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21 septembre 2015 1 21 /09 /septembre /2015 21:46

Oh, le beau, le nécessaire, le très pertinent petit livre !

Benoît Duteurtre, romancier, essayiste, et critique musical, vient de publier un saisissant apologue de la société libérale avancée. Le chemin de fer et son évolution en sont une figure emblématique.

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A l’heure où M. Macron, notre très efficace Ministre de l’Economie jamais en panne d’idées novatrices, tire à boulets rouges sur la Fonction publique et les fonctionnaires, B. Duteurtre termine son ouvrage par un vibrant « Eloge du service public », qui n’a rien à voir avec ce qu’un nostalgique du temps d’avant pourrait avancer. Il s’attache en toute clarté à dénoncer le double langage officiel consistant à clamer l’attachement au secteur public (SNCF, Poste, Santé) tout en le jugulant pour qu’il adopte les règles de fonctionnement du privé, ce qui ne peut qu’entraîner son inéluctable déclin.

En une centaine de pages vigoureuses c’est de la dégradation de la SNCF comme emblème des méfaits du développement actuel du monde que traite ce livre.

« J’ai parfois l’impression que le mouvement moderne du monde qui nous a donné le confort, la vitesse et la liberté, s’évertue parallèlement à gâcher nos existences en les enfermant dans une inépuisable série de contraintes : nouvelles méthodes comptables, gains de rentabilité, règles de sécurité, interdictions de toute sorte, suppression de services, promotion des marques... »

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La transformation progressive des gares en aéroports, c’est-à-dire leur mue en centres commerciaux aseptisés, sortes « d’entreprises planétaires ... réduites au même alignement de logos », provoque à droite comme à gauche l’enthousiasme de commentaires célébrant « une avancée magnifique de cette transformation d’une gare en supermarché.» Gare Saint-Lazare, gare de l’Est, bientôt gare du Nord, puis d’Austerlitz, subissent le grand chambardement qui, non seulement, voit anéantir toute convivialité, toute possibilité de pas perdus, mais impose un incroyable inconfort et une grande complexité (robots, suppression des consignes à bagages, interminables files d’attente, disparition des endroits où se poser, accès souvent difficiles, etc.) à des usagers devenus simples clients dont la vie quotidienne est très loin d’être simplifiée.

« Les gares-aéroports », gares TGV situées en rase campagne, « témoignent d’une profonde indifférence à l’idée même de maillage ferroviaire permettant au voyageur de se rendre d’une ville à l’autre. » De plus, seulement atteignables par le biais d’itinéraires spéciaux, elles contribuent aux multiples désagréments de la circulation routière, comme à son développement.

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En 1937, les fondateurs de la SNCF tenaient à une stricte équité sur l’ensemble du territoire. « Le sacro-saint prix unique du kilomètre faisait primer la possibilité ... d’accéder au transport ferroviaire, quelle que soit la rentabilité de tel ou tel segment du réseau. » Et « L’ensemble du réseau bénéficiait ... de soins identiques. ( ...) Tout a changé dans les années 1990 avec le développement du TGV et le lancement d’un nouveau système de gestion... »

Désormais la SNCF est divisée en activités, en secteurs plus ou moins rentables, en marques (TGV, Eurostar, Thalys, etc.), ce qui permet de moduler et de complexifier les tarifs. « Aujourd’hui, le prix du kilomètre peut varier d’un à quatre. »

Selon un processus classique, des lignes secondaires sont jugées déficitaires, leur entretien est peu à peu réduit au nom de la rentabilité des investissements, l’abandon progressif dans lequel elles se trouvent engendre une sérieuse dégradation, on finit par constater que leur remise en état serait hors de proportion, on décide alors de les fermer, et un Ministre de l’Economie décide de développer le transport par cars... CQFD.

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Ces constats n’empêchent pas l’auteur de reconnaitre une forme de progrès avec les TGV. Mais à quel prix ? La vitesse est privilégiée au détriment du plaisir et du confort du voyage. Disparition des buffets de gare, des wagons restaurant, au bénéfice de ces sordides voitures-bar où un vendeur-serveur-encaisseur employé par un sous-traitant ne parvient pas à satisfaire la clientèle. Malgré tout, cela coûte encore trop cher et la voiture-bar est de plus en plus « exceptionnellement fermée ».

Un service rendu n’est plus qu’une source de déficit à combler. Au détriment du service lui-même, bien entendu, mais là n’est pas le problème. La SNCF, comme beaucoup d’autres, sous-traite à son client lui-même le travail du vendeur (les pétroliers ont les premiers fait cela en supprimant les « pompistes » et La Poste enchaîne allègrement avec le développement des automates).

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La grande misère de la restauration à bord des TGV apporte une réflexion sur la disparition de ces buffets de gare de plus en plus transformés en réfectoires « bas de gamme ». Evocation du buffet de la gare de l’Est, « temple de la choucroute », du Train bleu, gare de Lyon, inscrit aujourd’hui dans une chaîne internationale. En province, il semble que les dégâts soient encore plus considérables.

Evocation également de la magie révolue des voyages permettant de passer agréablement d’un point à un autre. Epoque où la Compagnie internationale des wagons-lits était garante de « la supériorité du train sur toutes les autres formes de voyage terrestre », alors qu’aujourd’hui il faut « entasser le maximum de passagers dans chaque voiture ... sans aucun service en contrepartie. »

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Bien avant M. Emmanuel Macron, c’est Margaret Thatcher qui a libéralisé la circulation des autocars. Et pourtant, les inconvénients de ce type de transport sont nombreux : pollution, embouteillages, inconfort pour se mouvoir, entassement, lenteur, laideur des gares routières... « Loin de résister, la SNC investit elle-même dans sa filiale Idbus. »

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La sécurité des transports ferroviaires se dégrade inexorablement (nous avons encore en tête l’accident de Brétigny-sur-Orge, en juillet 2013). Les retards dus au mauvais entretien des voies et la détérioration du matériel roulant sont de plus en plus fréquents. Il est vrai que le réseau ferré exige l’entretien de tout un maillage de voies et d’équipements s’accommodant mal de l’exigence d’une rentabilité immédiate maximale. De ce fait, les tarifs ne pourront que continuer à augmenter, et les voies secondaires, à disparaitre.

Les syndicats de cheminots alertent sur la fragilité du réseau, l’administration fait la sourde oreille et tente de gérer la misère et la pauvreté engendrées par le « tout TGV », tandis que l’opinion est régulièrement mobilisée contre des cheminots nantis.

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Voici clairement et simplement brossé un tableau des méfaits du démantèlement des services collectifs (la question de l’Education nationale mériterait elle aussi une analyse analogue) par la puissance publique, au nom de l’idéologie du changement, d’une gestion soi-disant rigoureuse, de la nécessité de faire des économies, de la vitesse, et des impératifs d’une communication réussie, devenue l’obsession de tout gouvernement.

La violence et la nocivité de la modernité que l’on veut nous imposer ne peuvent qu’entrainer une irrémédiable dégradation de nos conditions de vie.

Prendre le temps d’un arrêt et d’une réflexion à chaque fois que l’on veut nous proposer une évidence nouvelle, relève de la plus élémentaire hygiène mentale.

Benoît Duteurtre – La nostalgie des buffets de gare – (Payot, 2015, 110 p, 14 €)

Benoît Duteurtre – La nostalgie des buffets de gare – (Payot, 2015, 110 p, 14 €)

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Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans SNCF; Service public; Economie; Modernisation
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commentaires

Alain Sagault 04/10/2015 10:48

J'applaudis des deux mains, évidemment ! Au fait, n'y a-t-il pas un rapport à établir avec ton article Ravachol et mon commentaire sur la panique ? Comme dirait Orwell, l'ordre, c'est l'anarchie, organiser le bordel permet d'imposer la contrainte. Faire naître la peur et la folie mène à un désir d'ordre à tout prix… Le fond du problème, c'est peut-être que les hommes de profit et de pouvoir sont eux-mêmes rendus fous par la peur intérieure qui motive leur quête de démesure, et d'autant plus fous qu'ils sont incapables de s'en rendre compte. Nous vivons aujourd'hui le désastreux triomphe de la folie d'une rationalité que son incapacité à prendre en compte l'irrationnel rend radicalement irrationnelle…

Blogue-note de Jean Klépal 22/09/2015 10:53

L'homme émietté, éparpillé, picoré par le premier venu.
Bonjour KLP

le perff 22/09/2015 10:30

plus de temps pour se préparer à "partir" ni se préparer à "atterrir"
trop de ruptures brutales....

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