Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 mars 2016 6 26 /03 /mars /2016 23:25

Décidemment Lyonel Trouillot est un bien bel écrivain. Un des princes de la francophonie, sans doute. La richesse de son talent et la qualité de ses écrits font de ce poète et romancier haïtien un auteur de première grandeur. Ses œuvres sont régulièrement éditées par Actes Sud, qui savent dénicher les talents.

>

Dernier roman paru Kannjawou (la fête, le partage, en langue populaire d’Haïti).

Haïti, son histoire tragique, la misère, l’occupation étrangère depuis si longtemps, forces militaires ou équipes humanitaires, sont au cœur de l’œuvre. Mais aussi la joie et la poésie, la puissante énergie des vaincus, la sensibilité et la sagesse de ceux qui en trop vu pour qu’on puisse les abuser.

Cinq amis d’enfance cherchent un sens à leur existence. Ils vivent dans un quartier misérable de la capitale, rue de l’Enterrement, celle qui mène au cimetière, un jardin.

Le Kannjawou, un bar où se côtoient occupants expatriés arrogants, souvent paumés, et figures locales à la recherche d’un monde mieux propice à la survie.

Le narrateur bricole son histoire, sa façon de tenir le coup, de « fixer mon regard sur ma ville occupée »... « Aujourd’hui je végète sur mon bord de trottoir en jouant au philosophe. »

Les phrases sont courtes, parfois réduites à l’extrême, rythmées. Elles sonnent comme un inventaire de la réalité. Les évocations sont toujours pudiques.

Le livre est monté comme un scénario. Des plans séquences se succèdent, situations typiques, des personnages récurrents les habitent. Densité, humour. Lucidité décapante.

>

Des échantillons d’écriture :

- Tout le monde parle. Et la parole permet de gagner des bons points dans la course au paraitre. Ça s’appelle la démocratie. Tu mens et tout le monde t’écoute. Tu dis la vérité, et plus personne n’écoute.

- Les filles avaient un père dont elles devenaient la mère. Mais l’enfance est rebelle et se venge du réel en inventant l’avenir.

- Si tu n’as pas de rêves, au nom de quoi veux-tu faire la guerre au réel ?

- ... j’apprenais de Wodné et Popol des mots dont j’ignorais le sens mais qui sonnaient comme des promesses.

- ... c’est une chance d’habiter une rue qui finit chez les morts. On y apprend très vite à distinguer le vrai du faux.

- (A propos des occupants, experts et autres consultants) Eux-mêmes, entre eux ne sont pas des personnes, mais des fonctions.

- Rien n’est plus triste qu’un mouton qui, tout en bêlant comme les autre, voudrait qu’on voie en lui autre chose qu’un mouton.

- Dans un pays occupé, il y a de fortes chances que ceux qui travaillent soient des subalternes de l’occupant. Peut-être aussi des résistants. Comment savoir qui est qui, qui est quoi ?

- ... on n’attire pas les danseurs de compas ou de zook en discutant avec eux des traités de droit international, même si ces traités, c’est connu qu’il est du pouvoir des puissants de les violer quand ils le veulent.

- ... il faut faire quelque chose. Au nom de l’immense kannjawou dont nous avons rêvé ... Quand aucun expert ne viendra nous dicter nos chemins comme si nos vies étaient des fautes d’orthographe.

- Les enfants, c’est cette force incontrôlable qui marche dans le milieu du vent.

- Pour les pauvres, c’est toujours un pèlerinage, une rude montée, de marcher jusqu’à Dieu ou jusqu’au capital.

- Merde, qu’est-ce qu’elle a à toujours faire les mauvais choix, la réalité ?

>

Etc.

Lyonel Trouillot. Son roman précédent Parabole du failli, parait en poche (Babel).

Partager cet article

Repost 0
Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans Haïti ; Lyonel Trouillot ; Francophonie
commenter cet article

commentaires