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10 février 2017 5 10 /02 /février /2017 09:37

 

La trentième édition des Rencontres Cinéma de Manosque vient de se dérouler du 31 janvier au 5 février 2017. Comme à chaque fois la manifestation s’est ouverte au monde, et le monde a porté attention à Manosque. France, Italie, Japon, Iran, Chili, Egypte, étaient notamment présents et représentés par divers réalisateurs dans cette ultime cuvée.

Thierry Frémaux, directeur du Festival de Cannes a honoré de sa présence la projection inaugurale, Alejandro Jodorowsky, empêché au dernier moment, a dépêché deux de ses principaux collaborateurs et adressé un message personnel de liberté au public assemblé, ainsi qu’à Pascal Privet, le maître d’œuvre.

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Parmi la douzaine de films que j’ai vus, sur les vingt-six projetés,  je retiens tout particulièrement :

- Lumière, l’aventure commence[1], de Thierry Frémaux, inédit à la gloire du cinéma naissant. Montage par thèmes d’une centaine de très courts métrages jamais projetés en salle depuis un siècle, tous les germes y sont. Des truquages préfigurent Méliès, Chaplin se profile, la grande veine du documentaire est là. Cadrages et lumières déjà remarquables. L’émotion est souvent forte de voir  ces personnages datés, mais cependant si proches de nous, plaisantant comme des gamins. Les scènes avec des enfants évoquent les portraits de Renoir, les baignades en mer ou en rivière sont de notre avant-guerre 39/45. Ma propre enfance. C’était tout juste hier, notre amont immédiat. Témoignage capital d’un envol inouï.

- Drum, film aux images shakespeariennes en noir et blanc très contrastées, de l’iranien Kaywan Karimi, actuellement emprisonné dans son pays pour déviance idéologique. La lutte mafieuse pour le pouvoir économique et la corruption dont il s’accompagne donnent lieu à un apologue évoquant outre Shakespeare, Kafka, ainsi que Le troisième homme, de Carol Reed.

L’histoire politique de l’Iran fait d’autant plus frémir que seules des nuances semblent la différencier de la nôtre.

- La chasse au lion à l’arc[2], de Jean Rouch, parrain attentif de la manifestation jusqu’à la veille de son décès.

À la frontière du Mali et du Niger, des ethnies différentes vivent en parfaite harmonie avec la nature. Alors que les vaches Touaregs paissent tranquillement, il arrive que l'ordre naturel soit rompu lorsqu'un lion décide de s'attaquer au troupeau. On décide alors de partir à la chasse. Un long rituel se met en place. Des arcs et des flèches empoisonnées sont confectionnés. On procède à des danses, on psalmodie pour accompagner la préparation du poison, des pièges sont forgés puis mis en place. Lorsque l'animal s'y prend, le chasseur n'a plus qu'à tirer sa flèche en s’excusant de son geste.

Humilité, modestie, respect absolu des semblables comme des adversaires, maîtres-mots de cette œuvre.

- Intérieur[3], film de Marion Friscia (court métrage, 31’). Elles sont trois, entre 23 et 30 ans. Elles ont avorté et elles questionnent le fait. Réalisé avec peu de moyens, ce film de fin d’études (Master Aix-Marseille) tire sa force de sa sobriété. Il témoigne avec une poignante justesse de notre actuel. Il brise le silence officiel par le murmure de sa tranquille évidence. Il s’oppose calmement au formol du discours formaté de la bien-pensance. Il éclaire toute l’étrangeté de ce qui nous singularise, hommes et femmes, de ce qui est généralement tenu secret. 

L’intime est présent, bouleversant. Homme, il nous confronte au mystère du féminin.

- Bien que beaucoup trop long (2h47) Saudade, de Katsuya Tomita, brosse un fort intéressant tableau du Japon ébranlé par la mondialisation de la crise et ses conséquences mortifères, dont le mensonge de la sauvegarde des apparences et la xénophobie (ici ce sont des immigrés brésiliens qui sont en cause).

Une vision de ce pays à laquelle nous ne sommes pas vraiment accoutumés.

- Cerise sur le gâteau, apothéose de cette ultime édition des Rencontres Cinéma de Manosque, précédé d’une « standing ovation » à Pascal Privet et à son équipe, Poesía sin fin[4], d’Alejandro Jodorowsky.

Une fresque éblouissante, du cinéma, du vrai ! Film événement présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, en mai 2016, à Cannes.

Lyrisme, théâtralisation, outrances, ce film autobiographique consacré à la rupture avec le milieu familial et à l’entrée dans le monde de l’art passionne et épuise. Tout y est poussé au paroxysme. Buñuel, Fellini, Ariane Mnouchkine, autant de références permanentes, une allusion au Dictateur de Chaplin. Tout est faux, invraisemblable, démesuré, transposé, dément, et pourtant tout est vrai, juste, possible, crédible. Sexe, religion, famille, amitié, passion, tourbillonnent sans fin.

Les fils de Jodorowsky interprètent son propre père ainsi que lui-même à différents âges.

Le surréalisme va plus loin que loin, il ouvre sur tout.

Une apothéose pour les Rencontres. Elle restera longtemps dans les esprits, longue en mémoire.

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Pascal Privet créa les Rencontres Cinéma de Manosque en 1987. Il s’agissait d’envisager le cinéma dans son rapport au monde, d’inviter des cinéastes à montrer leur travail et à en parler pour ouvrir le public à la réflexion sur les images. Objectif largement tenu.

L’aventure a duré trente ans, chaque année cinq jours durant. Sept mille spectateurs ont fréquenté ce festival en 2016 (Manosque compte moins de 22000 habitants). Il y a fort à parier que 2017 se situe à un niveau au moins comparable.

J’écrivais l’an dernier sur ce blogue, au terme des 29e rencontres :

« Ces Rencontres Cinéma de Manosque, bientôt trentenaires, sont l’un des joyaux encore offerts çà et là dans les Régions. Des fous passionnés s’activent pour continuer à offrir en partage, vaille que vaille, les fruits de leurs découvertes. Souvent taxés d’élitisme par des élus incultes, détenteurs de crédits qui ne leur appartiennent pas, ils sont soumis à un chantage, à des pressions, insupportables. La perfidie du prétexte des réductions budgétaires agit à plein pour tenter de les réduire au silence, à partir de minables ratios financiers et de choix démagogiques au profit de la permanence de l’exercice d’un pouvoir personnel à très courte vue.

Des événements tels que ces Rencontres sont indispensables à une vie publique équilibrée, responsable, réfléchie, citoyenne. Nous devons une constante vigilance à leurs instigateurs, valeureux agents d’une lutte nécessaire à la survie de l’espèce.

Une collectivité locale soucieuse de la qualité de vie de ses administrés devrait se faire un point d’honneur d’aider au maximum des citoyens ainsi porteurs d’ambition pour leur lieu d’appartenance. Elle aurait tout intérêt à affirmer son soutien à leurs entreprises. Il advient heureusement parfois que ce point de vue soit compris. »

Voilà, nous y sommes, la médiocrité l‘a emporté sous prétexte de priorités budgétaires. Les élus décideurs de la Communauté de Communes de l’Agglomération de Manosque, totalement désinvestis, ont organisé d’année en année une asphyxie financière progressive, entrainant à leur suite le désengagement graduel du Département puis de la Région, soutien pourtant attentif et régulier depuis les origines.

Attentat minable perpétré contre l‘esprit et le vent du large. Trente années d’un labeur acharné, une notoriété incontestable, des réussites marquantes, rayés avec mépris et désinvolture par de misérables petits roitelets ubuesques.

Malgré un budget réduit, très maitrisé, la situation n’est plus tenable. L’équipe organisatrice est désavouée par des crétins incapables de saisir l’opportunité que représentent pour l’agglomération les énergies qu’ils dédaignent. Clap de fin.

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Puisse le phénix bientôt renaitre de ses cendres, quelque part dans les alentours !

La ferveur d’un public fidèle saura-t-elle aider ?

 

[1] A ne surtout pas manquer

[2] Idem

[3] Idem

[4] Idem

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commentaires

Pascal Privet 14/02/2017 14:31

Merci pour ton retour de spectateur aux yeux ouverts sur cette 30e édition. Et j'espère, comme le dit Luc Rouault, qu'il en restera quelque chose. La suite ? Nous verrons bien, pour l'instant il faut déjà clore la gestion post-festival et prendre du recul puisqu'il n'y aura en tout cas pas de festival en 2018. J'ai aussi envie d'aller m'aérer la tête en allant voir un peu ailleurs, où il existe des interlocuteurs quand on parle projets... Car comme tu le sais, il n'y a pas que les moyens en jeu...

luc rouault 10/02/2017 10:51

Oui Jean, merci de ta recension et ce fut encore un intense moment d'émotions.

Je veux dire d'émotions non "réactives" mais puissamment intelligentes, critiques, profondes et distanciées, intimes et partagées à la fois.Ici, pas de perversion, pas de déguisement, pas d'insincérité, pas de calculs sournois.

le tout inverse des forces noires d'en face qui inondent "nos temps de cerveau disponibles", (c'est à dire pris en otage...).

Mais de ces trente années de semences, il subsistera n'en doutons pas, quelque chose: Preuve en est la constante montée en présence des jeunes spectateurs et jeunes futurs cinéastes.

N'oublions jamais: "le pire n'est pas toujours sur".

Le printemps arrive, Jean, le printemps arrive!
L.R.

Blogue-note de Jean Klépal 10/02/2017 11:39

Curieuse cette allusion au printemps : souvent, je me demande ce que sera le printemps "d'après".

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