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10 janvier 2015 6 10 /01 /janvier /2015 18:44

Alain Sagault vient de confier le texte ci-dessous à son blog. Sa pertinence me commande de le relayer.

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"Si Dieu existe, j'espère qu'il a une excuse"

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L’émotion, la compassion.

Oui, naturellement. J’ai pleuré, il y avait de quoi.

L’indignation. La colère.

Bien sûr. Envie de tuer les tueurs, œil pour œil, et tout le koulchi, comme disaient autrefois mes élèves marocains…

ET APRÈS ?

L’union sacrée ? Comme en 1914, alors ? L’indéfectible union des loups et des moutons, l’union sacrée des combattants et des planqués, des engagés et des profiteurs ?

Très peu pour moi. Tous unanimement confits dans la déploration, les uns en toute sincérité, tant d’autres parce que moutons, et que mouton doit bêler avec le troupeau si le berger le demande, et puis les hypocrites, les politiques, ceux qui leur crachaient dessus depuis des années, et qui soudain les embaument.

Des héros, bientôt des saints !

On va voir naître la Légende Dorée de Charlie Hebdo, un comble…

Des héros, oui – maintenant. Bien contre leur gré, je vous assure ! Non, les gars de Charlie n’étaient pas des petits saints, heureusement, et nous sommes nombreux à pouvoir en témoigner, comme du fait qu’ils se trompaient parfois de cible et qu’il leur arrivait d’avoir tort, et même de ne pas le reconnaître. Les hommes engagés ne sont pas plus infaillibles que les autres, mais ils s’engagent, ça change tout. C’étaient des hommes engagés, des amoureux de la vie, de vrais vivants. C’est bien pour ça qu’il fallait les tuer.

Ils témoignaient. De la vraie vie, la seule, celle qui vaut la peine d’être vécue.

Au fait, autour de quoi, l’union sacrée ? Pour le Bien (nous tous, bien entendu) contre le Mal ?

Oui, le Mal existe, mais se limiterait-il par hasard aux sinistres crétins qui ont cru avoir tué l’esprit d’indépendance parce qu’ils ont décimé la rédaction d’un des très rares médias réellement indépendants qui subsistent dans notre si admirable démocratie ?

Je ne crois pas que l’équipe de Charlie aurait apprécié la « belle unanimité » proclamée urbi et orbi par les grands-prêtres de notre irréprochable démocratie. Et je suis sûr que s’ils ont par hasard découvert que leur athéisme était infondé (ce dont je doute quelque peu), ils ont dû se poiler grave en entendant sonner, pour les bouffeurs de curés jamais rassasiés qu’ils étaient, les cloches de Notre-Dame !

Posons-nous la vraie question : pour qui sonne le glas ? Et pourquoi sonne-t-il ?

Je ne lis pas beaucoup Michel Onfray, mais il est le seul intervenant que j’aie entendu aujourd’hui sur France-Inter parler avec intelligence et justesse de ce qui est en train de se passer, le seul à n’avoir pas parlé pour ne rien dire, à n’avoir pas agité les grands mots creux sortis pour l’occasion des malles disloquées du grenier moral poussiéreux où on les conserve à toutes fins utiles, soigneusement embaumés.

Car « cette bande de joyeux déconneurs », comme les définit de façon si commodément réductrice un Thomas Legrand parfois mieux inspiré, ne faisait pas que s’amuser. Journal satirique, Charlie Hebdo était tout autant un journal politique, dimension que les besoins d’une unité nationale aussi spontanée que factice exigent d’occulter le plus soigneusement possible.

Charlie ne s’attaquait pas qu’aux religions, ou plutôt il s’attaquait à toutes les religions, à la religion du fric tout particulièrement, à la religion de la consommation, à l’adoration forcenée du pouvoir, à la religion libérale de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Parce que, tout de même, la violence, c’est seulement les attentats terroristes ? C’est

seulement la violence physique ? Pour ne prendre que cet exemple, il y en aurait bien trop, les salariés de France-Télécom qu’on a bien gentiment poussés au suicide pendant des années, c’est quoi ? Je ne me souviens pas d’avoir jamais entendu Robert Badinter, cette référence morale pesamment obligatoire, cette conscience chatouilleuse à géométrie variable, s’émouvoir de l’état actuel du monde, où l’immense majorité se voit pourtant condamnée par une violence économique et financière toujours plus ouvertement impitoyable à ne vivre que pour survivre, et encore…

Stéphane Hessel avait tort de dire « Indignez-vous ! ». Si, passé le premier moment, elles n’entraînent pas à l’action, l’indignation, comme la compassion, se font complaisantes et deviennent vite le refuge des spectateurs plus ou moins volontairement impuissants que nous sommes trop souvent. Ce que nous devons nous dire, c’est : « Réveillons-nous ! »

Parce que, Monsieur Badinter, désolé, il n’y a pas d’unité nationale possible quand 1% de salauds volent depuis des années à la nation et à ses citoyens le fruit de leur travail ; pas d’unité nationale possible quand on cautionne la scandaleuse, l’injustifiable croissance des inégalités.

C’était formidable de faire abolir la peine de mort en matière judiciaire, mais combien d’êtres humains notre modèle de développement a-t-il dans le monde littéralement condamnés à mort et exécutés depuis la fin de la Seconde guerre mondiale ?

Posons-nous la question : Sommes-nous vraiment libres ? Sommes-nous vraiment Charlie ?

C’est bien beau de dire : « Je suis Charlie », mais si ça n’engage pas à agir pour que ça change, ce ne sont que des mots creux, les cache-misères d’une bonne conscience qui est la plaie de « notre belle civilisation occidentale », cette bonne conscience inoxydable qu’un Charb ou qu’un Oncle Bernard dénonçaient autant qu’ils la brocardaient.

Aujourd’hui, dans l’élan, nous sommes Charlie. Et demain ?

J’ai lu les derniers textes d’Oncle Bernard, je n’avais pas envie de réfléchir, mais je n’ai pas pu m’empêcher de réfléchir, ni de sourire, ce dont j’avais encore moins envie.

J’ai regardé un dessin de Charb. Je n’avais pas du tout envie de rire, mais je n’ai pas pu m’empêcher de rire.

C’était ça, Oncle Bernard, c’était ça, Charb, et ça restera ça, morts ou vifs.

Tant qu’un texte de Maris m’obligera à réfléchir en souriant, j’entendrai sa voix et je me saurai vivant.

Tant qu’un dessin de Charb me forcera à rire, je me sentirai libre et je le saurai vivant.

Les gars, vous êtes immortels. Continuez.

Alain Sagault 9 janvier 2015

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Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans Tous Charlie
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commentaires

Savini Thierry 12/01/2015 21:33

Désolé pour les coquilles.
J'en rectifie une de taille mais très intéressante :
" ... qu'en savons-nous des sentiers à prendre ? "
Mais, en effet, QUAND savons-nous ?

Savini Thierry 12/01/2015 19:30

100% d'accord avec cette réflexion plus que pertinente. La vraie question est celle de L'APRÈS.
Après l'émotion, après les rassemblements, après le deuil nécessaire, c'est trop souvent l'oubli quand ce n'est pas l'amnésie.
Nous sommes loin d'imaginer l'ampleur du chantier et manquons cruellement de Maître(s) d'Œuvre(s). Pourtant, certains Architectes ont jetés des plans ; Michel Onfray, Pierre Rabhi, feu Bernard Maris pour les plus "populaires" et sûrement d'autres que je ne connais pas.
Il me semble vain d'attendre de nos "dirigeants" autre chose que des postures; ils sont eux-mêmes les jouets plus ou moins complices du Léviathan de la finance mondiale (Michel Onfray - Politique du Rebelle - 1999). Pour l'heure, il nous faut faire avec. Piètre ambition.
Seule une responsabilité des individus eux-mêmes est apte à faire bouger le grand gouvernail de la société. Chacun, dans sa sphère privée, doit chercher les moyens d'actionner les leviers afin d'enrayer les mécanismes de la soumission. De toutes les soumissions.
Pour beaucoup, hélas, pas de sphère privée. La survie prend l'espace. Pour d'autres, plus chanceux, la simple précarité, le non-emploie et la peur qui s'ensuit de basculer dans le rien. Pour ceux-là il y a des leviers prioritaires. Reste encore la grande majorité de ceux qui ont encore les moyens de se donner les moyens d'actionner les bons leviers. C'est un grand privilège et une responsabilité dont il nous faut être conscient. Le sommes-nous ?
Être ou ne pas être Charlie, là n'est pas tant la question.
Laissons les leviers s'actionner même si leurs formes ne nous conviennent pas.
Si, pour les plus conscients d'entre-nous, nous connaissons la direction, quand savons-nous finalement des sentiers à prendre ?
Deux choses sont fondamentales ; Le Grand Réveil ... et la saine insomnie.

Chaleureuses salutations Jean.
Thierry Savini

sebaoun jean-pirre 13/01/2015 14:14

trés belle intervention qui améne à une grande prise de conscience à un sursautt et un réveil .mais comme disait Paul Fort les hommes sont des fous pour l'éternité. puissions croire à la sagesse de nos societées mais je crains que ce soit en vain.

Blogue-note de Jean Klépal 12/01/2015 20:07

Voici une bien aimable manière de reprendre contact, grâce à... la toile.
Merci de tes deux commentaires, celui-ci et celui sur l'art dit contemporain.

Mr Post 11/01/2015 20:46

Je dis bravo, bravo Alain pour ce complément engagé et approfondi. Effectivement les Maux sont plus profonds, ils bouillonnent et un jour ils débordent. Quand aux violences, les deviennent insidieusement plus nombreuses et plus douloureuses. En synthèse, y encore du boulot. La garde ne se rend pas.

Bertrand 11/01/2015 04:57

Mediapart revient sur les leçons du 11 sept 2001 et donne deux citations de : "America and the World, Conversation on the Future of American Foreign Policy" qui prennent une certaine résonance aujourd’hui :

Zbigniew Brzezinski : « Pareil climat de peur nous rend plus perméables à la démagogie. Et la démagogie nous incite à prendre des décisions irréfléchies. Elle déforme notre sens du réel et mobilise notre énergie dans des domaines qui n’en valent pas réellement la peine. »

Brent Scowcroft : « Nous avons créé, ici, aux États-Unis, un climat de terreur qui n’arrange rien. Au contraire. Dans la guerre au terrorisme, nous avons chargé le portrait des musulmans comme nous l’avions fait pour les Allemands pendant la Première Guerre mondiale. Nous les avons déshumanisés, nous en avons fait des objets de haine et de peur, l’ennemi à abattre. Mais Al-Qaïda est un ennemi à part. Il s’agit d’un groupe sans objectifs spécifiques, ne l’oublions pas. Ce n’est pas parce que l’homme qui se présente à la douane se prénomme Mohamed qu’il faut le prendre à part et le fouiller. C’est pourtant ce que nous faisons parce que le climat de peur a gagné le pays tout entier. Nous devons y remédier sans attendre. »

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