de l’art

Cet artiste subitement propulsé encore jeune à une notoriété internationale par le hasard de rencontres avec des maîtres du business artistique a su se tenir à distance des pièges de la facilité. Mieux, alors qu’il en vit très convenablement, il sait en démonter les mécanismes et les présenter à son lecteur.

Il dit combien à partir des années 80 l’art s’est réduit à un marché lié à un système de production intensive, alors que le seul luxe de l’artiste est de prendre largement son temps.

L’exemple de Jeff Koons, ancien trader de Wall Street ayant parfaitement assimilé les leçons de Marcel Duchamp et Andy Warhol, plus intéressé par les prix atteints que par ses œuvres elles-mêmes, illustre la perversité du système. Des artistes de cette nature sont à ses yeux les bénéficiaires « d’une époque faible, soûlée de télévision, d’argent et de performances …» Époque où s’installer dans l’originalité permet d’être acheté à Beaubourg, « où l’empire du luxe, avec la connivence de l’État, achète et revend des millions d’euros des œuvres qui ne dérangent personne. »

Parvenu à se libérer de la recherche compulsive du succès, il s’affirme en quête de l’universel.

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Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans Garouste ; Art contemporain ; Marché de l'art ;
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