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3 juillet 2014 4 03 /07 /juillet /2014 17:35

Jean-Paul CurnierProspérités du désastre – Lignes éd. 2014, 172 p., 14 €

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Clair, précis, percutant, à l’affut de ce qui fait sens, voici un esprit dont le talent souvent assorti d’une décapante ironie est très salubre. Il ne tourne jamais autour du pot, il vise le cœur de cible et l’atteint le plus souvent. Il est vigoureusement rigoureux. Les assertions paradoxales ne l’effraient pas ; bien au contraire elles soclent sa pensée, si nécessaire.

Le livre est un recueil de textes publiés entre 2002 et 2012, aucun n’a pris la moindre ride. Une fois de plus, il s’agit d’une lecture tonique, d’un appel au passage à l’acte, c’est-à-dire d’une reprise en main de soi (j’ai déjà parlé de lui sur ce blogue, voir compte-rendu de lecture du 26 août 2012).

Au fil des pages sont évoquées les banlieues, ces gigantesques dépôts de rebuts humains ; la terreur, la peur de soi et l’horreur de l’homme ; la notion de peuple ; la mise en cause du système électif ; l’infantilisation de la vie politique ; le délabrement et le statut du langage ; la place et le rôle de l’art ; des propositions pour les cités.

Les idées sont transversales, en voici un florilège, dont j’espère que la lecture puisse être propre à plus que de simples réflexions.

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Postulats :

  • Le système en place est non amendable. Le totalitarisme dont il est imprégné (soif d’un gouvernement absolu des consciences) équivaut le fondamentalisme islamique.
  • La pensée est partout et systématiquement mise en échec.
  • Banlieues et bidonvilles entretiennent une sauvagerie planétaire par accumulation des résidus du Capital et entassement de rebuts humains.
  • Alors que le rejet de la dimension collective de la vie entraîne la soumission et que l’école n’a aucun souci de la formation de citoyens responsables, la réinstauration du collectif apparait comme la condition première de la pensée.
  • On ne peut pas lutter efficacement sans culture générale, politique et artistique.

Miscellanées :

- L’effarement face à la terreur, inséparable de la guerre, n’est qu’une hypocrisie. L’invasion des pays du Moyen-Orient cache des intentions aussi criminelles que celles des Croisades (le mot est d’ailleurs repris dans les discours officiels). Partout la mystique prend le pas sur toute réalité politique.

- L’organisation de la mise en scène de la peur revient à mettre au ban la pensée. Toute société sécuritaire ne s’accomplit que par la dépossession totale des citoyens, ce qui entraine la mort progressive des démocraties, par dissolution du peuple. La peur devient un outil de gouvernement, elle entraine un dessaisissement de soi et installe l’antagonisme de l’homme contre l’homme.

Le retour de Dieu correspond bien évidemment à une capitulation de la raison.

- La violence comme seul remède au désespoir des laissés pour compte se constitue en école de la réalité du monde. La mise à sac des équipements des banlieues ou des biens personnels témoigne de l’absence d’une pensée collective. Les émeutiers ne font hélas que confirmer l’insignifiance sociale dans laquelle ils sont confinés.

Chaque cour d’école est un miroir de la société : force brute, brigandage et... hypocrisie des autorités administratives.

L’urgence d’une autre pensée, à inventer, de la vie collective s’impose particulièrement dans le cas des cités. Vivre dans les cités c’est être assigné à résidence. Elles représentent un laboratoire nécessaire d’invention d’un vivre ensemble autrement avec la ville.

Des réflexions sur la conception des logements, qui ne sont actuellement que des outils de formatage social, seraient bienvenues. Il nous faut revoir de fond en comble ce que l’on appelle un logement.

- La nécessité d’une remise en cause du système électoral apparait d’autant plus que les électeurs ignorent totalement la réalité du pouvoir des familiers de la finance. Le système actuel revient à demander au peuple d’approuver ce qui se fait, et la culture politique se trouve réduite au fétichisme du mot « démocratie », totalement vidé de sens.

Dans ces conditions, que ce monde aille le plus vite possible à sa perte ! Aidons-le !

- La « vie » politique a totalement disparu parce que celle-ci a perdu son ambition de réfléchir sur l’homme et la société. La politique devenue un métier n’intéressant plus que les professionnels n’est plus qu’une activité de domestique au service des puissances financières, gouvernées par une technocratie (haro sur les « spécialistes » et leur perte de contact avec le réel). A cette lente dévitalisation répond une infantilisation galopante. L’adieu à la pensée politique est un adieu tout court à la pensée. La remise en cause des principes de l’existant n’apparait plus nulle part.

Urgence du moment : s’employer en toute chose à désobéir. (Combien H.-D. Thoreau est toujours actuel !)

- L’appauvrissement du langage va de pair avec le racolage permanent de l’avidité et de la vulgarité marchande. Les pauvres ne connaissent que le pouvoir d’acheter et de s’endetter entretenu par la sirupeuse idéologie du bien-être consumériste. (Pasolini a bien repéré que l’hédonisme consumériste tant prôné n’est que la forme d’un nouveau type de fascisme.)

Dans la mesure où aucune compensation n’est demandée, si faible soit-elle, les prestations sociales font partie intégrante du système d’assujettissement des citoyens. Avantages sociaux, allocations diverses, contribuent à la fois à l’aliénation des bénéficiaires et à leur infériorisation.

La notion de pouvoir d’achat est une véritable escroquerie en ce qu’elle magnifie le fait de pouvoir acheter, mais acheter quoi ? Une fausse nourriture et des gadgets ! On ne cultive plus, on n’élève plus, on produit des aliments industriels. Le monde humain n’est plus qu’accessoire des supermarchés destiné à écouler leur marchandise. (Biodiversité et agriculture raisonnée, combat indispensable !)

- Sur l’Art :

Lui assigner une finalité comme le font certains beaux esprits est certainement le pire qui puisse lui arriver. Débâcle dès lors que l’on déclare que l’Art doit déranger, choquer, provoquer, etc. L’instauration d’une nécessité de transgresser les limites est évidemment mortifère (cf. mon papier sur N. Heinich - 16 juin 2014 – sur ce blogue). La provocation n’est que le conformisme des temps actuels.

Beaucoup de bruit sur les prétendus scandales de l’art permet de masquer le silence autour des crimes quotidiens.

- Sur l’Intégration et l’identité :

Que peut signifier intégration pour des gens considérés comme rien, inexistants ?

La France est le résultat de migrations permanentes, depuis l’Antiquité. L’immigration y est une réalité depuis toujours.

A force de rejet, de haine, de racisme et de mépris, il est normal que les enfants d’immigrés finissent par se sentir plus proches du pays d’origine de leurs ancêtres, qu’ils ignorent, que du pays où ils sont nés.

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Ce livre est une véritable incitation au passage à l’acte, qui n’est pas à craindre, qui n’est pas à différer. Contester, bousculer, désobéir d’abord, refuser les conformismes, il sera toujours temps de réfléchir aux modalités à venir. Cessons d’attendre que l’on agisse et pense à notre place. Tout est à réinventer. Parler de ce livre est une tentative pour contribuer au mouvement nécessaire.

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Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans Philosophie ; socio politique
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commentaires

Fouchard 05/07/2014 08:58

Plus je lis tes blogues, plus je pense que tu appartiens à la grande et respectueuse famille des anarchistes. " Pour ces derniers, l'anarchie n'est pas le désordre social, mais au contraire l'ordre social absolu obtenu grâce notamment au collectivisme anti-capitaliste qui contrairement à l'idée de possessions privées capitalisées,suggère l'idée de possessions individuelles ne garantissant quant à elles aucun droit de propriété concernant l'accumulation de biens non utilisés., au travers d'une libre politique organisée autour d'un mandat impératif, de l'autogestion, du fédéralisme et de la démocratie directe." ( Wikipedia) Et "que le monde que nous connaissons aille le plus vite possible à sa perte !" ( mais pas trop vite comme dirait Brassens!)

Blogue-note de Jean Klépal 05/07/2014 09:49

Mon côté gidien ("familles, je vous hais"...) ayant tendance à l'emporter, je ne sais pas à qui j’appartiens.
Une chose est certaine, le système qui nous est imposé me révulse profondément, et c'est bien ce système qu'il faudrait détruire, au profit d'un autre, à inventer car il n'existe pas de modèle.
Anarchiste, je ne sais pas, utopiste, sans doute ; révolté (Camus) à coup sûr.

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