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25 août 2014 1 25 /08 /août /2014 16:55

Aéroport Roissy-Charles de Gaulle. Gigantesque usine tentaculaire à engouffrer, contrôler, broyer, dégrossir, répartir, manutentionner du passager promptement dégraissé de ses bagages, conditionné comme bétail à l’abattoir. Surdimensionné, sans cesse alimenté par son amont et son aval, l’espace est jalonné de trappes à estampiller et de tuyaux d’aspiration munis de bandes transporteuses par lesquels passent les paquets compactés de passagers consentants promis à telle ou telle issue. Une fois dans l’engrenage, nul ne peut échapper : être rigoureusement traité comme matière première aérienne ou bien se trouver livré à l’errance satellitaire de l’individu en perte de repères.

De même qu’ignorant que c’est pour Noël qu’on l’engraisse, l’oie peut avoir un regard de tendresse pour son goinfreur, le passager rêvant à d’autres horizons peut négliger la maltraitance appliquée dont il est l’objet de la part de zombies uniformés, badgetés, parfois galonnés, cloutés de labels (Sécurité, Police de l’air et des frontières, Police nationale, Aéroport de Paris, Propreté...), qui vont et viennent l’air pressé, le regard perdu dans un improbable lointain. L’opacité de la masse grumeleuse des passagers temporairement parqués, ou bien transbahutés d’un stockage intermédiaire à un autre, ne retient jamais l‘attention de ceux-ci. Ils évitent avec dextérité, sans doute ont-ils été spécialement formés à cette haute-école de l’écart permanent. Ils téléphonent, se congratulent, devisent entre eux. Ils font clairement partie d’un système étranger. Echapper à l’entendement du passager type semble leur principale raison d’être, ce qui leur assure un incontestable prestige.

Que survienne un incident banal tel que perdre ses papiers d’identité entre le point de délestage des bagages, où il faut produire son identité, et le point du contrôle de police, où il faut justifier de son identité, aussitôt le pékin moyen est transformé en détritus social à soigneusement contenir comme une impureté sur le velouté crémeux de la masse à baratter.

Joseph K et le Procès deviennent ipso facto l’évidence. Tout bascule. Largement ouverte, la gueule baveuse du monstre comme seule issue.

Comment prouver que JE suis et non un autre ?

- Monsieur le planton du Commissariat de Police, votre collègue de la police des frontières m’envoie à vous.

- Rien ne prouve que vous soyez celui que vous dites.

- Voyez ma Carte Vitale, elle comporte ma photo, je voudrais faire une déclaration de perte...

- Ceci n’est pas une pièce d’identité, je ne peux prendre aucune déclaration d’un inconnu.

- Quoi faire ?

- Je ne sais pas.

- Alors, je ne pourrai pas embarquer ?

- Evidemment non !

Tout à coup, tout bascule, de la citoyenneté assurée d’elle-même au sans papier anonyme inexistant. Le service public n’est pas au service du public, il tourne en boucle et s’autosatisfait de contrôler en permanence des codes-barres auxquels ne correspond aucune humanité. Le JE que vous prétendez être n’existe que par la détention d’un morceau de plastique imprimé. Sans cet accessoire, vous n’avez aucune réalité matérielle. Un non-être absolu, circulez, n’encombrez pas davantage ! A vous de donner une preuve que vous êtes bien l’égaré démuni de l’indispensable que vous continuez à déclarer être, alors qu’aucune preuve immédiate ne peut exister.

Personne ne peut, ni ne doit, vous aider à constituer cette justification. Cela tient du défi : prouvez l’improuvable, sinon vous n’êtes qu’un disparu perdu corps et biens.

- Vous voyez, vous ne pouvez rien prouver, vous êtes donc suspect, ce qui ne peut que conduire à l’évidence de votre culpabilité.

Le monstre se pourlèche les babines.

L’existence, l’essence, des catégories philosophiques totalement inopérantes, uniquement bonnes pour des factieux !

Messieurs les penseurs, vous n’êtes que des foutriquets, piètres sodomiseurs de diptères. L’Etre et le Néant n’est pas le traité philosophique que l’on prétend, ce n’est qu’une réalité aussi quotidienne que banale, celle de la trivialité accomplie.

- Que vous soyez devant moi démuni de l’étiquette obligatoire garantissant votre existence, suffit à démontrer votre non-être ! Circulez, vous dis-je ! Ne troublez pas mon absorbant désœuvrement !

- ...

- Je ne suis pas ici pour vous aider... L’aide est une catégorie inconnue de l’Administration que je représente. Il n’y a ni répertoire ni procédure connus pour cela, le Code est formel !

C’est alors que, surgie de nulle part, se présente une femme de chair et de cœur, déguisée en zombie comme eux, sans doute pour mieux les tromper... Une femme qui en a vu bien d’autres, qui connait à coup sûr ce que semblable circonstance recèle. Samaritaine qui s’applique à démêler la situation infernale au hasard du quotidien, un peu comme la logeuse de Joseph K. Seule et notable différence : attentive aux déclarations du passager complètement perdu et désespéré, elle reconstitue patiemment son itinéraire entre le point A et le point B, elle se rend sur place, enquête, visite, explore, insiste et ne lâche pas. Avec la complicité d’un olibrius du stand de délestage des bagages, elle retrouve in extremis la précieuse pochette contenant LA carte d’identité plastique gisant bêtement au pied d’un comptoir d’enregistrement. Le morceau de plastique signifiant que l’existence procède d’une réalité bien réelle.

Il est tout juste temps, l’Ecosse se trouve une nouvelle fois à quelques battements d’ailes.

Merci à vous mon angélique salvatrice, graine perdue d’humanité dans l’univers du progrès permanent de la modernité et de l’efficacité robotiques internationales.

Les voyages aériens ? Merci, ça va comme ça, j’ai suffisamment donné pour désormais décider de m’en passer. Les voyages en général, aussi, peut-être. A moins qu’un porte à porte ne me soit à chaque fois proposé.

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Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans Personne ; identité ; existence sociale
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commentaires

Alain Sagault 25/09/2014 17:35

Bravo pour ce nouvel et talentueux avatar 2014 des Temps modernes et de Mon Oncle, avec à la place des boulons ou des tubes en plastique le cheptel humain robotisé. On s'y croirait… On s'y est vu, on l'a vécu.
Quel plaisir pour eux, si des catholiques te lisaient, de te voir saluer Marie médiatrice, et la bénir entre toutes les femmes, pardon entre tous les zombies !
Marie intimement mêlée à Jeanne d'Arc, dans la quête intrépide d'une reconnaissance légitime de ton existence, presque un couronnement. Elle risque de payer cher cette bienveillance surannée.
Nous le savons bien tous deux, mon cher Michel, on a toujours besoin d'un plus féminin que soi…

Marie Monguet 28/08/2014 14:36

Puis-je utiliser dans ma prochaine nouvelle ce morceau désopilant : "...une impureté sur le velouté crémeux de la masse à baratter." Le style est effectivement désopilant, mais le fond ne l'est pas. Il ne nous reste qu'à en rire avant que d'en pleurer. C'est le meilleur moyen de se défendre contre l'irréversible déshumanisation. (C'était le projet secret, y compris pour moi-même, du recueil "Le rire de Cassandre")
As-tu lu de Roland Gori "De quoi la psychanalyse est-elle le nom" ? sur la nouvelle forme de "barattement" : L'évaluation !
mc

jika 28/08/2014 17:22

Je n'ai pas lu Roland Gori, un monsieur qui ne m’attire guère a priori.
Ce qui est publié sur ce blogue est parfaitement utilisable, à condition toutefois d'en citer la source.
Good luck !
JK