Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 octobre 2016 2 25 /10 /octobre /2016 08:28

 

 

L’œuvre d’art comme l’écrit sont fréquemment le lieu de métamorphoses.  Ces modes d’expression ne se survivent qu’en se transformant grâce à des générations de regards successifs.

Leur disparition peut aussi brutalement intervenir par suite de la perte de références culturelles ou bien en raison du brusque déplacement des grilles de lecture.

< 

La dilution progressive de l’imaginaire chrétien du Moyen-âge a permis l’émergence de la notion d’Art (la transition de l’art à l’Art, à la pré-Renaissance du début du Quattrocento) telle que nous la connaissons encore aujourd’hui, bien que désormais vacillante face aux coups de butoir des remises en question strictement mercantiles.

Le passage de la fonction symbolique de l’image ou de l’écriture à la primauté des variables sensibles individuelles, c’est-à-dire le détachement d’une foi collective mythique strictement codifiée au bénéfice d’une relation personnelle aux œuvres, est quelque chose de très récent, de l’ordre d’un siècle ou deux, guère plus sans doute. Peu à peu s’est ainsi constitué un imaginaire profane dont l’écrit fut le principal vecteur.

De simple tâcheron spécialisé, l’exécutant (peintre, sculpteur, scribe) est devenu au fil des siècles un artiste témoignant de l’existence d’un Art transcendantal susceptible d’abriter irrationnel et pulsions individuelles, capable de rivaliser avec le mythe de la Création.

Nous savons que dans un passé lointain la lecture se faisait à haute voix, puis elle s’est peu à peu intériorisée jusqu’à devenir silencieuse nourrissant ainsi progressivement un véritable imaginaire du silence, individualisé et créatif.

< 

Nous en venons alors à une interrogation essentielle : en quoi et comment la lecture, tout autant que l’écriture, nous permettent-elles aujourd’hui d’affûter notre regard sur l’Art ? De quel type d’écriture s’agit-il ?

< 

Affûter notre regard se différencie évidemment d’accroître nos connaissances théoriques. L’accumulation de savoirs correspond rarement à l’élargissement du champ de vision, encore moins à l’accession directe au sensible, pierre d’achoppement d’une appropriation personnelle.

< 

Chacun a pu faire l’expérience de ces visites guidées au cours desquelles des masses d’informations historiques ou savantes sont déversées, des points de détail sont soulignés, des anecdotes sont rapportées, sans que jamais un moment d’attention silencieuse puisse permettre un regard personnel sur les lieux visités et les pièces présentées.

Très rares sont les occasions où un guide commentateur talentueux tente de faire place aux intervalles existants entre ce qui est proposé au regard et le ressenti des visiteurs. Or c’est dans les marges que se jouent les nuances, par conséquent la saisie compréhensive.

Cette logorrhée n’est pas le propre de l’oral, bien des textes de critiques et d’historiens patentés tombent dans cet écueil.  Ce qui ne veut pas dire que toute connaissance à caractère technique ou historique soit à bannir. Loin de là. Il s’agit simplement de reconnaître que l’accès premier à l’art et à sa pratique ne résulte pas de ces prémices.

Affûter notre regard se situe davantage dans une relation de proximité immédiate, qui à mesure qu’elle s’organise exige des compléments susceptibles de l’étayer.

D’abord ressentir et s’interroger, imaginer, rêver, découvrir des analogies, de minuscules épiphanies personnelles, ensuite noter, écrire pour soi, s’informer et mettre en relations.

Si l’étayage culturel est souhaitable, souvent nécessaire, il ne saurait en aucun cas constituer un préalable. Le risque de castration émotionnelle est permanent, ses conséquences sont hélas durables.

< 

La culture a toujours empêché les œufs d’éclore a très justement déclaré Jean Dubuffet en son temps. 

< 

Écrire à propos de l’art c’est engager à fond son regard, donc sa personne. C’est scruter l’œuvre et tenter de saisir ce qu’elle provoque en nous. Il est clair que l’on n’écrit jamais que pour mieux percevoir, pour mieux se percevoir, pour essayer de comprendre, avant de tenter de faire comprendre. Remarquable et précieuse patience de l’écriture sourcière de l’intime.

< 

Écrire c’est d’abord établir un dialogue avec soi-même à propos du tiers qu’est l’œuvre proposée. Ainsi posé il apparait que l’écriture, comme la lecture, procède d’une démarche active parce que créatrice. L’écriture permet de se découvrir regardant, la lecture permet de se découvrir lisant.

De fil en aiguille le dialogue se prolonge d’une relation forte avec l’auteur de l’œuvre. Qui est-il, à quoi peut correspondre pour lui sa création, comment réagit-il, ou bien pourrait-il réagir, aux propositions et remarques de son interlocuteur découvreur, etc. ?

L’expérience montre clairement combien les artistes apprécient en général ces échanges, importants pour eux en ce qu’ils leur permettent de sortir temporairement de l’isolement de leur atelier. En ce sens, l’amateur est un passeur essentiel du monde précaire et intemporel de la Création à celui de l’existence ici et maintenant.

< 

La relation entre l’art et l’écrit est si forte, si évidente, que nombreux sont les artistes effectuant des va-et-vient entre ces deux modes d’expression si complémentaires. Parmi les exemples les plus significatifs s’imposent évidemment Henri Michaux et Antonin Artaud, mais aussi Victor Hugo et Raymond Queneau, parmi quantité d’autres.

< 

La Galerie Art Est Ouest, à Marseille, ouvre bientôt ses portes à une exposition où le vagabondage entre des modes techniques d’expression différents, peinture, photo, aquarelle, incite au franchissement de frontières toujours arbitraires[1].

Le samedi 19 novembre, Serge Plagnol, peintre et sculpteur très engagé dans de multiples relations avec des écrivains, lui-même grand lecteur, Alain Nahum, cinéaste et photographe passionné de littérature, auteur d’adaptations de romans et nouvelles, et Alain Sagault, aquarelliste fort subtil et auteur de nombreux écrits, seront conviés à un débat le plus possible partagé avec le public présent, autour du thème de ce papier.

< 

< 


[1] « Vagabonder l’Art », Galerie d’Art Est Ouest, 22 cours Franklin Roosevelt, 13001 Marseille – 8/27 novembre 2016. Débat public samedi 19 novembre, 17h30, animation Jean Klépal.

Partager cet article

Repost 0
Published by Blogue-note de Jean Klépal
commenter cet article

commentaires

Marie Monguet 31/10/2016 20:50

"Je suis un, mais des multiples sont en moi."Zenon
"Nous hébergeons en nous des voix différentes" Georges Steiner
"Toute écritoire est palimpseste" Sylvie Germain
Je ne comprends pas cette opposition entre individu et culture. La naissance est un fait de hasard, mais nous sommes le produit des désirs de nos parents (un psychanalyste camerounais parle "du chaudron des ancêtres"), nous sommes feuilletés de notre petite histoire familiale et de la grande histoire, des rencontres, des expériences, des lectures, du milieu socioculturel, de notre langue et donc d'une culture et d'une manière de percevoir le monde. Ce sont toutes ces choses fondues et inextricables qui se jettent sur ma feuille blanche ou ma toile ou tout autre support. Je m'excuse, M. Plagnol, mais il me semble naïf de croire qu'on puisse regarder un tableau avec un oeil d'enfant. L'enfant d'ailleurs, pas plus qu'une muse, ne tombe pas du ciel tout nu. Il est couvert de mille vêtements qui lui collent à la peau bien avant sa naissance et il est affublé de multiples lunettes possédant de multiples "foyers".
Amicalement

Alain SAGAULT 25/10/2016 17:05

Voici un texte de synthèse clair et précis, qui situe bien la tentative que représente "Vagabonder l'Art."
Il y aurait lieu, me semble-t-il, de discuter un peu de la distinction entre symbollique (forcément collective?) et aventure personnelle (forcément individuelle?).
Pour moi, le lien entre universel et particulier passe justemant par le symbole, ce qui explique entre autres que des œuvres collectives puissent n’avoir aucune valeur symbolique et que des œuvres individuelles puissent en être investies.
Question d’âme, mot qui désigne à mes yeux cet endroit ni individuel ni collectif où se rencontrent et se fécondent à travers le symbole l’universel et le particulier.

Blogue-note de Jean Klépal 25/10/2016 13:22

Oui, Dubuffet est sans doute excessif, le prendre au mot de manière radicale est bien sûr impossible, mais il a le mérite de mettre les pieds dans le plat.
Merci de ce commentaire, merci d'insister sur l'innocence et la faculté d'émerveillement. Je sais que là-dessus nous nous trouvons aisément.

sergeplagnol@hotmail.fr 25/10/2016 13:11

Oui , beaucoup de choses intéressantes à développer : la question du "récit" individuel , intime et toutefois collectif ' nécessité universelle ) de l' art ; l' écrit comme révélateur par les mots , d' un sens caché de l' oeuvre mais l' écrit sur l' art vient après la peinture qui elle est d' avant les mots . vieux débat presque "théologique " monothéiste entre l' écrit , l' image , le verbe ...En tout cas certainement pas d' accord ! avec la citation de Dubuffet qui témoigne du total égoisme de cet artiste !! la culture ( et l' enseignement ) devraient , doivent aiguiser la sensibilité de chaque individu : cette phrase de Dubuffet est la pire connerie que peut véhiculer parfois l' idéologie de l' art dit "brut" ....Non ce qui est important c' est de garder une certaine forme d' innocence , d' enfance de l'art et la qualité d' émerveillement aussi bien pour celui qui regarde que pour celui ( celle) qui fait .

Alain SAGAULT 25/10/2016 17:23

L'égoïsme ici justement dénoncé me rappelle celui de tant de mégalomanes pour qui l'art n'est qu'un instrument permettant l'inflation galopante d'un ego savamment marchandisé.
Cela dit, si la capacité d'émerveillement ne précède pas la culture et l'enseignement, on se retrouve bien souvent devant des murs : le savoir théorique par lui-même ne donne pas accès à l'âme, élèves et enseignants en font tous les jours l'expérience…

Présentation

  • : Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
  • Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
  • : Remarques, réflexions, parti-pris et jets de vapeur sur la vie qui va et ses détours.
  • Contact

Recherche