Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 février 2015 1 09 /02 /février /2015 14:18

Depuis 28 ans un fou de cinéma, Pascal Privet, conçoit et anime chaque année au début février des rencontres hors de l’ordinaire. Si ses moyens sont limités, la force de son ambition est telle qu’il réussit quelque chose de miraculeux avec une équipe très réduite. Ismaël Castan l’a rejoint depuis peu d’années, il assure la régie générale de l’opération, ce qui n’est pas une mince affaire.

Parmi le programme de cette année, je relève (arbitrairement) quelques œuvres qui m’ont tout particulièrement impressionné.

Tout d’abord, IRANIEN (2014, diffusé en salles), de Mehran Tamadon. Iranien athée, le réalisateur aspire à une société laïque où l’expression de chacun serait libre. Au terme de nombreux atermoiements, il parvient à réunir en un même lieu quatre mollahs qui vont vivre avec lui pendant deux jours. Nous assistons à une sorte de huis-clos ponctué par les activités domestiques et les séances de réflexion, d’affrontement devrais-je dire, entre lui et ses hôtes. Seul face à eux, Tamadon se heurte à la rhétorique de ses adversaires. Confronté à leurs convictions, il se montre souvent déstabilisé. Trouver la faille, s’y introduire et la faire éclater relève de l’utopie. Le cinéaste a choisi au montage de montrer les moments d’incertitude, l’œuvre y puise toute sa force.

Ce film est un hymne à la parole, à la recherche d’un terrain d’entente. Il en montre la quasi impossibilité. Il est un appel à une parole possible entre tenants de vues totalement opposées. C’est avant tout un outil de réflexion individuelle sur les barrières et les préjugés qui nous animent tous. Il m’a confirmé dans ma certitude que le dialogue véritable n’est possible que lorsqu’existe une part de doute, si minime soit-elle chez chacun des interlocuteurs. Et c’est à partir de cette part de doute que peut s’inscrire un polygone d’accord sur lequel se rencontrer pour l’enrichir. Si ce doute, si léger soit-il, n’existe pas, il est probable que tout effort soit vain.

ON A GRÈVÉ (2014, diffusé en salles), de Denis Gheerbrant, est la chronique très joyeuse et lumineuse d’une longue grève des femmes de chambre d’une chaîne hôtelière, qui ne respecte pas la législation du travail. Venues pour la plupart d’Afrique noire, ces femmes trouvent ensemble la force de dénoncer les pratiques scandaleuses de leur employeur. Elles occupent l’espace, elles dansent, rythment leur détermination, la grève devient rapidement leur nouvelle forme de travail. Elles se relaient, s’entendent pour la garde des enfants, la préparation des repas, se gardent de tout relâchement jusqu’à la victoire, soutenues par le syndicat. Alors que le monde « normal » continue imperturbable juste à côté d’elles, l’ilot de liberté qu’elles constituent l’emporte.

Le film déborde de joie, de confiance et de beauté. Ces femmes majestueuses sont des princesses.

Tout l’art de Gheerbrant consiste à écouter l’autre, le reconnaître, s’intégrer à un groupe et parvenir à lui donner la parole. Le cinéma ne va pas sans confiance et respect réciproques.

THE STONE RIVER, (2014) réalisé par Giovanni Donfrancesco, film encore inédit, reprend l’histoire de ces immigrés italiens qui dans la première partie du 20e siècle arrivèrent progressivement à Barre, dans le Vermont, attirés par l’ouverture des plus grandes carrières de granit du monde. Le témoignage de ces tailleurs de pierre fut recueilli en 1935, suite à une initiative du Président F.D. Roosevelt. Les personnes qui apparaissent dans le film sont leurs descendants directs demeurés sur place. Ils restituent la parole de leurs ancêtres en majorité décimés par la silicose.

Il semble permis de déclarer que la pierre, marbre en Italie, granit aux Etats-Unis, est le personnage principal du film dont les images sont reliées par le récit de l’actuel gardien du cimetière monumental de la ville.

L’introduction se présente comme une formidable métaphore de l’immigration : d’abord un long tunnel à l’obscurité angoissante, et le débouché sur un cimetière lumineux.

L’ENCLOS, film d’Armand Gatti réalisé en 1961, restauré en 2014, projeté en la présence de l’auteur, 95 ans aujourd’hui. Ecrivain, dramaturge, cinéaste, metteur en scène, animateur socio-politique, Gatti est une des grandes références de notre temps. Il est une des plus fortes mémoires de l’histoire du 20e siècle. Fils d’un ouvrier italien immigré à Monaco, maquisard à 18 ans, arrêté, condamné, évadé, parachutiste dans la RAF, il a sillonné le monde dont il a rencontré les principales figures de l’après-guerre. Le langage est pour lui l’outil majeur de la résistance aux oppressions, quelles qu’elles soient. Il faut le voir aujourd’hui évoquer ses morts dont il ne cesse de vouloir prolonger un peu leur existence. Ce grand monsieur est très impressionnant, le côtoyer, un privilège que les Rencontres de Manosque viennent de nous offrir.

Tourné dans la Yougoslavie de Tito, suite au boycott de la profession cinématographique française de l’époque, primé dans de nombreux festivals (dont Cannes), L’Enclos est une tragédie antique. Deux détenus d’un camp de concentration nazi, sont enfermés dans un enclos de barbelés. Promesse est faite à chacun d’avoir la vie sauve, s’il tue l’autre à l’issue d’une nuit terrible. Tragédie de la perversité, mais aussi hymne à la fraternité dans la terreur face à l’impitoyable cruauté de forces supérieures qu’il convient de tenter de déjouer. Dans les plus grands périls, l’humain se révèlerait malgré tout indestructible ?

Ce film demeuré très actuel est à la mesure difficilement soutenable de l’angoisse de notre temps.

Autre temps fort de ces Rencontres, LA PUNITION, Jean Rouch, 1960. Un tournant dans l’histoire du cinéma, une nouvelle manière de tourner. Nadine Ballot, l’interprète principale du film, était conviée. Cette dame de 75 ans a conservé intactes sa séduction et sa vivacité de pensée. Aucune nostalgie autour de Jean Rouch dont l’absente présence imprégnait l’atmosphère. Simplement une belle émotion bien bonne à accueillir.

On connait l’histoire. Faute d’être attentive au cours de philosophie une lycéenne est mise à la porte de sa classe pour une journée. Désœuvrée, elle se promène dans Paris et fait trois rencontres successives. La liberté et la vérité jalonnent les échanges avec ses interlocuteurs de hasard.

Impossible de voir ce film sans faire le rapprochement avec Cléo de 5 à 7, réalisé deux ans plus tard par Agnès Varda. Même sensibilité, même intelligence, même beauté des vues du Paris d’alors.

Deux moments magnifiques du cinéma des années soixante.

Enfin un film inédit, en salles au printemps prochain, du cinéaste algérien Merzack Allouache, LES TERRASSES (2013). Cinq quartiers historiques d’Alger racontés par cinq histoires indépendantes, l’espace de 24 heures de vie sur des terrasses d’immeubles délabrés et squattés. Une vision très dure de la cruauté des rapports, la violence, les contradictions et l’intolérance, qui minent la société algérienne. Film assez difficilement soutenable en raison du réalisme de certaines scènes.

Cinq appels à la prière beuglés par les haut-parleurs disséminés dans la ville, ponctuent le film. Personne n’y prête attention, pourtant on ne peut pas les ignorer.

Que vont nous préparer les Rencontres 2016 de Manosque ? A suivre...

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Alain Sagault 16/02/2015 10:13

Bel éclairage, Jean. Tu me donnes envie de venir à Manosque l'an prochain !

Alain Sagault 16/02/2015 10:13

Bel éclairage, Jean. Tu me donnes envie de venir à Manosque l'an prochain !