Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
31 juillet 2016 7 31 /07 /juillet /2016 07:46

« L’art c’est la vie » - « C’est par l’art que l’homme devient humain »

Il me semble que notre rapport à l’art nous renseigne sur notre rapport à la vie, et notre capacité à l’exprimer :

- Que voulons-nous faire du temps forcément limité et non reproductible dont nous disposons ? Tenter de maitriser le plus possible les écrans nous masquant le réel, ou bien nous laisser maitriser par les machines et les dispositifs qui construisent et entretiennent ces écrans devenus si familiers que nous ne les voyons quasiment plus ?

L’ensemble des écrans (prothèses opératoires et formes langagières) qui occultent le réel hachent le temps, qu’ils tuent en l’abolissant dans un instantané permanent. Par conséquent, ces écrans nous tuent à la hache. A moins que nous ne décidions, sinon de les ignorer en totalité, au moins de limiter le nombre et l’usage de ceux que nous choisissons consciemment de conserver, juste pour ce qu’ils sont.

>

D’un côté, une fidélité au passé, empreinte d’un sens du Cosmos : naissance, croissance, développement, maturité, vieillissement, sénescence, mort – L’Éternel retour (cycle répétitif qui n’est pas la reproduction du même à l’identique) -.

Un temps virgilien inéluctable, mais cependant maîtrisable par l’usage conscient que nous décidons d’en faire. Un temps qui nous est compté, que nous nous efforçons d’habiter pleinement, avec lucidité. C’est-à-dire en faisant usage de notre capacité de réflexion, pour tenter une meilleure compréhension de ce qui nous entoure, pour fonder une pensée. Il s’agit d’une interrogation sur la relation durée-causalité. Passé, présent, futur, d’où viennent les choses ?

>

De l’autre, une relativité issue d’un temps fabriqué où domine l’immédiateté des émotions brutes. Fréquemment manipulée, la durée est dissoute au bénéfice d’une virtualité soigneusement fabriquée : strict calibrage des reportages filmés ou enregistrés (en fait manipulation empêchant toute réflexion), émissions de radio ou émissions télévisées où les plans courts s’enchainent les uns les autres ; tweets limités à 140 caractères, SMS...

La vitesse d’exécution prime, le temps est déraciné. On nous impose ce qu’il faut penser dans l’instant. Empêcher de réfléchir, excellent moyen d’empêcher d’agir ceux que l’on décervelle en les tenant sous perfusion permanente.

>

D’un côté l’art inscrit dans une durée historique propre à l’accueil de la patience de la réflexion, de l’autre les faux-semblants de l’Art Contemporain, avec leur marketing articulé sur la tyrannie du non savoir, voire l’éloge de l’ignorance, et la consommation tous azimuts (Foires, salons, événements pompeux niaisement installés dans des lieux prestigieux tels que Versailles où la Place Vendôme, etc.).

>

Le rapport à l’Art, qui est non seulement rapport à soi, mais aussi rapport à l’Histoire, implique ce temps de Virgile, qui est de patience, de réflexion, de subtilité et de diversité. C’est véritablement le temps de la Vie. Celui de la pensée, de l’écriture, de la correspondance suivie, donc de la relation entretenue, de la concentration. A ce titre, l’Art, et ceux qui s’en nourrissent, sont réactionnaires. Bienheureuse réaction aux errances mortifères du moment.

Notre époque se gausse aussi bien de la subtilité, de la diversité, comme de l’humilité grandiose de la vie. La subtilité c'est désormais du passé, dérisoire.

>

« Regarder n’est pas une compétence, c’est une expérience » (G.D-H).

Regarder implique de passer, de regarder, de se remémorer, de regarder encore, et encore. Lorsqu’une œuvre retient notre attention, elle nous porte à nous déplacer par l’imagination, donc à constamment interroger nos points de vues. Bienfaisant dérangement introduisant une déchirure dans les certitudes, comme dans le désespoir.

Forts de cette évidence, les artistes, certains d’entre eux, maintiennent et entretiennent le vif de la question. C’est à ce titre, sans doute, que l’on peut affirmer que l’Art est le lieu. Là où se joue la survie et se nouent les fils de l’indispensable résistance propre à déchirer le totalitarisme destructeur d’humanité. Face à cette nécessité, il n’y a rien à justifier.

« Pas de plus sûr moyen que l’art pour échapper au monde, et pas de plus sûr moyen non plus pour y être rattaché » (Goethe, Maximes et réflexions, cité par G.D-H)

>

Être d’abord muet devant une œuvre, n’avoir rien à dire, ne pas pouvoir dire, quoi de plus normal ? Parler d’entrée de jeu empêche de voir (chacun en a fait l’expérience lors de visites « guidées »). La mutité initiale est peut-être une forme de respectueuse politesse. Dire n’est sans doute qu’essayer, c’est-à-dire prendre un risque.

« Regarder c’est s’ouvrir ». Cela exige temps et concentration. Le temps d’une trans-formation. D’abord le silence, qui est source d’inspiration. Oser prendre son temps à un moment où seules font autorité vitesse et compétition.

Lorsque vient le moment du dire la question du langage se pose vigoureusement.

Discours de l’art qui détermine des époques et fixe les images comme des papillons dans leurs boites ; discours de la critique, qui tente de fixer des valeurs esthétiques. Discours clos, enfermant.

Face à cela, le discours heuristique, qui invente à chaque fois, essaye de dire. Approximation oscillant entre sensible et intelligible. Ce discours est porteur, il fait exister l’œuvre à laquelle il s’attache, il ne l’assigne pas à une place donnée une fois pour toutes, jamais il ne la juge. Différence capitale entre le dogmatisme du dit, et la poétique du dire.

>

>

>

[1] Réflexions issues d’une libre écoute de Michel Onfray (France Inter 30/07/16) et d’un détournement de lecture de Georges Didi-Huberman (Essayer voir – éditions de Minuit.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Mr Post. 01/08/2016 10:30

Bonjour Jean,
petite lecture avant départ.
Rien de tel pour une bonne compréhension que le recul et le partage. Merci l'ami. Bises.

Blogue-note de Jean Klépal 31/07/2016 19:58

Oui, c'est bien ça.
Merci.

sergeplagnol@hotmail.fr 31/07/2016 19:35

Ce mois de juillet , nous avons visité la grotte préhistorique de Niaux en Ariège : descente à pied plusieurs centaines de mètres sous terre ! pour découvrir "le salon noir " et brusquement sont éclairées ( par une torche électrique ) des dessins d' animaux qui courent sur les parois : émotion intense ; 15 millions d' années , traces de l' art et l' immédiateté du regard , , l' instant de la vision : condensation du temps et de l' instant ; à ne pas y croire ,! comme si ces dessins avaient été faits hier . Et la nuit qui retombe sur le grand silence de la grotte .....