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6 mars 2015 5 06 /03 /mars /2015 10:34

L’exposition Depardon au MuCem ferme dans quelques jours. Il était temps d’y aller voir.

Un très rafraichissant bain de couleurs, douces et chaleureuses. Il y a de la joie, du bonheur, dans ces 137 images allant de la fin des années 50 à aujourd’hui. Curieusement cela est même vrai pour les vues de guerre. L’horrible morbidité jouissive si fréquente dans ce genre en est absente.

La ferme de son enfance, l’Amérique latine, l’Afrique, le Proche-Orient, la Polynésie (Honolulu, qu’une image de plage sordide dissuade de visiter), et Marseille sont joliment représentés.

Dès l’entrée, une photo grand format nous prévient : tranquillement allongé sur un lit de fortune, dans une pièce dépouillée, aux murs pastel, un homme lit un document. Journaliste (des sacoches disent le photographe), autoportrait ? Il est clair que nous ne pourrons pas échapper à son regard. Il est clair également que son attention flottante ne saurait constituer un obstacle à notre visite. Il sait que nous sommes-là, nous savons qu’il est là. Equilibre et respect mutuels.

Immédiatement apparait l’extrême intelligence de l’accrochage, où des images dialoguent souvent.

Le jeu de la lumière, donc le silence, cisèle de nombreuses photos.

Deux superbes portraits en clair-obscur (années 50) renvoient immédiatement à Rembrandt. Un coin de table de ferme habillée d’une très banale toile cirée prétentieuse se détache clairement sur un sol de dalles soigneusement lavées, aux reflets admirables. Un détail qui magnifie l’œil qui l’a saisi. « Donner à voir », écrivait Paul Eluard.

Parfois une impression de collages, les personnages semblent rapportés sur le fond (plages ou scènes de rue à Glasgow). Le surréalisme vient évidemment à l’esprit.

Et puis, comme des notes majeures...

- De nombreuses photos de zones arides, Afrique, des groupes de personnages, des contrastes de couleurs avec la présence de la tache blanche des vêtements tutoyant par exemple la couleur sombre soutenue d’un tronc d’arbre érigé. Les orientalistes du 19e trouvent ici la permanence d’un lointain écho.

- Quatre hommes très concentrés sur un document tenu par l’un d’entre eux, un paysage aride, rocheux, dominé par les ocres, une grande profondeur de champ, je pense à Carpaccio et à sa Sainte Conversation exposée au Musée du Petit Palais, à Avignon.

- A Glasgow, dans une tout autre lumière, une vue composée de trois plans horizontaux superposés, parait tout à fait notable. Bande du bas, au centre, un enfant dirige la poussette de son petit-frère sur une prairie soigneusement tondue. Bande médiane, le vallon d’où est prise la photo nous fait découvrir un véritable plan de ville à l’ancienne. Une cheminée d’usine fait le lien avec le bandeau supérieur, où les nuages composent une manière d’implantation céleste. Quel cadrage !

- Prise à Harar, en Ethiopie, une image est particulièrement saisissante. Une rue pavée, des devantures d’un rouge étincelant composent un castelet de Guignol. Deux personnages attablés à une terrasse, l’un regarde en souriant, il n’est pas dupe. Un passant indifférent, et, figure centrale, éclatant dans la blancheur de son costume occidental trop grand pour lui, chaussures également immaculées, cravate rose, pochette au veston, un homme avance à grande enjambée. Visiblement apprêté, il se prend au sérieux, trop. Quel cliché !

- Une scène prise sur le vif à Marseille montre deux jeunes femmes perchées sur des échasses à semelles compensées. L’une s’amuse de ce qu’elle voit de la ville, l’autre s’examine attentivement dans le miroir d’une vitrine, à la recherche d’un désagréable bouton à évincer. Moment d’universelle vérité. Saisir la vérité du monde...

- Plusieurs intérieurs sobrement meublés, vides de personnages, disent la présence quotidienne d’une absence temporaire. Parfois des photos de cuisinières à l’ancienne, étincelantes, témoignent d’une activité ménagère laborieuse. A d’autres moments, un jeu de miroir établit la relation entre le dedans et le dehors. Hopper peut-être, mais aussi Leonardo Cremonini auquel des scènes de plage peuvent également faire penser.

La perfection des images, leur précision dans les détails évoquent souvent la figuration narrative de Peter Klasen, Jacques Monory ou Gérard Fromanger. Des peintres sous influence.

Cette récurrente évocation de références picturales dont cette visite est l’occasion devient une gêne. Elle fait obstacle.

Cette belle exposition, bien accrochée, fort intéressante, pose une fois de plus la question de la photo en tant qu’art à part entière. Question régulièrement présente et jamais résolue aux Rencontres d’Arles.

Quelle est véritablement l’identité de ce mode d’expression. En a-t-il une, peut-il en avoir, à quel prix ?

Rares paraissent les photographes ayant réellement opté pour le choix d’une expression singulière, autonome. Lorsque se produit la différenciation d’avec la peinture, la rencontre devient passionnante, car elle ouvre sur des champs nouveaux. Un livre à propos du travail d’Alain Nahum, cinéaste photographe, le montrera bientôt (Emergences, Alain Nahum photographies, texte Jean Klépal, éditions Parenthèses, parution annoncée courant mai).

Souvent, trop souvent, la photographie se complait dans l’anecdote ou le simple constat. Cela peut être fort esthétique, cependant la maîtrise technique et la froideur de la perfection formelle ne sauraient suffire. L’image est là, remarquable, bon, et après ? Qu’a-t-elle à nous dire ?

La photo a tout à perdre à se confronter à la peinture, qu’elle ne sera jamais. Seules les transgressions peuvent apporter. Nous savons cela depuis Dada et le Surréalisme.

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commentaires

Marie Monguet 07/03/2015 15:36

En effet, "les références picturales" font écran au regard. Pourquoi comparer toujours la photo à la peinture ? Par ailleurs, tous ces rappels ne disent rien sur Depardon et les signifiants, les objets, la mise en scène entre eux, les couleurs etc. qui forment sûrement l'entour de préoccupations bien personnelles à l'auteur. En outre, comme en peinture (et oui) on a cessé de prendre des photos "cartes postales" (avec vue depuis un théâtre à l'Italienne). Le photographe travaille la photo de base. Et puis toute vision ou écriture est un choix. Amicalement.
(ok pour la critique de la vitesse aujourd'hui par Plagnol qui reprend les théories anciennes, mais de plus en plus actuelles avec la montée des technologies de Virilio )
mc

Blogue-note de Jean Klépal 07/03/2015 18:16

La comparaison de la photo à la peinture tient au fait qu'à mon avis elle a bien du mal à trouver une singularité propre à la distinguer nettement d'autres modes d'expression artistique.Le livre consacré au travail d'un ciné-photographe, Alain Nahum, que les éditions Parenthèses annoncent pour mai, traite en partie de cela (Photos Alain Nahum, texte JK)...

Blogue-note de Jean Klépal 06/03/2015 19:22

Merci de cette belle réponse. Oui, la peinture...

plagnol 06/03/2015 16:31

Depuis son origine la photographie est marquée par cette influence de la peinture qui l' a précédé dans la représentation du réel . la peinture figurative avait déjà quasiment tout inventé quand au cadrages , lumières , mises en scène de ce réel ( Caravage , Tintoret ,clair obscur etc ...) . Les peintres ont tout de suite utilisé l' apport de la vision photographique et l' ont utilisé . beaucoup de jeunes peintres aujourd'hui vont puiser dans les images photos via internet comme documents de départ pour peindre :le danger serait " la soumission" du peintre au regard photographique en faisant une photo - peinture ; le danger du réalisme photographique et de réduire le tableau à une image ( la peinture est plus qu' une image , elle va plus loin , elle est une surface incarnée , ce que ne pourra jamais être une photographie !) . pour moi la force et singularité de l' acte photographique est dans cette possibilité de capter l' instant d' une réalité , cet instant qui échappe et dont la photo peut restituer une poésie ( Cartier Bresson , Willy Ronis , Depardon peut être , et d' autres ) . La photographie tend aujourd'hui à envahir les cimaises parfois au détriment de la peinture ; c' est sa capacité d' immédiateté à représenter ou à témoigner du monde ...la peinture est dans un temps plus long , plus lent , avec sa mémoire , elle " colle" moins au réel , elle se détache de l' immédiat . Ne l' oublions pas en ces temps de vitesse et d' accélération de l'histoire et du temps ...