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16 juin 2014 1 16 /06 /juin /2014 22:28

Nathalie Heinich – Le paradigme de l’art contemporain (structures d’une révolution artistique) – Gallimard, 373 p., 21,50 €, 2014 –

Nathalie Heinich, sociologue spécialisée dans le domaine de l’art, poursuit son analyse du monde l’art en explorant minutieusement ce qui fonde la rupture totale entre l’art moderne et l’art contemporain devenu si universellement présent. Son livre a le grand mérite d’éclairer ce en quoi diffèrent des domaines que l’on peut parfois avoir tendance à confondre, si l’on s’en tient à une perspective chronologique telle que la succession art classique, art moderne, art contemporain. D’entrée de jeu elle pose que l’art contemporain est l’un des genres de l’art, et que son existence correspond à la mise en place d’un nouveau paradigme (cadre incontournable établissant un changement bouleversant les définitions en vigueur). Elle établit de ce fait l’incompatibilité totale entre l’art contemporain et les autres genres que sont l’art classique et l’art moderne.

Alors que l’art classique est fondé sur une figuration héritée des canons de la tradition, que l’art moderne donne la primauté à la vision de l’artiste (au prix d’une transgression des canons de la tradition), l’art contemporain consiste en un jeu permanent de recherche des limites à outrepasser et des critères artistiques à pulvériser. Transgression, provocation et subversion deviennent des maîtres mots. A partir de cela tout devient envisageable, tout devient admissible, la singularité à tout prix devient l’alpha et l’oméga de la création. L’artiste contemporain devient sa propre référence, il est à la fois le créateur et la création elle-même.

L’œuvre s’efface au profit de l’artiste dont le nom et la notoriété deviennent des valeurs marchandes. Une marque commerciale, en quelque sorte.

Cette conception s’érige en un système soutenu et encouragé par les institutions publiques, qui exercent un imperium sur le marché de l’art, et bon nombre de galeries faisant la mode. Ce qui évidemment bouleverse totalement le paysage artistique et en désoriente plus d’un parmi les amateurs.

Pas étonnant dès lors que le discours prime désormais sur une œuvre qui ne tient que par lui. L’œuvre n’est plus dans l’objet...

A partir du moment où on admet que l’œuvre c’est l’idée, s’ensuivent toute une série de conséquences : soumission totale à l’arbitraire de l’artiste, apparition de l’hybridation des installations, happenings et performances au titre d’un art éphémère, cynisme de certaines prétentions artistiques, brouillage des limites entre production, médiation et réception de l’art, brouillage des genres entre domaines de la création...

Le fait d’admettre que tout est bon pour faire de l’art, et que par conséquent n’importe quel matériau peut convenir entraîne de multiples conséquences (conservation, restauration, stockage, monstration, aspects juridiques...).

Tout ceci revient à contester tout lien entre la notion d’art et une pratique déterminée.

L’artiste, du moins certains d’entre eux, se transforme en entrepreneur producteur de ses fabrications, en diffuseur, metteur en scène et parfois acteur.

Les effets pervers sont évidemment nombreux, en premier lieu la raréfaction des sources de la création, l’appauvrissement des liens avec le public au bénéfice de la création d’un marché spéculatif réservé à quelques happy few. Ajoutons à cela l’implantation progressive dans l’esprit des étudiants en arts plastiques de la prévalence du métier d’artiste, et que par conséquent ils se doivent de rapidement faire une carrière internationale (ne pas être reconnu à 35 ans peut être rédhibitoire). Le monde de l’art contemporain s’universalise, un art international se met en place, les artistes qui réussissent sont d’abord des hommes d’affaire. Nous sommes dans un temps court, bruyant, sans cesse dans l’instantanéité, comparable à celui des traders. On parle désormais de financial art...

L’artiste devient un bien de consommation courante.

Une fois brossé ce tableau présenté sous forme d’inventaire objectif, l’auteur reconnait que son portrait est sans doute un peu outré, mais globalement juste. Il mérite en tout cas d’être connu et médité.

Alors que l’on parle d’art moderne, puis d’art contemporain, il me semble qu’on devrait aussi parler d’art actuel et nous pourrions alors découvrir une incroyable richesse occultée par les institutions et les médias les plus courants.

Le combat à mener devient un combat en faveur de la peinture, art fort décrié par les tenants de l’art contemporain, mais dont le potentiel est loin d’être épuisé.

(Une question se pose, qui n’a pas été abordée : comment se fait-il que ces débats ne soient réservés qu’au seul domaine des arts plastiques ?)

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Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans art contemporain ; marché de l'art
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commentaires

pierreMOUSSE 04/06/2015 11:41

Avez vous remarqué cette tendance insistante des commissaires d'exposition qui s'ingénient à faire cotoyer des œuvres majeures de l'art classique avec des horreurs conceptuelles d'artistes locaux ou "amis" ? avec l'idée sous-jacente que les critères de jugement sont des notions has been. et que tout ce vaut. ou bien que l'œuvre n'existe que dans sa dimension révolutionnaire et subversive.

Micheline 19/06/2014 15:44

Art contemporain, art actuel, voire art révolutionnaire, pourquoi pas? En tout cas recherche d'expression personnelle dans un contexte global. Certains distinguent mondialisation politique et globalisation économique... Peu importe. Et tant mieux si des personnes arrivent à payer leurs factures mensuelles en s'exprimant librement et en vendant leurs oeuvres. Cela reste moins pénible et plus souple que le travail en usine. Personnellement je préfère en effet la peinture aux montages de boites à chaussures. Mais bon, les goûts ne se discutent pas.

Blogue-note de Jean Klépal 19/06/2014 15:51

Oh, là,là, quelle confusion !

Mr Post 17/06/2014 21:06

Merci Jean pour la présentation de ce livre qui me parait fort intéressant, et le deuxième (merci) est ton soutient envers la peinture, soutien que je partage évidemment.
A bientôt.

Dorléans 17/06/2014 10:12

Je ne peux, hélas, qu'adhérer à cette analyse. Souvenons-nous néanmoins de ce temps pas si lointain où un Artiste proclamait que tout est art. En même temps que l'art devenait un marché soumis aux aléas de la mode et du consommable. On peut être tenté de s'en désintéresser…
La réponse à ta dernière question, Jean, est peut-être dans la constatation que seuls les arts plastiques permettent de faire "du nouveau" en intégrant les techniques et technologies du moment, choses difficile à entreprendre en littérature et même dans "les" musiques. Amen.
jcd

Blogue-note de Jean Klépal 17/06/2014 10:37

Il me semble que les musiques ne manquent pas d'intégrer "du nouveau", cela au moins depuis John Cage...

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