Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 janvier 2017 5 13 /01 /janvier /2017 09:00

 

Dans un article de 1973, repris en 1984, Pierre Bourdieu procède à une analyse du fonctionnement et des fonctions des sondages d’opinion. Il démontre à cette occasion que « L’opinion publique n’existe pas ».[1] Au moment d’une déferlante de situations électorales, se remettre en tête quelques-uns des constats élaborés il y a plus de quarante ans ne parait pas vain. Leur actualité demeure, saisissante, en tout cas.

<

Le raisonnement est articulé sur la remise en question des trois postulats assurant ce type de sondages :

1 - Tout le monde peut avoir une opinion.

C’est-à-dire que la production d’une opinion est à la portée de tous. Affirmation très contestable.

2 - Toutes les opinions se valent.

Faux, car le fait de cumuler des opinions qui n’ont pas la même intensité conduit à produire des constats illusoires fondés sur de pseudo-faits dépourvus de sens (des artefacts, selon Bourdieu).

3 - Poser la même question à tout le monde.

Cet a priori suppose un accord sur les questions qui méritent d’être posées. Autrement dit, un consensus sur les problèmes à traiter existerait. Illusion totale, bien sûr.

On perçoit d’entrée de jeu la fragilité du processus, ainsi que la légèreté consécutive des résultats obtenus.

<

Les instituts de sondages d’opinion publique ne s’intéressent aux sujets à étudier que lorsqu’ils deviennent des problèmes politiques. Leurs problématiques sont donc subordonnées à des intérêts politiques ce qui colore leur démarche. Le sondage d’opinion est donc, nous dit Bourdieu, un instrument d’action politique propre à donner l’illusion qu’une « opinion publique » existe. Cette opinion serait la résultante d‘une addition des opinions individuelles exprimées. Une opinion moyenne, en quelque sorte. Mais, quid des non réponses dès lors qu’elle sont traitées comme des « bulletins blancs ou nuls » ? Selon le sort réservé aux non-réponses, intégrées ou non aux calculs, on voit rapidement comment des moyennes peuvent connaître des physionomies différentes. On additionne alors des choux avec des navets

Il est clair « qu’il n’existe pratiquement pas de problème omnibus ». Chaque question est interprétée en fonction du cadre de référence de la personne à laquelle elle est posée. Il conviendrait alors de s’interroger sur la nature de la question à laquelle chacun croit répondre.

« Un des effets les plus pernicieux de l’enquête d’opinion consiste précisément à mettre les gens en demeure de répondre à des questions qu’ils ne se sont pas posées. (...) Les questions posées dans une enquête d’opinion ne sont pas des questions qui se posent réellement à toutes les personnes interrogées et ... les réponses ne sont pas interprétées en fonction de la problématique par rapport à laquelle les différentes catégories de répondants ont effectivement répondu. »

La prétention à l’objectivité conduit à bâtir des listes de questions dans les termes les plus neutres possibles. Cela conduit en fait à mettre les gens dans une situation tout à fait irréelle. Dans la vie courante chacun se situe par rapport à des opinions déjà formulées. On parle alors de « prises de position », et ces positions « on ne les prend pas au hasard ».

Tels qu’ils sont conçus, les sondages appréhendent les opinions dans des mises en situation tout à fait artificielles.

Parmi de multiples remarques relatives aux biais induits et aux limites de ce type de sondages, relevons celle-ci : « la stratégie des candidats consiste à mal poser les question et à jouer au maximum sur la dissimulation des clivages pour gagner les voix qui flottent. »

<

En conclusion, Bourdieu établit que « l’opinion publique n’existe pas, sous la forme en tout cas que lui prêtent ceux qui ont intérêt à affirmer son existence. (...) L’agrégation statistique d’opinions formulées (produit) cet artefact qu’est l’opinion publique », qui, par conséquent, n’existe pas (CQFD).

<

Une chose est importante, qu’il est nécessaire d’avoir présente à l’esprit tout au long des mois à venir : les sondages d’opinion n’ont aucune crédibilité, ils ne sont que des outils de manipulation politique employés à un détournement permanent d’une réalité peu saisissable. Leur pseudo-objectivité n’est qu’un leurre.

Ils sont en quelque sorte des produits hors sol.

 

 

 

[1] Les temps modernes, 318, janvier 1973, pp. 1292-1309. Repris in Questions de sociologie, Les Editions de Minuit, 1984, pp. 222-235.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Blogue-note de Jean Klépal 13/01/2017 19:25

Eh oui, le consommateur-électeur a de vraies responsabilités.
Il ne s'en rend malheureusement pas suffisamment compte, abruti qu'il est par le décervelage médiatique. Le plus grand nombre marche encore dans la combine en choisissant la servitude volontaire, si propice à l’anesthésie du confort intellectuel et moral. L'oie regarde avec tendresse celui qui l'engraisse pour Noël !

Micheline 13/01/2017 16:44

Parmi tout ce que le ''marché'' a produit depuis un demi-siècle, on se rendrait vite compte que la moitié ou plus est en pure perte si l'on considère l'idée que les biens et services devraient aller dans le sens d'une amélioration du bonheur, de la santé, de la qualité de vie des personnes et de l'ensemble des humains. Les sondages d'opinion sont un ''service'' dont l'humanité pourrait facilement se passer mais la France en est très friande, il me semble. Les citoyens auraient le droit de boycotter complètement les sondages. Qu'adviendrait-il des firmes de sondages? J'en reviens souvent à mon thème fétiche: le consommateur a de vraies responsabilités.