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19 mars 2015 4 19 /03 /mars /2015 11:24

Julien Gracq dénonce dès 1950 dans « La littérature à l’estomac » la dérive marchande que nous ne connaissons que trop aujourd’hui. Il s’insurge également contre le magistère sartrien dont l’essai « Qu’est-ce que la littérature ? » est l’emblème.

Un dramatique changement d’échelle des connaissances a induit dès ce moment un double mouvement dans le public, lecteur ou non.

Ce mouvement se caractérise à deux niveaux par :

- une dépendance commandant la recherche de cautions spécialisées pour se prononcer sur une œuvre, donc la perte de toute liberté de jugement à partir d’appréciations personnelles ;

- une soumission à l’autorité établie, entraînant des comportements de bête domestique acceptant la nourriture qu’on veut bien lui donner.

Gracq moque le spectre infra littéraire fait de braderies, congrès, vernissages, expositions, salons, rencontres diverses et séances de signatures, avec son corollaire la promotion du vedettariat des têtes d’affiche.

Etre une figure de l’actualité importe davantage que l’intérêt de l’œuvre. Avoir lu un auteur n’est plus un préalable requis pour s’autoriser à en parler.

De nos jours, passer à la télé confère une incontestable autorité.

Plus de soixante ans après ces considérations, pouvons-nous encore parler de littérature ?

A quoi s’apparentent tous ces pisseurs de copies partout présents en têtes de gondoles ?

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Culture, un des mots les plus galvaudés qui soient. Un Ministère de la culture, qui compte des Directions régionales des « affaires culturelles » peut-il être autre chose qu’un Ministère de la police chargée de régenter son domaine ?

Les affaires culturelles sont les affaires, il est donc naturel que la logique du marché prévale en toutes occasions, comme en tous lieux. Les propositions exigeantes n’intéressent plus aucun officiel, la plupart du temps d’ailleurs totalement démunis de compétences.

L’opposition entre « élitisme » et culture populaire se constitue en piège majeur tendu par des incultes prétentieux en position de décideurs.

La culture populaire, populacière devrait-on dire, ne peut aller que dans le sens de la facilité et de la démagogie. Le football et une « grande » exposition se situent désormais au même plan. Rénover un stade peut mobiliser un maximum de capitaux au détriment d’actions en faveur d‘activités artistiques.

Cette culture au rabais s’oppose à toute création, comme à toute recherche, estimées injustifiables par nature et inutilement onéreuses. Elle industrialise le déjà vu, le déjà connu ; elle favorise la censure en entretenant, voire en honorant, la paresse intellectuelle.

La remarque d’Hannah Arendt selon laquelle la diffusion massique de la culture commercialisée ne peut en rien améliorer le niveau culturel général est d’une redoutable actualité.

Cependant, la culture, celle que l’absurdité du langage institutionnel qualifie élitiste ou surannée pour mieux la désavouer, stimule l’esprit en prenant le risque de tentatives dans des voies nouvelles, tout en prolongeant les acquis du passé. Rejetée, voire niée par les castrateurs officiels, elle ne peut évidemment aujourd’hui que s’installer dans le refus et la résistance.

Paul Klee remarquait que la dimension du tableau n’en fait pas la grandeur. Ce ne sont ni le nombre de spectateurs, ni l’affluence des visiteurs qui permettent à eux seuls de décider de l’intérêt d’un spectacle ou d’une exposition, pas plus que le chiffre des ventes d’un ouvrage.

Vérité hélas fort loin d’être reconnue par les tenants du Pouvoir, quelle que soit leur fond de teint politique.

Dernier point : ne pas confondre savoir en vrac, et culture. C’est-à-dire constitution patiente de repères personnels, apprentissage du regard, d’une grammaire, d’une langue, mise en mouvement et mobilité mentale.

Ajouter à cela la part de l’indicible.

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Écrire est souvent comparé à dessiner.

Cela peut paraitre juste, si l’on s’en tient au geste de tracer et à l’habileté faite d’application et d’aisance corporelle qu’il requiert. L’analogie est surtout d’apparence, c’est-à-dire superficielle. Elle ne s’applique qu’à un type d’activité, qui est déposer une empreinte volontaire sur une surface.

Plus profondément, écrire au sens de composer un texte pour s’exprimer s’accorde d’avantage à peindre. Dans l’un et l’autre cas le geste qui consiste à déposer des couleurs ou des mots sur une surface n’est que le résultat d’une intention bien plus vaste.

Peindre c’est avant tout appliquer du temps sur une toile qu’il convient de nourrir patiemment touche après touche, à la recherche de complémentarités et d’équilibres.

Peindre exclut l’instantané comme le geste hâtif, réclame de la distance et de la réflexion. Au contraire de la vacuité chatoyante de la bimbeloterie hors de prix, dont on raffole dans certains milieux.

Un étrange parallèle existe donc entre l’acte de peindre et celui d’écrire.

Au départ, une idée le plus souvent vague. Des mots couleurs s’avoisinent, un certain recul permet une première évaluation, puis vient le temps de la décantation, du repos préalable à des reprises, des mises au point parfois délicates, des ajouts, des retraits ou un abandon définitif, fruits de patients allers et retours. Sans cesse sur le métier...

Quand peut-on dire d’une toile qu’elle est terminée, qu’un texte est au point ? Il s’agit de labeur. Écrire, peindre, sont des activités physiques contraignantes.

L’inspiration ou le don ?

La page écrite d’un jet, la toile réalisée d’un seul mouvement ?

Jolie fable pour amateurs de music-hall. Bien sûr, il existe quelques cas « historiques », mais ils demeurent fort rares.

La réalité c’est plutôt poser, reculer, apprécier, évaluer, attendre, reprendre, soumettre et achever... temporairement.

Les manuscrits et les carnets de croquis témoignent de ce labeur opiniâtre.

C’est sans doute parce qu’il n’est jamais vraiment satisfait qu’un peintre continue à chercher, c’est vraisemblablement pour une raison similaire qu’un écrivant soutient son effort.

En observant avec attention nous constatons que l’un comme l’autre ne font que décliner une seule et même chose à longueur de vie. Les obsessions de chacun sont inscrites dès les origines. Elles n’ont pas de cesse.

Peindre et écrire ont à voir avec le mythe, quelque soient l’époque et les circonstances.

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commentaires

huard 22/03/2015 18:43

Une peinture n'est jamais terminée, un texte en mouvement constant à la merci de l'évolution permanente de l'auteur. Bonnard allait retoucher certains de ses tableaux en cachette dans les musées!

Alain Sagault 20/03/2015 12:56

Difficile de commenter quand on est à peu près complètement d'accord. Juste une remarque sur l'improvisation, dont la maîtrise est fondamentale pour ne pas tomber dans l'académisme et les recettes de cuisine. J'ai dit maîtrise, ce qui suppose un usage raisonné et non un laissa-aller complaisant. L'improvisation apporte spontanéité, fraîcheur et intuition. Au théâtre, elle peut devenir à force d'entraînement un irremplaçable outil de création, libérant et développant l'imagination en donnant sa vraie place à l'inconscient. En peinture, si elle se prête à d'inexcusables facilités de la part des tricheurs et des faiseurs qui à toute époque polluent le champ de l'art, elle permet une alliance entre corps et esprit, réflexion et imagination, conscient et inconscient, qui fait agir d'un bloc, en parfaite unité et harmonie, l'artiste au travail. Turner, à qui l'improvisation a permis de sublimer une technique académique absolument parfaite mais qui n'aurait pas suffi à en faire un génie, n'est pas le seul à en donner la preuve.