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26 novembre 2015 4 26 /11 /novembre /2015 09:03

 

[Si peu de temps après la survenance du massacre commis à Paris le 13 novembre 2015, la sidération étant si forte, parler d’art peut paraitre prématuré, sinon inconvenant. J’ai d’abord différé la publication de ce papier, puis je m’y suis résolu, estimant nécessaire d’essayer de quitter le champ des émotions en tentant de modestement contribuer à une réinstauration de la pensée.

L’art et une réflexion sur l’art comme un étayage vital, comme un refus de l’innommable, de la soumission à une barbarie qui voudrait nous soumettre à ses lois en nous barbarisant.]

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Résidant à Arles, Gabriel Delprat n’est connu que de quelques-uns. Cela ne l’empêche pas de travailler avec acharnement depuis des décennies. Son œuvre est multiple, considérable et passionnante. Il fait partie de ces nombreux artistes au talent certain dont les circuits officiels se soucient comme d’une guigne. Peut-être parce qu’il est trop peintre et pas du tout courtisan.

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Les éditions Actes Sud viennent de publier les textes[1] qu’il a rédigés à l’occasion d’une magnifique exposition de ses œuvres (septembre-octobre 2015), à la chapelle Sainte-Anne, à Arles : « L’oubli des raisons », un ensemble de dessins, toiles, et photographies sur le thème des lieux et des traces du passage de Van Gogh à Arles.

Déjà, en 2007, il s’était confronté au souvenir lancinant avec des travaux présentées tant à l’Espace Van Gogh, qu’à la Chapelle du Méjean.

Saisi par l’intensité des propositions, j’avais à l’époque rédigé le texte suivant :

« Une salle ingrate comme un coffre-fort bas de plafond aux portes armées de barreaux. Nous sommes dans les murs où Van Gogh fut interné à la fin du siècle dix-neuvième. L’espace Van Gogh à Arles, coursives, patio jardiné, est aménagé, bureaux, commerces, lieu iconique d’exposition. Les apparences sont sauves. Arles ne possède rien de Van Gogh, sinon le souvenir récupéré, dénaturé, hagiographié, milliardisé post mortem, souvent offensé par des œuvres de circonstance sacrifiant à l’anecdote. Arles, Paris, Amsterdam, ailleurs aussi, le peintre christique est une (bonne) affaire.

Travaillant en Arles, Gabriel Delprat est hanté par ce voisinage. Comment échapper ? Ici tout y mène.

Opiniâtre, notoriété ou pas, habité d’une nécessité, Delprat s’acharne. Seul ou presque, il va son chemin, qu’il ne peut éviter. La peinture, le regard sur la peinture, ont basculé. Cela ne se peut ignorer. Rien à proclamer, rien à faire briller, un état de fait bouleversant, un cri sourd.

Il y a tout juste vingt ans, il a dessiné, dessiné jour après jour le jardin qui accueillit un Van Gogh jugé indésirable par ses voisins. Le jardin déplié dit-il. Des hachures de crayon colorées, soigneusement maîtrisées et ordonnées, pour visiter un canevas, pour le tramer, l’explorer, le creuser, le préciser, l’interroger. Un long parcours obstiné, intime, sans fioritures, acharné, exigeant, semé de dizaines de pièces offertes à notre regard. Ici, l’écriture patiente et fébrile d’une confrontation péremptoire.

Il lui a fallu aller jusqu’au bout de soi-même pour s’épuiser d’un sujet impossible à éviter. Ici, ni clinquant, ni factice, un artiste livré à lui-même se constitue en silence comme son propre sujet. Impressionnant.

Quatre encoignures plus loin, notre homme montre un ensemble fourni de toiles et de dessins récents. Arles et Van Gogh le taraudent toujours autant. Le végétal tient une grande place dans son œuvre. Il s’est longuement confronté aux herbages de la Crau ; aujourd’hui les platanes, seuls éléments subsistants du temps de Van Gogh, organisent une trame nouvelle, écho du jardin déplié. Toiles et dessins de 2006-2007 façonnent une suite modulée. Souvent furtive, parfois occultée, la silhouette de Van Gogh jalonne le parcours, ainsi que l’évocation de sa maison ou des personnes qu’il côtoya sans doute. Traces suggérées dans le flou de la mémoire collective. Empreintes sensibles du corps de l’artiste inscrivant son geste sur la toile.

L’art actuel est plus à guetter dans les recoins élidés que dans la mondanité marchande. »

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Dans ses textes récents, « Les Giotto de la maison jaune », qu’il sous-titre très joliment « un récit de peintures », Delprat se saisit d’un personnage énigmatique peint par Gasiorowski en 1984 pour scruter le Bacio di Giuda par Giotto, et aboutir à Van Gogh.

Des textes courts articulent des allers retours entre le café de la dispute avec Gauguin, la chambre de Vincent, sa réserve d’images, et la maison close outre remparts où il offre son oreille coupée à Gaby-Rachel. Chemin faisant, nous découvrons une relation saisissante entre la fresque de Giotto, le probable moine de Gasiorowski et Van Gogh. Voici ce qu’en écrit Delprat :

« C’est souvent dans les détails que quelque chose d’insolite advient et donne l’impulsion pour créer du singulier. En poursuivant l’étude de la fresque de Padoue, de nouveaux éléments sont apparus au sujet du moine. En effet, si l’on prend comme point de référence sa tête, son regard se porte sur trois personnages : l’apôtre Pierre, Malchus, un sbire de Caïphe, et un jeune homme dont le profil inversé atteste qu’il fuit les soldats. (...) (Le moine) est ... le seul à voir Pierre qui tente d’arrêter Malchus en lui portant un coup de poignard à l’oreille. On voit nettement que celle-ci se détache de la tête et ne tient plus que par un morceau de chair. (...) »

Il poursuit, un peu plus avant : « ... l’intérêt profond de Van Gogh pour Giotto, sa connaissance des Ecritures, sa maladie, la forte dose de soleil méditerranéen, l’alcool et le travail intense : autant d’éléments réels qui rendent plausibles la fascination de l’acte de Pierre et l’impact de l’image sur son comportement lors d’une crise. C’est une hypothèse de peintre. »

Il termine enfin, parlant de l’homme à la capuche (un moine, un voleur ?), dont la présence est affirmée par le tableau de Gasiorowski : « L’homme de dos, c’est le peintre dans la peinture, celui qui voit sans être visible et qui est la source d’où s’échappera l’indicible. »

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C’est passionnant, c’est puissant, c’est à lire, évidemment.

 

[1] Gabriel Delprat – Les Giotto de la maison jaune – Actes Sud, 48 p., octobre2015, 12 €

Gabriel Delprat, peintre, tout à fait peintre

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