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21 février 2016 7 21 /02 /février /2016 18:18

Après dix ans d’immersion dans les quartiers nord de Marseille, et une minutieuse auscultation de la perfection du système clientéliste mis en place par les élus locaux, champions du compromis et de la compromission, le journaliste Philippe Pujol – prix Albert Londres 2014 – vient de publier La Fabrique du Monstre (Les Arènes éd ., 2016, 316 p., 20 €). On en parle beaucoup dans les chaumières radiotélévisées en ce début d’année.

Curieusement si le tableau est noir, fouillé, abondamment documenté, par conséquent très vraisemblable, il n’est pas forcément accablant. En effet, Marseille, qui après tout n’est sans doute qu’une image exacerbée de la France, recèle une véritable capacité d’intégration, inscrite depuis longtemps dans ses gènes.

Marseille n’est pas une ville, chacun le sait ou devrait le savoir.

Marseille est avant tout un patchwork de villages ayant chacun conservé ses caractéristiques principales, son église paroissiale et son patronyme. Ici, les arrondissements sont généralement ignorés au profit des anciennes appellations.

Pour aller d’un lieu à l’autre, on passe par diverses ambiances. La banlieue n’existe pas, il n’y a pas de place pour elle. Le conglomérat urbain les a englobées, les rendant inutiles.

Bordée à l’ouest par la mer, enserrée à l’est par des collines non bâties, Marseille tourne le dos à la France. Marseille est en Marseille.

Cette ville surprenante révulse d’emblée ou bien conquiert qui passe par elle. Elle n’est jamais neutre. Cette ville est fascinante car improbable. Le mélange des genres, la mixité, forment sa marque. La cordialité y est plus fréquente et développée que la violence dont on parle tant. Point n’est besoin d’être né ici pour se sentir marseillais.

On devient marseillais en quelques mois, ou jamais.

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Anecdotes significatives :

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1 – Taximan

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L’été est à son maximum, il fait une chaleur écrasante au sortir du train dans lequel je viens de passer des heures. Accablé, je traine péniblement ma valise à roulette le long du quai jusqu’à la station de taxis, vide. Devant moi, une jeune femme munie d’un très encombrant colis, combien de temps me faudra-t-il attendre la voiture espérée ?

En voici enfin une, la jeune femme s’avance, discute me semble-t-il, puis fait demi-tour.

Le chauffeur me fait signe :

- Où allez-vous ?

- Cette dame avant moi...

- Je ne la prends pas, je ne vais pas mettre son paquet sur mon toit, ça ne me convient pas ; qu’elle se débrouille... allez, montez !

J’ai visiblement affaire à une bonne pointure. Les chauffeurs de taxi sont une espèce à part, avec laquelle composer est rarement évident, à quelques exceptions près.

- Bon, merci, puis-je me mettre à côté de vous, c’est plus facile pour moi ?

- Oui, si vous voulez... je fais de la place.

Il sort de son véhicule et met ma valise dans le coffre. Tout va bien.

A peine démarré, l’air rogue :

- Vous voyagez souvent seul, comme ça ?

Il m’apparaît clairement qu’il désapprouve qu’un homme de mon âge puisse prendre le risque de se déplacer par une chaleur pareille. Amusé et intrigué, je le sens à deux doigts de me réprimander sévèrement.

Je tente maladroitement d’échanger quelques mots avec lui. Peine perdue, il bougonne, coupe court, je suis tombé sur un ronchon. Il est vrai que ce métier ne doit pas être facile.

La chaleur n’arrange rien. Il me conduit chez moi, n’en demandons pas plus. Déjà heureux qu’il ait accepté de me transporter car la course est courte.

Tout à coup :

- Il y a quelqu’un chez vous ?

- Ma femme est décédée récemment.

-...

Nous arrivons, le taxi ne peut pas accéder au pied de l’immeuble, la voie est piétonne.

- Vous habitez loin ?

- Non, l’immeuble est là-bas, à cinquante mètres...

Il gare son véhicule, en sort et se saisit de ma valise.

- Bon, allons-y, c’est à quel étage ?

- Pourquoi ?

- Ben, je vous porte votre bagage, bien sûr !

Je suis tellement pantois lorsqu’il s’éclipse après avoir posé ma valise devant la porte de l’appartement, que je parviens seulement à bredouiller un « Merci beaucoup».

Le retrouverai-je jamais ?

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2 – Marché paysan

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Sur ce marché si particulier, créé en 2001 par un groupe de paysans producteurs, au moment où nous avons choisi de nous établir à Marseille, chacun affiche origine et appartenance.

Certifiés Bio ou non, tous sont producteurs directs, tous défendent la Nature, le circuit court et la relation de proximité. Le boulanger cultive une partie des céréales qu’il utilise, l’éleveur et le volailler vendent les produits de leurs exploitations, le berger propose ses fromages. Il est clair qu’il s’agit d’une communauté associative résolue.

Aucun revendeur n’est présent. Une belle entraide anime ce marché paysan à l’ambiance si particulière.

Une clientèle convaincue et fidèle le fréquente assidument. Y faire ses courses constitue un acte de résistance à l’industrialisation vivrière. Personne ne se trouve ici par hasard, certains viennent de quartiers lointains. Des relations se nouent, des connivences s’élaborent.

L’événement hebdomadaire est une fête, il fait office de rituel, il entretient une offre agricole de voisinage et une réponse à la demande de citadins en quête de produits de qualité et de bien vivre. La cordialité y est de mise.

Présent chaque semaine, jovial, souriant, Christophe commercialise ce que son frère et lui récoltent ou préparent : moules, huitres, divers coquillages, dont les délicieuses tellines de Camargue, poissons et tielles sétoises, tourtes fourrées de poulpe ou de calamar. Produits cueillis, ramassés, pêchés ou cuisinées hier ou la nuit dernière, régulièrement offerts au chaland.

Sur son stand, une banderole sur laquelle on le voit tenir son frère par l’épaule, à côté d’une embarcation. Ils se nomment « paysans de la mer ».

Poignée de mains.

- Bonjour, comment va ? Alors, quelles sont les propositions de la semaine ?

- Bonjour, ça va merci ... j’ai des pisseurs, des baudroies, voyez...

Ce jour-là, chose rare, nulle presse devant l’étal.

- Que se passe-t-il aujourd’hui ? Peu de monde ?...

Il sourit, calme, détendu, tranquille, assuré :

- Bah... les clients, ça vient par vagues...

J’éclate de rire.

Visiblement ma réaction le prend au dépourvu, il ne saisit pas ce qui m’arrive.

La fraîcheur de son regard, sa candeur, m’emplissent d’aise.

Par une intervention aussi rapide que musclée il m’a sauvé un jour d’un pickpocket qu’il a surpris s’apprêtant à dérober mon porte-monnaie dans la poche de mon manteau lorsque j’achetais mon pain. Il est devenu mon ange gardien du marché.

Mes autres rendez-vous obligés :

Mes légumiers préférés, Bénédicte et Gérard, assistés de Robert, si généreux dans leurs pesées, ainsi que le cordial Jérôme et sa joyeuse équipe.

La serviable Magali, son père et Julien, éleveurs, avec leur assistante, Barbara, aimable étudiante en psychologie.

Tony, le beau boulanger et sa brochette de serveuses diligentes.

Les brousses de Luc, chevrier aux fortes moustaches et à la mine enjouée.

Les fleurs de plein champ de Philippe, homme délicat et attentif s’il en est.

Le volailler et son équipe, si lents à servir, qui délivrent informations sur l’élevage et certificats de naissance de leurs volatiles.

La bergère au beau sourire, ses délicieuses tomes et yaourts de brebis.

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3 – Sourire

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Le Courju forme un isolat d’où les véhicules sont à peu près bannis. Il y a plusieurs décennies, c’était l’emplacement des halles. Quelques beaux immeubles anciens, là où se trouvaient les négociants importateurs, de nombreux restaurants modestes, des commerces divers, outre son remarquable marché paysan du mercredi, des marchés épisodiques – livres anciens, artisanat, végétaux, vide-greniers...

Des groupes très mélangés sont souvent assis sur les marches des terrasses en plateformes ou les accès divers, rampes et murets. Il faut savoir négocier son chemin, ce qui ne pose jamais problème.

Ce jour-là, je revenais de la supérette d’en face, sur l’autre rive, avec mon panier à roulettes. J’avise un homme jeune assis sur un muret devant lequel je passe.

Il me sourit :

- Je vous connais sans doute...

- Non, je ne crois pas...

- Mais, vous me regardez en souriant...

- Normal, vous passez vous-même en souriant, alors je réponds, ça mérite bien ça !

Un autre jour, me voyant terminer péniblement l’ascension de l’escalier montant du Cours Lieutaud, un quidam lui aussi juvénile m’avise aimablement :

- Bravo, il fallait le faire...

- Oui, merci... Ça n’est pas évident. Un jour, ce sera vous, peut-être...

(Rires partagés)

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Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans Marseille; Philippe Pujol;
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commentaires

Micheline (de Montréal) 22/02/2016 01:32

L'impression d'y être, sous le soleil, à siroter un panaché par exemple.
Merci. C'est du bonheur en effet.

LAFON Martine 21/02/2016 20:47

Bonsoir Jean,

J'avais déjà lu un excellent "blog-papier" que tu avais rédigé sur Marseille, que prolongent très naturellement ces histoires humaines. Quand nous sors-tu un ouvrage que l'on ne se contenterait pas de serrer entre deux livres de la bibliothèque mais que l'on poserait là, prêt à le reprendre, à le lire en entier, à le picorer pour y revenir plus assidûment. Un livre de chevet dans une maison où il y aurait plusieurs chevets. Allez Jean! On attend. Tu nous fais saliver. MERCI!

plagnol 21/02/2016 18:43

c' est une belle chronique , tendre comme une joviale célébration des faits et gestes de la vie ...

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