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11 avril 2015 6 11 /04 /avril /2015 09:05

La faillite de notre système d’enseignement est une tarte à la crème, bonne pour les discussions de salon. Un de ces sujets dont on semble s’offusquer, alors qu’on en prend son parti avant de passer à autre chose. Un monstre du Loch Ness auquel on prête un regard tendrement amusé.

Et pourtant. Le Ministère reconnait, dit-on, 18% de quasi-analphabètes à l’entrée en sixième. Presque autant à l’issue de la troisième.

Résultat : l’enseignement de l’ignorance (Jean-Claude Michéa, éd. Climats, 1999) est une affaire qui marche. La Fabrique des incultes tourne à plein régime.

Les réformes de l’enseignement se succèdent, elles masquent la profonde impuissance de l’Administration à se remettre vraiment en question, donc l’absence de volonté politique réelle. Ces réformes sont comme les trains, l’une peut en cacher une autre. Rien de plus dangereux que les passages à niveau. Il n’y a pas que la SNCF pour les supprimer...

Attention à ne pas se faire happer par la confusion permanente du changement apparent, garant d’une perpétuation immuable. Pour que rien ne change, il faut changer souvent, c’est bien connu.

On peut comprendre qu’un enseignant héritant d’élèves profondément lacunaires, comptable par ailleurs d’un programme qu’il se doit de respecter, puisse déclarer qu’il « n’est pas là pour rattraper les lacunes » accumulées au fil des années antérieures.

Mais alors ? Les jeunes naufragés sont-ils condamnés à jamais ?

Alors que la jeunesse est évidemment la richesse primordiale d’un pays, que signifie ce dédain quasi officiel, sinon une méfiance viscérale à l’égard de forces en devenir ?

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Depuis plusieurs mois, je donne des répétitions à une élève de seconde, aussi désorientée que démunie. Attentive, sa mère a su discerner la nécessité de lui apporter de l’aide :

- Allo... C’est pour ma fille, elle pleure, elle a un devoir de français, elle ne comprend pas... Le Cid... C’est Elvire, acte III, scène 3...

- Bon, je vous rappelle dans dix minutes, le temps de prendre le texte, et nous en parlerons.

Une traduction commentée en français actuel, au téléphone, un dépannage instantané.

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Que se passe-t-il ? Comment aller plus loin ? Proposer à A. de faire le point avec elle, voir s’il est possible de l’aider, quelles sont ses difficultés ?

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Dès notre première rencontre, découverte d’un effarant manuel d’histoire de la littérature française censé couvrir la période du XVIIe au... XXIIIe siècle, coquille garantie ! Ce manuel s’apparente au catalogue de La Redoute. Des articles différents sont présentés les uns à la suite des autres, sans relation apparente. Du fatras, un véritable souk.

Une scène du Cid voisine avec Aristophane, quelques répliques des Plaideurs précèdent un extrait d’une nouvelle de Maupassant, Jean Genet se profile entre les pages, lui succède une scène de Ruy Blas, deux pages d’un roman de Zola, et Molière qui passe par là avec une scène du Tartuffe ou des Fourberies de Scapin. Le tout entrelardé de vagues aperçus sur le classicisme, l’art baroque, et la peinture au XIXe siècle, principalement illustrée par Caillebotte et ses raboteurs de parquet. En fin de volume de brèves notices sur les auteurs principaux, ainsi que des considérations générales sur le roman, l’écriture, le style, occasion de glisser des termes abscons tout à fait propres à rebuter le lecteur.

Comment un élève non spécialement motivé peut-il s’y retrouver dans cet invraisemblable méli-mélo où aucun guide sérieux à la compréhension n’apparait ? Quasiment pas de repères, un déballage général où tout est présenté sur le même plan, aucune vision d’ensemble, encore moins de synthèses. Rien pour asseoir des connaissances à acquérir. Pas étonnant alors que François 1er puisse devenir le père de Louis XIV, et que Victor Hugo soit un penseur du XVIIIe siècle.

Des exercices sont proposés, souvent ineptes parce que ne portant que sur des détails. La description l’emporte constamment sur la réflexion, le commentaire de texte prime, l’amorçage du débat d’idée est très nettement relégué à un rang mineur. Il ne fait l’objet que de considérations techniques de mise en forme, sans appui concret.

Ce manuel scolaire s’apparente à une commande de télévision, il est bâti sur le modèle du zapping. Dès lors, comment faire qu’un élève mette de l’ordre dans ses connaissances ? Comment espérer qu’il puisse fixer son attention sur un thème particulier ?

L’immense gâchis de ces richesses à fertiliser que sont nos enfants, de même que celui des moyens éducatifs mis en œuvre, apparait en pleine lumière. C’est à se demander s’il ne s’agirait pas plutôt d’organiser et d’entretenir une confusion intellectuelle propre à développer le panurgisme adolescent et la soumission de ceux qui les ont en charge.

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Un lent effort de reconstruction est en cours avec la jeune A., qui, semble-t-il prend doucement conscience de la nécessité de travailler par soi-même pour accéder à une réflexion personnelle. Le jour où elle y prendra quelque plaisir, nous aurons fait un grand pas.

Il s’agit patiemment d’abord de s’arrêter sur le vocabulaire, ce qui lui fait le plus défaut. Rechercher le sens des mots, les expliquer pour en comprendre l’usage. Procéder à des analogies pour illustrer et faire comprendre. Établir des mises en relation élémentaires pour identifier le contexte de certaines situations - histoire, géographie, mœurs -, et faire ainsi apparaître l’importance novatrice ou critique de certains écrivains du passé. Par exemple, la force du Tartuffe contestant la dévotion omnipotente alors que le souverain est l’envoyé de Dieu sur la terre, et qu’il n’y a pas si longtemps un cardinal, puis un autre présidaient aux destinées du pays ; l’opposition vertigineuse de Victor Hugo à la peine de mort, qui ne sera abolie qu’en 1981 ; la vision de Zola décrivant l’irruption des grandes surfaces commerciales, annonçant l’aliénation qu’entretiennent aujourd’hui les Super et autres Hyper.

Des relations insoupçonnées s’établissent ainsi avec la vie courante. Elles s’appuient sur les vestiges du passé rencontrés en permanence dans la ville ; les traces de l’urbanisation haussmannienne et la volonté politique de maintien de l’ordre qu’elles affirment, entre autres.

Reprendre le cahier de cours, faire expliciter ce qui a été pris en notes, solliciter en permanence une expression personnelle, moyen de recouvrer quelque confiance en soi et d’enrichir la pensée.

Chercher à comprendre ce qui fonde les appréciations du professeur.

Apprendre à construire un plan de réponses à élaborer, à partir de l’identification d’une question posée.

Et puis, et surtout, aider à mettre de l’ordre dans le fouillis de connaissances en vrac, totalement inorganisées. Tenter une vision synoptique des périodes abordées. C’est-à-dire tout simplement élaborer des mises en perspective.

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Sans secours, sans efforts parallèles, sans initiatives particulières, il est clair que l’inculture ne peut que progresser, favorisée par l’aveuglement têtu de cette incroyable machinerie qu’est l’Educastration Nationale.

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commentaires

Alain Sagault 02/05/2015 00:23

Ton site fait sauter mes paragraphes, ce qui rend ma prose encore un peu plus indigeste ! Désolé, je ne souhaite pourtant pas contribuer à rendre l'atmosphère scolaire encore plus étouffante…

Alain Sagault 02/05/2015 00:20

Merci, Jean, pour ce très intéressant compte-rendu d'une expérience concrète que j'ai eu le privilège d'entrevoir, et qui s'annonce vraiment fructueuse…
Tu pointes excellemment l'ineptie des manuels de français actuels, liée aux ravages intellectuels causés par le pédagogisme, une de ces fausses « sciences » humaines que nous imposent depuis cinquante ans des charlatans et des ravis de la crèche. Ivre de liberté, fatiguée de l'approche historiciste des Lagarde et Michard et autres Castex et Surer, solide, mais assez étroite et rigide et non exempte de préjugés idéologiques, la génération qui a préparé mai 68 a voulu « se mettre à la portée » de la masse des nouveaux élèves amenés par la création du collège unique et l'allongement concomitant de la durée des études.
Comme toujours, l'enfer était pavé de bonnes intentions (en apparence du moins). Une compréhension aussi paresseuse qu'erronée de la linguistique, perçue comme une sorte de clef propre à ouvrir toutes les serrures, a engendré, outre la ridicule impasse du prétendu « nouveau roman », une approche synchronique débouchant sur un relativisme ahurissant, dans lequel l'article de journal se retrouvait placé au même niveau que les œuvres majeures, sans aucune considération ni de niveau ni de situation dans le temps ou l'espace. Le problème est que le synchronique n'a de sens qu'étayé par le diachronique. Cette négation de l'histoire, cette idolâtrie du présent (à relier à l'ignoble et ridicule « fin de l'histoire » promue par les libéraux-nazis) et ce refus de toute hiérarchie ne pouvaient qu'aboutir au très intéressant et très fructueux chaos actuel.
Très intéressant et fructueux pour l'oligarchie au pouvoir, bien entendu. Absolument désastreux pour l'école, et par école j'entends les élèves et leurs professeurs, non les parents, trop souvent complices inconscients du travail de décérébration entrepris par l'administration avec leur bénédiction, parce qu'ils y voient un moyen de reprendre du pouvoir et de modeler l'enseignement dans l'intérêt purement personnel des destins individuels de leur famille.
C'est un peu pourquoi, sur la responsabilité des enseignants, j'ai quelque réticence à te suivre dans ta philippique, un peu convenue et datée, et qui relève plus des idées reçues confortables que d'une analyse précise de la réalité scolaire. Par exemple, ce n'est pas que les profs ne sont pas là pour rattraper les élèves dépassés, c'est que dans le cadre de l'école actuelle il est tout simplement impossible de le faire ; s'occuper deux ou trois heures par semaine d'une élève en particulier, c'est très bien. Faire la même chose pour chaque élève d'une classe entière…
Je regrette moi aussi que les profs se contentent souvent de faire ce qu'ils peuvent, au lieu de se révolter comme j'ai tenté de le faire de bien des manières, y compris en écrivant, trop tôt sans doute, il y a 20 ans « Le cri de la chaire », dont aucun éditeur à l'époque n'a voulu, et en ferraillant contre cette saloperie technoburaucratique kafakaïenne qu'est l'évaluation. Peu de profs, j'en étais, ont refusé de participer à cette invraisemblable dénaturation de la tâche éducative.
Mais là encore, une mise en perspective s’impose : fatalisme et soumission ne sont pas l’apanage du corps enseignant, mais les métastases du cancer généralisé engendré par le rouleau compresseur du système libéral-nazi. Partout l'évaluation exerce triomphalement ses ravages, alors qu'il est évident que sa seule efficacité consiste à manipuler et instrumentaliser les évalués, en les faisant passer de la qualité de personnes au statut quantitatif de ressources humaines.
Fatalisme et soumission sont les mamelles du sarkhollandisme ! Voir ces jours-ci l’atonie bovine de la grande majorité des prétendus citoyens face à la loi sur le renseignement…
À la décharge des enseignants, ils sont soumis depuis plus de quarante ans (ça a commencé en gros avec Haby) à un déluge d’injonctions paradoxales qui ne leur laisse guère le choix qu’entre la résignation, la révolte ou la démission. Mon expérience personnelle fait que j’admire ceux qui parviennent à rester dans l’école tout en arrivant quand même à enseigner, ô paradoxe !
Tu parles d'une méfiance viscérale à l'égard de forces en devenir. C'est plus vicieux que ça, je parlerais plutôt de mépris et de férocité envers le bétail humain, comme envers tout ce qui vit sur cette planète et n'a d'intérêt que pour le profit qu'on peut en tirer le plus vite et le plus complètement possible. L'oligarchie n'a nul besoin de citoyens, elle ne peut perdurer qu'en exploitant des esclaves, si possible volontaires, comme le suggère ta jolie formule « l'Éducastration nationale ».
Sur France-Inter avant-hier, Régis Debray a plutôt bien parlé, me semble-t-il, de ce que doit être un enseignement digne de ce nom : effort, esprit critique, autorité du savoir ; en somme, ajouterais-je, enseigner, comme apprendre, c'est aimer. Mais l'amour, c'est gratuit, et la gratuité, ce n'est pas à la mode, chez de prétendues élites qui pour se sentir exister ont besoin d'avoir en plus d'un chauffeur et d'une voiture de fonction un taxi à disposition 24h sur 24…
Il y a décidément beaucoup de choses qu'il serait plus que temps de mettre en perspective !
Je compte y revenir bientôt sur mon petit globe.

Blogue-note de Jean Klépal 11/04/2015 18:24

Merci de ce long commentaire, vif et argumenté. Je suis heureux que ce papier soit l'occasion d'un tel échange.
Bien sûr que l’Éducation Nationale n'est pas la cause, mais un symptôme. Ce dont je crois parler est bien moins de la "découverte d'une élève qui a quelques problèmes", que de l'entreprise de décervelage menée au nom du maintien de l’État dans son existant. L'élève à laquelle je fais allusion a au moins la chance d'une mère attentive, cherchant à pallier la carence paternelle. Beaucoup d'autres sont évidemment hélas complètement démunis sur ce plan, souvent pour les raisons évoquées dans ce commentaire.
Que nombreux soient les enseignants amoureux de leur métier, soucieux de bien faire est indiscutable. J'en connais personnellement certains. Il n'empêche que je suis souvent surpris de leur fatalisme et de leur soumission au système.Un système qui les écrase, une administration qui ni ne les soutiens, ni ne les aide. Une administration qui commence par très mal les former à leur mission.
C'est bien parce que "ce n'est pas l'école seule qui peut permettre l'accès au symbolique", que j'ai décidé de faire un petit quelque-chose pour tenter de permettre à cette élève de démêler l'écheveau des mots à propos duquel personne jusqu'à présent ne lui est venu en aide.
Il s'agit en fait d'un acte simple de proximité, c'est à dire d'un acte politique à la portée de chacun.
Quant aux manuels scolaires, ils ont de tout temps été une affaire juteuse, mais ils n'ont pas été de tout temps un simple gadget assimilable à une commande télé.

Marie Monguet 11/04/2015 17:37

J'oubliais : les manuel scolaires ? Qui s'en sert ? Les gros éditeurs qui ont trouvé là une affaire juteuse.

Marie Monguet 11/04/2015 17:35

Tu découvres une élève qui a quelques problèmes, mais il y a bien pire et l'Education Nationale n'est pas la cause comme on essaie de nous le faire croire. L'EN n'est qu'un symptôme. Il est tellement commun de diriger le doigt accusateur vers ces salauds de malades qui creusent le soi-disant trou de la sécu, ces salauds de médecins qui ordonnent des médicaments, ces vieux qui font payer les jeunes qui n'auront pas de retraites, eux, ces fonctionnaires, ces profs qui ne foutent rien et ces salauds de pauvres !...Il est habituel de diviser pour continuer, en haut, à régner et à s'engraisser. Des jeux et des boucs émissaires, ça marche encore. On tape plus facilement sur les petits dès la maternelle. Ceux qui sont plus grands sont trop hauts pour qu'on les atteigne ou bien il faut avoir le bras long et un grand martinet. Il y a des profs abominables (j'en ai vus) qui ne respectent pas leurs élèves, comme il y a des éboueurs qui n'investissent pas trop dans leur métier. Mais beaucoup d'enseignants se passionnent pour leur métier (sinon, ils risquent fort de s'ennuyer) et ont à cœur de développer l'esprit critique et l'imagination de leurs élèves, malgré la "télé coca-cola", l'idéologie consumériste, la mode ado, les journaux ado, les objets et les chanteurs ado etc.
Faudrait voir du côté des enfants de pères chômeurs dévalorisés à leurs propres yeux, du côté des dynamiques de groupe où l'ado qui dit "non, je veux, moi, apprendre et participer au cours", "Non, je ne veux pas me droguer, ni violer, ni brûler un camarade avec des cigarettes (Je l'ai vu !)", cet ado qui s'oppose à sa famille de substitution composée d'ado comme lui, est un héros ! Faudrait voir aussi que l'école qui était vécue autrefois comme un tremplin social ne peut parfois être vécue que comme une trahison de ses parents illettrés le fait de passer du côté de ceux qui ont le savoir-pouvoir. Car, enfin, c'est une classe sociale qui arrive en fac et une autre qui y est absente.
C'est pourtant grâce à l'école et aux livres que certains arrivent à "s'en sortir" (Azouz Begag, Cavanna, Camus et bien d'autres). Si beaucoup d'enfants et d'adultes n'ont pas les mots pour le dire, ce n'est pas l'école seule qui peut permettre l'accès au symbolique, or, comme disait Gilles Vigneau : "La violence est un manque de vocabulaire".

le perff 11/04/2015 15:55

tu t'es reconverti en prof de français ? ou en FLE ?

Carcanagues 27/04/2015 23:55

Pour Marie Monguet
Le problème de l'EN française c'est que plus on augmente les crédits, plus le crédit de ce grand merdier s'amenuise. Les responsabilités sont multiples:
- passivité des enseignants qui, sans avoir vœux d'obéissance, n'en sont pas moins les ouailles modernes d'Ignace de Loyola.
- couardise et incompétence de l'administration
- manque total de dialogue entre la base et les alvéopyges du sommet
- nullité des syndicats
Tout cela je l'ai dénoncé dans "Réflexions d'un prof" l'Harmattan en...... 1997.
Le mammouth continue de sommeiller dans sa graisse.
Peu importe puisque le contribuables continue de payer cher un enseignement de plus en plus .... gratuit !!

Micheline (de Montréal) 11/04/2015 14:05

La jeune étudiante a de la chance car le tutorat mené dans un esprit de tolérance et d'ouverture apporte énormément à l'élève mais aussi au tuteur. On a à Montréal, des bénévoles, essentiellement des femmes à la retraite qui assurent un service d'aide aux devoirs à certains enfants. Elles en sauvent une partie du naufrage académique annoncé. Bravo Jean!