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10 avril 2017 1 10 /04 /avril /2017 09:09

Le Musée Fabre, à Montpellier, compte parmi les musées régionaux les plus actifs et les plus intéressants.

Lieu de découverte et d’approfondissement de la scène artistique actuelle, il s’intéresse davantage à la présentation d’artistes majeurs du temps présent, plutôt qu’à la défense et illustration des têtes de gondole de la mode ambiante, ou à la promotion de tout jeunes produits d’élevage si chers aux spéculateurs.

Rares sont les lieux publics animés du souci de montrer des artistes affirmés mais demeurés confidentiels.

Avec la rétrospective consacrée à François Rouan, 74 ans, dont 50 de pratique assidue de la peinture, artiste sans doute mieux connu à l’étranger qu’en France, le musée montpelliérain nous convie au plaisir rare de la découverte d’un parcours. Il révèle et proclame, qu’il en soit remercié.

L’événement prend fin le 30 avril, s’efforcer de ne pas le rater peut constituer une priorité. Si le lieu est trop éloigné ou trop court le délai, consulter Internet, ou se procurer un catalogue via une librairie, s’apparente au minimum indispensable.

1 -

François Rouan est un officiant tout entier voué à la célébration de la peinture.

Son œuvre est d’une beauté saisissante, de cette beauté si peu définissable, qui capture le regard, provoque une émotion intense, et irrigue aussitôt l’esprit.

Peinture, beauté, deux éléments qui peuvent le faire paraitre désuet aux yeux des Trissotins actuels maîtres du marché. Deux raisons majeures de se réjouir de la rencontre.

L’attention soutenue des visiteurs et le plaisir manifeste témoigné montrent que l’Art entraine toujours de fortes résonances lorsque l’artiste ne triche pas.

2 -

Pour Rouan, peindre signifie entretenir une interminable conversation avec l’Histoire, celle de la peinture comme celle de chacun.

Histoire personnelle : né en 1943, il fut emprisonné avec sa mère retenue comme otage par l’occupant, alors que son père animait un maquis dans les Cévennes.

Beaucoup plus tard, une vision du film Shoah, de Claude Lanzmann, lui remit en mémoire ce passé enfoui de l’enfance. Des peintures de la série Empreintes (1986-1996) témoignent avec force de cette résurgence où s’impose le corps humain, soumis torturé, réduit à l’état de fragments, de moignons, allusion aux stücke concentrationnaires propres aux nazis.

La mort violente obsède l’artiste. S’agirait-il de la conjurer ?

Histoire de la peinture : études aux Beaux-Arts, Montpellier puis Paris, découverte des papiers découpés de Matisse, puis séjour à la Villa Médicis alors dirigée par Balthus, artiste honni de l’avant-garde des années soixante. Il visite Sienne, Assise et Rome, imprégnation indélébile.

La série des Portes de Rome, puis celle des Cassoni (coffres), nous offrent une somptueuse palette de couleurs patinées par le temps écoulé de la fin du Moyen-âge à nos jours.

La peinture gothique siennoise irrigue un travail très personnel, profondément habité, dans lequel on peut aussi bien discerner une sourde influence des fresques de Pompéi. 

Nous sommes face à quelque chose de somptueux, totalement dénué d’ostentation.

Au fil de la visite, nous découvrons avec un grand plaisir des allusions discrètes aux mains soufflées de l’art pariétal, à la peinture baroque d’Arcimboldo, au cubisme, à Klimt, voire au lyrisme d’André Masson. Il ne s’agit jamais de citations, mais plutôt de la manifestation d’une appropriation très personnelle d’antécédents très respectés, auxquels hommage est à rendre puisqu’ils permettent notre aujourd’hui.

Peu à peu Rouan parvient à nous rendre complices de ses recherches.

On trouve dans l’un de ses écrits la proposition suivante : « La peinture n’est pas une affaire de théorie mais de pratique – et de pratique de la pensée. (...) La peinture ne sert à rien, sauf que de temps en temps elle fait surgir de la pensée ...»

3 –

« François Rouan – Tressages – 1966/2016 » s’intitule l’exposition. L’artiste, la technique qui le caractérise, la durée, sont ainsi mis en exergue.

Que signifie cette appellation bizarre, tressages ? Il s’agit en fait de réintervenir sur des toiles peintes, coupées en lanières, puis entrelacées pour composer un nouveau support. Le fond et la surface s’entremêlent en permanence, ce qui permet une exploration de la densité de la matière.

Dessus-dessous, apparition-disparition, enfouir et recomposer, depuis des décennies Rouan cache et révèle pour approcher le mystère de la disparition et la découverte de l’interdit.

Cette féconde opiniâtreté fait penser à celle de Georges Braque, soldat laboureur traçant inlassablement son sillon, picorant çà et là mais demeurant farouchement tel qu’en lui-même.

La cohérence du travail de Rouan est parfaitement illustrée par cette remarquable exposition.

 

 

 

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commentaires

Plagnol 20/04/2017 09:30

Donc ce mercredi visite de l' exposition François Rouan au musée Fabre : dès le hall d' entrée , c' est somptueux ! 4 grandes peintures verticales où vibrent les couleurs et le geste du peintre , les titres des tableaux évocateurs : Sardane , chambres Sienna ; Les Portes ,de Rome ,austères et magnifiques puis toutes les séries ... un sentiment étrange : ce n' est pas une émotion "au premier degré mais quelque chose de plus lent et de fascinant , une présence de la peinture dans ce qu'elle a de plus fondamental , une jouissance physique et mentale . Ces peintures n' excluent pas "le possible décoratif" voire un certain maniérisme mais complétement assumés , sublimés . Un espace - temps dans lequel la figure se fait et se défait , apparaît et disparaît et fait advenir une beauté . La beauté comme résistance et transcendance . Mon regard ne peut pas se détacher de ces murs de peintures au geste pourtant répétitif , obsessionnel mais qui construit , fragmente , reconstruit un espace en perpétuelle mutation . Strates , mémoires de la peinture . Une douleur aussi dans ces empreintes de corps qui viennent contrarier la trame des peintures . Une douleur de ce qui est enfoui , près à apparaître et qui est là dans la surface ,dans la peau de la peinture : visages , corps , signes , écritures, qui se tissent pour dire dans le silence de la peinture la vibration vivante du monde
Présence magique de la peinture . transcendance du réel .

plagnol 10/04/2017 12:05

OUi ! OUI ! , aller ! voir la peinture de Rouan ! il faut absolument que j' y aille , revoir " en vrai " cette belle peinture !

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