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25 juin 2015 4 25 /06 /juin /2015 22:32

Emmanuel Todd Qui est Charlie ? – sociologie d’une crise religieuse – Seuil, 2015, 247 p., 18 €

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Dès sa parution ce livre qui va bien au-delà d’une étude sur les événements tragiques du début janvier 2015 a déclenché un torrent d’indignations polémiques. Il est vrai que Todd ne mâche pas ses mots et ne ménage pas grand monde. Dès lors, mettre en coupe réglée sa méthode d’analyse, peut-être discutable, permet d’éviter le débat de fond. Les attaques dont le livre et son auteur ont fait l’objet témoignent surtout d’une lecture partielle, sinon délibérément partiale du texte.

Des passages fulgurants, lucides donc destructeurs, des mises en question imparables, n’ont pu qu’engendrer une hostilité quasi générale. Ce phénomène m’a paru suffisamment suspect pour que j’aie eu envie de lire attentivement cet objet de répulsion unanime. Et je suis arrivé à la conclusion que le scandale tient moins au contenu du livre lui-même qu’aux commentaires indignés qu’il a suscités. Il est évidemment beaucoup plus facile de s’acharner sur le doigt lorsqu’il montre une lune que l’on a choisi d’ignorer depuis si longtemps...

Il me faut toutefois convenir que le titre choisi l’emporte beaucoup trop sur le sous-titre, révélateur du champ véritable des réflexions proposées.

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Au fil des pages

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Dès la première phase de son Introduction, E. Todd dégaine.

« Nous savons désormais, avec le recul du temps, que la France a vécu en janvier 2015 un accès d’hystérie. » La seule lecture de cette énonciation a suffi à beaucoup pour jeter le bébé avec l’eau du bain. Dommage, car dès la seconde page, un constat terrifiant justifie l’affirmation à l’emporte-pièce : « Tout refus par un lycéen d’observer la minute de silence décidée par le gouvernement était interprété comme une apologie implicite du terrorisme et un refus d’adhérer à la communauté nationale. Vers la fin janvier nous apprenons que certains adultes en étaient venus à adopter des comportements répressifs stupéfiants : des enfants de huit ou neuf ans auditionnés par la police. Un flash totalitaire. »

Difficile à avaler sans doute, mais hélas bien réel.

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Un rappel de la grande révolte des banlieues en 2005 est l’occasion de souligner combien la peur panique ne l’a pas emporté, et combien il était peut-être encore alors possible de se livrer à une analyse critique de la situation. Il permet également de considérer que les frères Kouachi et Amedy Coulibali, les assassins déments de 2015, « produits de la société française », ne sont que « le reflet inversé, pathologique en quelque sorte, de la médiocrité morale de nos chefs élus... ». En décidant d’une manifestation de masse à laquelle furent conviés des politiciens plus que douteux, les représentants de l’Etat, son chef en tête, ont pris le risque d’une « sacralisation négative du mal par l’autorité », donc d’une « aggravation des tensions religieuses à l’intérieur de notre société comme dans notre rapport au monde. »

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« Ce livre est aussi un essai sur le mensonge », lire l’introduction suffit donc à quelques-uns, d’autant plus que l’auteur fustige le PS, « désormais ancré à droite », et remarque combien « la droite flotte dans l’espace français sans trop savoir ce qu’elle est. »

On comprend dès lors pourquoi notre Premier Ministre a cru bon de se prononcer publiquement en dénonçant les « impostures » (sic) de Todd.

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Charlie comme point de départ à une étude de la crise religieuse qui sape notre apparente démocratie.

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Remarque liminaire

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« L’islamophobie ... est cause autant qu’effet du terrorisme. »

La crise du catholicisme, et l’effondrement religieux qui l’accompagne, entrainent des poussées xénophobes. Depuis les années 60, la crise (estimée terminale) du catholicisme engendre des poussées terroristes au Canada, en Espagne et en Irlande, ainsi que de fortes tensions en Belgique, voire en Italie. La transition vers la laïcité ne se passe pas en douceur.

En France, la notion d’égalité se trouve très fragilisée, jusqu’à constituer une zone de fracture au sein de la nation. En Europe, avec le traité de Maastricht, nous sommes passés « du Dieu unique à la monnaie unique », et depuis les oppositions entre les élites et le peuple n’ont cessé de se creuser. Le reflux de la religion a fait place à l’idéologie de la création d’une idole monétaire. Le mépris du vote populaire à l’occasion du traité de Lisbonne n’a bien sûr fait qu’entériner ce redoutable état de fait.

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Chute de la pratique religieuse, chute consécutive du Parti communiste, la perte de croyance installe un monde dépourvu de sens livré à des humains dénués de projet. Pour trouver un équilibre, la France incroyante a besoin d’un adversaire structurant, la diabolisation de l’islam y répond.

Maastricht, fruit d’un idéal de hiérarchisation entre nations inégales, pourrait être considéré comme produit d’un catholicisme vichyssois, adepte des valeurs d’autorité et d’inégalité. Défiler en masse le 11 janvier 2015 serait alors l’expression d’une violence rentrée, celle de l’affirmation d’un pouvoir social dominateur.

Interprétation hardie, difficile cependant à rejeter d’un méprisant revers de main.

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Poursuivons

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« L’injustice du monde remplit les prisons », et le bloc hégémoniste des classes moyennes, des personnes âgées, et des catholiques zombies (bloc MAZ, pour l’auteur) « continue d’exprimer de merveilleuses valeurs européennes et universelles, mais il accepte en pratique un fantastique durcissement interne de la société », tout en en niant la réalité.

Ce n’est pas le vote tout récent de la loi sur le renseignement qui nous permettra de penser qu’Emmanuel Todd pousse trop loin le bouchon.

Il ajuste la banderille : « peut-on vraiment qualifier de social un Etat dont la gestion économique assure, sur la longue période, structurellement, un taux de chômage destructeur de vie supérieur à 10% ? ». Question d’autant plus insupportable pour la nomenklatura qu’elle se prolonge du constat que « la France, c’est aussi le pays où l’Etat, à travers toutes sortes d’activités et de programmes, avantage spécifiquement les couches déjà favorisées. »

Pour lui, le modèle français se caractérise par la dualité « superstructure doctrinale libérale et égalitaire venue du passé, infrastructure mentale autoritaire et inégalitaire du présent. » Pas étonnant dans ces conditions que nous assistions à une désagrégation sociale et politique conduisant au communautarisme et au racisme. Cela d’autant plus que « la crise de l’égalité est un phénomène mondial », et que permettre au marché de décider seul du sort de millions d’humains ne peut que détruire la société.

Parallèlement à la régression de la religion, l’effondrement du Parti communiste a totalement dissipé les effets d’une machine culturelle qui entretenait dans les milieux populaires la foi dans le progrès et dans l’éducation. Le pessimisme actuel trouve pour partie son origine dans ce déclin dramatique. Ce pessimisme marque de son empreinte l’Europe entière.

Le rapport de la France aux deux populations qui lui ont posé le plus de problèmes durant le 20e siècle, les Allemands et les Arabes, a insensiblement évolué jusqu’à faire de l’Allemagne un modèle à imiter, et du monde arabe un ensemble inférieur à reléguer. Désormais des xénophobies se superposent. « Au stade actuel, en France ... l’élite est russophobe de manière presque homogène. Le PS, officiellement aime tout le monde, sauf les Russes. L’UMP est européenne et islamophobe, mais moins stricte dans sa russophobie. Le Front national est europhobe, islamophobe mais russophile. »

L’afflux des immigrés en Europe se projette sur ce fond de scène. Et pourtant, remarque Todd, « les immigrés ... ont pour destin ... de devenir des citoyens du lieu ... tout homme ... aspire par-dessus tout à devenir un homme parmi les hommes. » Voilà une réflexion capitale, qui ne peut que nous remuer au plus profond et nous faire nous interroger sur les politiques en vigueur.

« Pour faire le mal, il suffit le plus souvent de détourner les yeux », ajoute-t-il.

Il est évident que de tels propos sont difficilement pardonnables.

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Pour faire bonne mesure

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« Un François Hollande gardant une trace de croyance en la monnaie unique ... une vague idée que l’entrée des enfants d’immigrés dans la nation n’est pas la priorité, ce n’est pas grand-chose. Mais cinq cent mille François Hollande ...un million ou même plusieurs millions ? » Voici comment vanité, insignifiance, absence de réflexion et obstination peuvent conduire le pays à l’état de délabrement moral que nous connaissons.

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Venons-en clairement au cas des musulmans.

Il a fallu le nazisme pour que les juifs européens, qui avaient pour beaucoup perdu la conscience de leur identité religieuse jusqu’aux années 30, retrouvent le sens d’une appartenance ancestrale.

Jusqu’à un passé très récent, la catégorie musulman de France n’existait pas. « Coller sur cette diversité humaine l’étiquette musulman est, tout simplement, un acte raciste, comme poser l’étiquette commune juif sur l’intellectuel bourgeois de Vienne et le juif du shtetl de Pologne fut un acte raciste. »

Soumis à la discrimination, par le chômage notamment, « l’homme peut trouver un ultime point d’appui dans une foi religieuse qui lui donne des lois et une espérance. »

Pour Todd, l’assimilation est en marche, ce sont les statistiques concernant les mariages mixtes, c’est-à-dire l’exogamie, qui nous le disent. Seule « la stagnation économique est responsable des difficultés actuelles », c’est l’oppression économique qui conduit de jeunes Français (ou Occidentaux) au terrorisme, quoi qu’affirment les idéologues les plus tonitruants (Zemmour, Finkielkraut).

Le djihadisme apparait comme un horizon offert à la soif d’aventure d’une jeunesse laissée pour compte.

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Briser cet engrenage infernal

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Parvenir à réfléchir sereinement à ce que la religion peut apporter, serait une piste intéressante à suivre.

Un islam affadi comme l’est le catholicisme (zombie) pourrait sans doute « contribuer à un rééquilibrage de la culture politique française », un accommodement serait à trouver avec lui, plaide l’auteur, qui affirme « ce que l’on exige aujourd’hui des musulmans ne fut jamais obtenu des catholiques, malgré plus de cent ans de conflits violants, incluant les 200 000 morts de la guerre de Vendée. »

Près de conclure, il déclare « l’islam est bien le bouc émissaire d’une société qui ne sait plus quoi faire de son incroyance et qui ne sait plus si elle a foi en l’égalité ou en l’inégalité. »

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Le futur prévisible est duel. Soit la confrontation, qui ne saurait réduire les oppositions, mais au contraire les exacerberait, nourrirait un racisme tous azimuts, et aboutirait au naufrage de la France. Soit un accommodement dont les voies sont à inventer, qui renforcerait le pacte républicain sur lequel il est impossible de transiger.

Affaire de longue haleine...

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Le livre d’Emmanuel Todd, certainement discutable, constitue à coup sûr un bel apport à l’indispensable réflexion qui fait ici de plus en plus défaut, et qui ne saurait se satisfaire d’anathèmes.

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commentaires

Micheline 29/06/2015 13:09

lecture qui me donne envie de citer quelqu'un d'autre et qui porterait sur l'idée de rendre responsable les assassins de leur crime. Pascal Bruckner dans Misère de la prospérité, page114
Chaque fois qu'une atrocité, un massacre sont commis quelque part sur terre par ceux que l'on désigne comme déshérités, on leur oppose, surtout à gauche, une formule magique: ils ne peuvent pas avoir fait ça! ''Ils y ont été forcés par la misère etc'' … Le mal n'existe pas….elles accusent le système social….et la mondialisation marchande …. sic

les circonstances atténuantes…

Moi: ouf que tout cela est fatigant: Rendons à César ce qui est à César et le crime au criminel… pour une société adulte et des adultes traités comme responsables.
Centriste, pragmatique et toujours aussi lasse. Je dis encore et toujours pour me venger de de Gaulle: Vive la France!
La cousine du Canada,
Micheline

Fouchard 28/06/2015 11:08

Je n'ai pas lu ce livre, conditionné dès le départ par l'ensemble des commentaires négatifs qui a accompagné sa parution. J'ai désormais envie de le lire, car j'apprécie le commentaire de Jean: un livre qui dérange, qui en fait exprime une part de ce malaise actuel qui fait que je ne suis pas fier du débat politique d'aujourd'hui ni des mouvements d'opinion,et de xénophobie qui permettent aujourd'hui de dire n'importe quoi impunément sur les musulmans, les immigrés, les chômeurs...
Je pense qu'il faut intégrer de plus en plus le fait "citoyen du monde"...Je le lirai aussi car Jean sait en dire les limites...alors j’aime quand il y a à boire et à manger!

serge plagnol 26/06/2015 08:57

Je maintiens mon anathème !!!

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