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20 mars 2016 7 20 /03 /mars /2016 11:34

Dans un essai sur « la médiation culturelle et le potentiel du spectateur », Serge Saada pose la question « Et si on partageait la culture ? » (Éditions de l’attribut, 2014, 154 p., 14 €).

Ce livre aborde le passionnant sujet du rapport de l’individu à l’œuvre d’art, de même que celui de la médiation culturelle (fonction de passeur facilitateur). Au lieu de rédiger une fiche de lecture, il s’agit ici plutôt de picorer quelques-unes des idées avancées pour tenter d’en souligner la pertinence.

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1 – Lorsque l’on parle de public potentiel pour une manifestation, spectacle, exposition, privée ou publique, l’impasse est implicitement faite sur la recherche et l’écoute du potentiel de chaque spectateur, visiteur, susceptible d’être concerné. Autrement dit, quelle part est jamais faite à la liberté de penser par soi-même, de s’exprimer sur une œuvre hors des discours officiels, quelle place fait-on à la culture, aux cultures différentes, dont chaque individu est porteur ? Il y a là non seulement une préoccupation esthétique, mais aussi une préoccupation citoyenne. Aller au-devant du public implique une recherche d’équilibre, tout comme le souci de concevoir des dispositifs où l’échange multilatéral soit possible.

Comme l’écrivit Antonin Artaud (Le théâtre et la culture), il s’agit d’abord de protester contre « le rétrécissement insensé que l’on impose à l’idée de la culture en la réduisant à une sorte d’inconcevable Panthéon. »

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2 – N’oublions pas le caractère fondamentalement identitaire de la culture. Elle inclut les heureux sachant autant qu’elle exclut la grande masse, phénomène amplement démontré avec la mode de l’A.C. (Art Contemporain, officiel, labellisé, soigneusement entretenu dans son ghetto élitiste).

Montrer des œuvres est une chose, somme toute assez banale, en forger des clés d’accès tenant compte des origines diverses des spectateurs-visiteurs est d’autre nature. Libérer, permettre, la parole, une parole contraire, autoriser tous types de questionnement, réinventer les conditions de rencontres avec les œuvres, introduire la possibilité de relations personnalisées avec les propositions, là où habituellement règnent l’acquis officialisé ou bien les connaissances scolaires. Favoriser des dispositifs permettant de circuler librement d’une culture à une autre, d’un espace à un autre, voilà sans doute une voie pour lutter contre les a priori et les inhibitions.

(Il se pourrait que l’exposition Carambolages, qui se tient actuellement au Grand Palais, que je n’ai pas vue, aille dans ce sens.)

La séparation entre la Culture patentée et des cultures périphériques, estimées mineures ou minables, empêche toute passerelle d’un monde aux autres.

S’ouvre ici une vaste friche à réhabiliter pour et par la médiation culturelle. Diversité culturelle, circulation des propositions, décloisonnement des propos, que signifie au juste l’incantation à La Culture (en fait le plus souvent instrument de domination et de soumission) ?

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3 – Face à « la perpétuelle bande annonce qu’est devenue la télévision » comment revenir à des préoccupations simples telles que faciliter l’accès aux lieux de représentation ou de monstration. Comment faire en sorte que le public le plus large puisse prendre le temps de se déplacer, comment faciliter les transports[i], comment apprendre à accorder du temps aux œuvres, c’est-à-dire faire en sorte qu’une rencontre minimale puisse exister et produise du sens ? En un mot, comment parvenir à ce que le public se sente concerné par ce qui est proposé, puisse progressivement sentir légitime un questionnement face aux œuvres ? Faire émerger du possible, apprendre à ne pas se soumettre aux critères normatifs de la culture officielle, bannir toute culpabilité issue d’une ignorance ressentie.

La question du plaisir initial et décisif pris à la chose est ainsi posée. Vient ensuite la notion de la fidélité à des lieux, à des formes d’expression. Cela ne peut se construire qu’en partenariat, en co-production.

Peut-être ne s’agit-il en fait que d’une invitation au voyage, si l’on considère que se rendre dans un lieu prétendu culturel est comparable à un déplacement en territoire inconnu, étranger, le plus souvent inaccessible. Problème de frontières à transgresser, de visas culturels à obtenir. Dès lors, comment favoriser l’esprit de découverte et le goût de l’insolite ?

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4 - Le terrain de ce que l’on nomme la culture est en fait un espace et un temps disponible pour une création partagée. Faire circuler la parole, produire du mot, permet en principe de faire avancer chacun, de favoriser et d’entretenir la pensée (à l’inverse de ce qui se pratique dans les sphères du Pouvoir), de nous ancrer dans une réflexion sur l’actualité et le monde qui nous entoure.

On peut également y voir un levier d’insertion grâce à un constant rapport à la diversité.

« Sortir et s’en sortir », comme le proclame une association culturelle citée par Serge Saada.

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[i] A Marseille, ex capitale de la culture (sic), l’accès à la Friche de la Belle de Mai, vaste complexe « culturel » relève du parcours du combattant pour qui n’a pas de véhicule personnel.

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Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans Culture Médiation culturelle
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