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23 juin 2014 1 23 /06 /juin /2014 15:51

Dîner dans le patio de l’une de ces « cantines » marseillaises que j’apprécie particulièrement. Passé le premier verre trinqué à l’abri de la cacophonie de la défaite de la musique, nous parlons évidemment de peinture alors que s’est déroulé le vernissage d’une exposition commune : ses peintures, mes textes dénommés cartes postales.

Serge Plagnol est un artiste dont j’apprécie non seulement le travail de peintre, mais aussi la fréquentation assidue. Nous parlons de sa peinture, c’est-à-dire d’abord de lui, comme souvent.

« Peut-être ne vais-je pas assez loin... », suggère-t-il à propos de la toile où il s’inspire du Suzanne et les vieillards de Tintoret.

Lorsque j’ai vu cette peinture qu’il venait tout juste d’achever, j’ai immédiatement identifié Suzanne à une cagole marseillaise. Il a d’abord ri, vaguement acquiescé, puis s’est très vite repris en refusant l’excès qu’il percevait dans le qualificatif.

Se trouve ainsi repérée la question de la transgression, l’une des interrogations majeures que nous jette en pleine figure l’art aujourd’hui.

Quand Picasso affronte les Ménines, il le fait avec toute sa fougue mais aussi toute la révérence qu’il éprouve pour Velasquez. Il casse la gueule au Maître pour lui dire toute son admiration. Il va jusqu’au bout, il s’acharne, il creuse, il démonte pièce à pièce, il en rajoute. Tout n’est pas également bon, mais l’ensemble revêt la force d’une rage stupéfiante. Non, Velasquez n’est pas du passé, il est si important qu’il me faut tenter de lui régler son compte aujourd’hui, tout en lui gueulant l’admiration que je lui porte. C’est parce qu’il est immense que je veux le bouffer ! Moi, Picasso je ne peux être moi que si je l’affronte en un combat singulier ! Au risque de choquer, et d’être incompris. Tant pis pour les médiocres.

Quelle audace, quel culot, quelle prétention. Il faut avoir la tripe solide pour cela.

Une des dimensions stupéfiantes de Picasso tient autant à sa monstruosité qu’à sa délicatesse. Il ne parvient jamais à être ni méchant, ni effrayant. Il déforme, il taraude, il explore, il brise, il reconstruit, il détourne, il... transgresse, pour mieux connaître, pour mieux posséder, pour mieux aimer. Certaines œuvres apparemment apocalyptiques ne se justifient, semble-t-il, que par l’amour passionné qu’il porte à son sujet, si humble soit-il. Il y a toujours, dissimulé quelque part, un moment de tendresse profonde, une forme, un geste, une main, un regard. L’émotion guette à chaque détour.

Je pense tout à coup à ce Chat mangeant un oiseau, du musée d’Antibes...

Picasso, Francis Bacon, des artistes de la démesure, c’est-à-dire de la force radicale et de la sublimation, qui est purification rédemptrice. Ils bucheronnent, totalement en marge du jeu intellectuel et mondain de l’excellence décorative pseudo révolutionnaire de quelques-uns de leurs contemporains.

Si le vocabulaire est emprunté au langage religieux, il n’a rien à voir avec la pratique ecclésiale, il se réfère au caractère sacré de l’Art. Ce sacré qui peut tenir à l’écart, mais dont nous avons tant besoin pour équilibrer notre parcours.

Bacon lui aussi se confronte avec vigueur à ses aînés, Velasquez encore, mais aussi Titien.

Avec ses Pape, humains trop humains dont il tente de saisir les affres, il pulvérise la notion de portrait officiel. La peinture de Bacon est une peinture du dedans. De manière générale, il peint la bidoche humaine, celle qui hurle sa douleur, comme Rembrandt et Soutine ont peint leur bœuf écorché. C’est de la viande, mais de la viande originellement saine. Maltraitée, avilie, sans doute, mais profondément saine, donc aimable, encore désirable, à soigner de toute urgence. La merde est humaine, elle mérite donc l’anoblissement.

Rien à voir avec le constat morbide dans lequel se complait Lucian Freud, qui n’aime pas ses modèles dont il scrute à plaisir la décrépitude. Il s’en repait avec une malsaine indécence, sans émotion. Il reste à la surface des choses, il n’est que mondain. Passons...

Caravage, Bacon, Picasso, des artistes témoins d’une souffrance, la leur souvent, qu’ils prennent à leur compte.

Des artistes du refus, et de la révolte personnelle. Pour eux, il s’agit de bousculer tabous et allant-de-soi au profit d’une certaine recherche de l’exemplarité, voire de la sainteté laïque.

Font alors irruption dans la conversation les références à Jean Genet (Saint Genet, comédien et martyr, selon Sartre), Camus (L’Étranger, l’Homme révolté, Écrits libertaires), et Pasolini, bien sûr. Mais aussi Manet et sa scandaleuse Olympia. Des artistes sans complaisance, lucides, exigeants, souvent tenus à distance par l’establishment, persuadés de leur vérité, porteurs d’avenir.

Avec eux, grâce à eux, oser aller le plus loin possible dans la transgression. C’est-à-dire dans l’affirmation d’une liberté édificatrice de créations et de valeurs nouvelles, dans le sillage d’un amour irréductible de l’humain et d’une tradition séculaire pour le dire.

L’art, et la peinture notamment, ont la particularité d’un talisman.

Ce terme convoque immédiatement l’œuvre éponyme de Paul Sérusier, le fondateur du groupe des Nabis (prophètes, en hébreu), véritables libérateurs de la peinture, initiateurs d’une transition post impressionniste.

Soleil noir de la révolte et du désir de dépassement par lequel l’iconoclaste rend hommage aux icônes qu’il profane.

Cette notion de transgression, présente tout au long de l’histoire de l’art, a évidemment peu de chose à voir avec la rupture tous azimuts préconisée par les épigones de Marcel Duchamp. Autant la transgression est riche des questions et d’apports nouveaux, autant la rupture pour la rupture apparait stérile. Le tout est bon pour faire de l’art, coup de tonnerre unique et probablement nécessaire à un certain moment de l’Histoire, est voué sans doute aujourd’hui à l’essoufflement, puis au débouché sur l’impasse de la confusion la plus totale.

A nouveau un constat : nous n’en avons heureusement pas fini avec la peinture, qui a encore et toujours de beaux jours devant elle.

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commentaires

Dorléans 24/06/2014 11:10

Globalement d'accord. Peut-être serais-je plus modéré concernant Lucian Freud, qui n'est certes pas Bacon mais, à mon avis, vaut mieux que l'étiquette de mondain. Concernant Duchamp et ses conséquences je me demande si le "coup de tonnerre" était bien nécessaire. On a vu, et les meilleurs d'entre eux l'ont admis, ce qu'il en a été en jazz avec le free. On casse tout et ensuite il n'y a plus rien. Une fois que l'on a exposé RIEN sur les cimaises d'une galerie, que peut-on faire de plus ? Souvent les révolutions se trouvent reconverties en dictatures. Aussi dubitative-je. Il ne faut pas que Plagnol serve d'excuse aux installateurs les plus minables dont la nouveauté commence a sérieusement sentir le rance. "L'art n'est pas un magasin de nouveautés." Michel Ragon.