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27 juillet 2017 4 27 /07 /juillet /2017 22:15

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Écrire est souvent comparé à dessiner. Cela semble assez juste si l’on s’en tient au geste de tracer et à l’habileté faite d’application et d’aisance corporelle qu’il requiert. L’analogie ne s’applique qu’à un type précis d’activité, qui est déposer une empreinte volontaire sur une surface.

Plus précisément, écrire au sens de composer un texte pour s’exprimer s’apparente d’avantage à peindre. Dans l’un et l’autre cas le geste qui consiste à déposer des couleurs ou des mots sur une surface n’est que le résultat d’une intention bien plus vaste. Peindre c’est avant tout appliquer du temps sur une toile qu’il convient de nourrir patiemment touche après touche, selon un mode de recherche de complémentarités et d’équilibres.

Peindre réclame de la distance et de la réflexion. Peindre permet les repentirs.

Je vois un étrange parallèle entre l’acte de peindre et celui d’écrire. Au départ une idée, le plus souvent vague. Des mots couleurs s’avoisinent, un certain recul permet une première évaluation, puis vient le temps de la décantation, du repos préalable à des reprises, des mises au point parfois délicates, des ajouts, des retraits ou un abandon définitif, fruits de patients allers et retours. Sans cesse sur le métier...

Quand peut-on dire d’une toile qu’elle est terminée, qu’un texte est au point ? Il s’agit de labeur. Écrire, peindre, des activités physiques aussi bien que mentales. L’inspiration soudaine ou le don irrépressible ? Jolie fable. La page écrite d’un jet, la toile réalisée d’un seul mouvement ? Sans doute existe-t-il quelques cas « historiques », certainement fort rares. Poser, reculer, apprécier, évaluer, attendre, reprendre, soumettre et achever temporairement. Les manuscrits et les carnets de croquis témoignent.

C’est probablement parce qu’il n’est jamais vraiment satisfait qu’un peintre continue à chercher, c’est vraisemblablement pour une raison similaire qu’un écrivant soutient son effort. A y bien regarder, l’un comme l’autre ne font que décliner une seule et même chose à longueur de vie. Les obsessions de chacun sont inscrites dès les origines. Elles n’ont pas de cesse.

Peindre et écrire ont à voir avec le mythe.

 

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Pourquoi lire, pourquoi écrire ? Sans doute pour répondre à une question non identifiée, jamais posée, toujours latente, donc obsédante.

Pourquoi faudrait-il donc que chaque interrogation connaisse un débouché ?

L’écriture comme la lecture auraient-elles alors une raison d’être ?

Comme ces activités dérisoires se perpétuent depuis si longtemps, il faut bien croire que la quête non satisfaite d’une réponse est un moteur indispensable au maintien de l’espèce.

Quelques remarques issues d’une rencontre avec Alberto Manguel :

- Si l’auteur est limité par sa capacité à dire, le lecteur est illimité dans ses possibilités de compréhension. Il est par là totalement imprévisible.

- La lecture est permanente, elle concerne le quotidien de chacun : lire une ville, un paysage, une situation… Lire est un acte naturel. Lire pour se situer, pour se repérer, pour vivre.

- Le lecteur s’inscrit toujours dans la suite de tous ceux qui l’ont précédé, même si ce qu’il découvre est nouveau pour lui. La lecture, acte individuel par excellence, ouvre sur une mise en relation parfois vertigineuse.

- Lire est un acte politique majeur, puisque cela engage la réflexion, donc la possibilité d’une contestation. D’où le faux-semblant de toutes ces manifestations officielles en faveur du livre, le faux-semblant de tout Ministère de la Culture, simple gadget du Pouvoir, toujours soumis à la portion congrue.

Les Pouvoirs ont tous toujours le plus grand intérêt à développer et à entretenir l’illettrisme, de même qu’ils décident de la censure, voire de la destruction par le feu des ouvrages ne leur convenant pas. L’enseignement de l’ignorance est leur plus fidèle allié.

Aucun homme de pouvoir ne s’intéresse vraiment à la lecture, car il ne peut véritablement admettre de concurrence ; mais la sacralité du livre est telle que nombreux sont ceux qui se piquent d’écriture pour parvenir à s’acheter une renommée.

Le dérisoire de ces photos officielles sur fond de rayonnages garnis de livres, ou de ces portraits un livre à portée de main.

- Lire, c’est prendre son temps, c’est ne rien produire, c’est s’abstraire de l’agitation ambiante ; tout le contraire de la vitesse, de la consommation, de la marchandisation, du toujours plus.

- La bibliothèque comme auto portrait : un regard porté sur les livres disposés, les contenus, le classement, les dimensions, l’ordonnance générale, pour approcher qui est l’autre.

- La lecture précède sans doute l’écriture, puisque, pour savoir écrire, il faut savoir lire.

- Traduire fidèlement c’est nécessairement interpréter, voire compléter ou adapter : ce que dit une langue particulière ne peut être dit de la même façon par une autre. Fausseté évidente du mot à mot, duperie certaine.

 

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Les enjeux fondamentaux peuvent-ils jamais varier ? Rien ne semble l’établir. Intemporels, Pétrone, Apulée, et leurs compères « romanciers » grecs ou latins, parlent de nous aujourd’hui.

Si des œuvres sont uniquement préoccupées de leur immédiateté jusqu’à se proclamer éphémères, d’autres demeurent le lieu de multiples temporalités référées les unes aux autres. Si des œuvres contemporaines marquantes paraissent parfois hors de la chronicité, c’est que des temps divers se mêlent en elles. Dates, époques, périodes, ne comptent plus, dès lors. Picasso, par exemple, nous en a offert une lumineuse illustration avec la fréquentation assidue de ses prédécesseurs.

Montaigne, Shakespeare, Rabelais, Cervantès, Fra Angelico, Masaccio, Franz Halls, Rembrandt, Vermeer ou Goya nous sont contemporains, au même titre que les artistes aujourd’hui actifs. Ils témoignent de l’exigence d’un temps éternel qui est le nôtre.

Cependant, l’actualité brouille en permanence les distinctions entre les arts, les manières de faire, mais aussi les époques. Par ses ruptures, ses dissidences et ses emprunts, elle maquille et confond à plaisir les limites entre ce qui est art et ce qui ne l’est pas. Elle se joue de la pensée, qu’elle récuse comme pernicieuse.

Par son recours aux performances et aux installations, un certain art d’aujourd’hui (que l’on dit abusivement contemporain) se revendique souvent fête primitive. Il est comme fasciné par l’archaïque, le brut, le non élaboré, l’éphémère. Son goût pour les friches industrielles, symboles de la déchéance (mais aussi d’une régénération espérée), pourrait l’apparenter à une croissance généralisée d’une attirance pour le chaos originel.

 

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Alors qu’une peinture peut hypnotiser le regardeur occasionnel en lui faisant perdre tout repère immédiat, les images des images, les commentaires sur les images, l’imaginaire et la glose des exégètes s’additionnent et composent un sfumato masquant le tableau. Comme le dit Daniel Arasse On n’y voit rien.

Revenons vite à nos émotions premières, accueillons-les, tentons de les comprendre et, ensuite seulement, de les référer.

Ce que nous reconnaissons n’est souvent que le souvenir de choses vaguement vues ; ce que nous apprécions n’est parfois que la trace d’une culture auto-satisfaite. Se défier du déjà connu requiert beaucoup de vigilance.

L’œuvre est avant tout un ensemble de propositions. A nous de les découvrir, de leur donner sens, de nous les approprier.

Le tableau s’offre immédiatement de manière souvent déroutante, c’est un paysage mental (cosa mentale selon Léonard) à éprouver pour en apprécier les éléments et la structure.

Si le replacer dans son cadre historique est un souci normal, ceci ne permet jamais de saisir la réalité de ce que fut le regard historicisé ; dès lors, pourquoi ne pas s’autoriser à le transposer dans le temps même du regardeur actuel ? Qu’importe l’anachronisme, si le tableau nous est parvenu c’est bel et bien aujourd’hui qu’il est visible !

Intemporalité de la peinture, le petit pêcheur de Paestum et le trait de Matisse ou Picasso se télescopent. Comment dénuder le tableau pour l’ausculter minutieusement ?

Une image peinte est d’abord un ensemble dont il convient de se déprendre car le tableau qui saute aux yeux aveugle. Puisse l’impression première ne pas tout déséquilibrer. Il est bien difficile de chercher ce que le regard n’impose pas d’emblée, il est malaisé de ne pas suivre son regard, mais de le diriger.

Si le regardeur ne la voit pas, l’œuvre n’est pas en cause. Elle n’y peut rien. Regarder un tableau, le dévisager, le scruter, l’explorer, le questionner, varier les distances, exige patience, curiosité, envie, allées et venues d’un point à un autre, écoute des émotions, attention au moindre détail, sachant que rien jamais n’est le fruit du hasard.

A moins de la suffisance de certains discoureurs actuels, sait-on jamais ce qu’a voulu dire l’artiste au-delà de ce qu’il livre aux regards, parfois avec une désinvolture teintée d’humour ? Une énigme s’offre à nous, à nous d’en reconnaître l’existence, de tenter de la déchiffrer, d’inventer les chemins de notre sagacité.

La peinture est un art majeur par ce qu’elle requiert de tout amateur, exigeante elle élève par les questions qu’elle nous pose. Plus que ce que nous connaissons d’une œuvre, c’est ce qu’elle nous fait connaître de nous-mêmes qui en fait le prix.

La peinture nous regarde à plus d’un titre.

 

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Au 17è siècle, le siècle d’or hollandais, la Réforme a sorti les bondieuseries aussi bien de la peinture que des églises. Elle a fait entrer dans la peinture l’ordre et la discipline, le quotidien des paysages, des scènes d’intérieur et des travaux ménagers, ainsi que l’austère célébration des biens matériels et de la réussite sociale.

 

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Contemporanéité, modernité, actualité, des termes difficiles à cerner. Illusion de temps simultanés, présupposé mythique d’un temps fondateur. En quoi notre époque diffèrerait-elle des précédentes ? Il y a sans doute autant, c’est-à-dire aussi peu, de gens susceptibles de retenir l’attention aujourd’hui, qu’hier ; nous sommes simplement plus nombreux.

Le développement des sciences et des techniques a modifié notre cadre de vie ainsi que notre relation au monde,  nous disposons de moyens de diffusion plus conséquents, mais au fond demeurent les tropismes essentiels.

Au vu de tous ceux qui surnagent dans les musées, on peut imaginer combien d’artistes renommés en leur temps ont sombré corps et biens. Et pourtant leur mérite ne fut pas mince, car il en faut pour oser prendre le risque de créer quelque chose à partir de ce qui se présente. De ce point de vue, il ne saurait y avoir aucune différence en art. Si différence il y a, elle ne tient qu’aux pratiques de l’artiste et aux procédés qu’il mobilise. Elle tient également à la nature de la relation aux œuvres, passant du secret et de la sacralité de l’atelier ou du cabinet caché à une présentation publique au musée, en galeries ou en tout autre endroit, comme au rôle du spectateur amateur devenant consommateur, de plus en plus appelé à interagir.

D’un côté, perte de prestige de l’art par une banalisation extensive à de nombreux domaines tels que le design ou la publicité et la répétition commerciale d’une empreinte ou d’une signature, de l’autre déplacement des pratiques par modification du regard et implication sollicitée du public. Le système des beaux-arts se trouve ainsi déstabilisé par une démultiplication, donc un changement de statut, au bénéfice de démarches  collectives et non plus d’accomplissements individuels privés.

 

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- Depuis quand l’art existe-t-il ?

- Qu’est-ce qu’un artiste ?

- L’art possède-t-il une utilité ?

- Qui a besoin de l’art ?

- Une histoire de l’art présente-t-elle de l’intérêt ?

- Peut-on acheter ou vendre de l’art ?

- Un objet d’art est-il toujours de l’art ?

- Que manque-t-il à l’art ?

- La réussite en art est-elle possible ?

- L’art peut-il aider les gens ?

- Qu’est-ce que l’art ?

- Etre artiste est-il un travail ?

- Où est l’art ?

- L’art a-t-il un avenir ?

Etc.

 

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« Ce qui me plait dans la peinture, c’est qu’on est vraiment obligé de regarder. » (Michel Foucault)

« La fin de la peinture est la délectation. » (Poussin)

La peinture met « en route l’intelligence sans le secours des cartes d’État-major. » (René Char, in Les Feuillets d’Hypnos)

La peinture libère et fait grandir. Elle n’a pas de message à délivrer, au contraire des images de la publicité ou de l’information.

In fine, c’est le tableau qui a raison, ce qu’on en dit importe assez peu.

 

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La peinture nous décrit.                    

Elle évoque souvent cet autre lieu que nous pressentons, dont nous savons l’existence inéluctable, sans jamais pouvoir l’éprouver. C’est un lieu de l’imaginaire, si réel et pourtant si inaccessible, que nous portons en nous, que nous connaissons tous, sans jamais l’avoir aperçu.

Au soleil couchant, la ligne de crête souligne un indispensable franchissement, à ne surtout pas accomplir pour que demeure le rêve, ce qui fait l’inconnue de la peinture.

Il y a toujours du temps dans le dos du temps, comme il y a toujours un au-delà, mobile, inconnaissable, en changement perpétuel.

La peinture joue en permanence avec la vie et la mort.

L’horizon est ce lieu de l’imaginaire que Piero et les siens outrepassent. La Toscane est l’horizon des horizons.

Visiter des paysages imaginaires appartient à chacun. Les pénétrer parait illusoire. Déserts, montagnes, villes labyrinthiques, lieux de dévotion ancestrale. C’est en Inde, au Nil, en Méditerranée, aux Hébrides, mais aussi sur le plateau du Comtadour et en Aragon pyrénéen.

Dire un jour peut-être ce long voyage de la peinture dans les régions de l’esprit les plus ombrées. Lent cheminement assoiffé, souvent erratique, où se font des rencontres, souvent différées, toujours décisives.

Dire aussi la révélation du haut niveau de conscience, du degré de connaissance, des artistes. Peinture, objet de grande culture, enfouissement et révélation réunis ! Unicité de la peinture, qui est.Epiphanie.

Rechercher le corps du peintre. Où est-il ? Qu’est-il devenu ? L’œuvre en conserve la trace, toujours insuffisante.

Le tableau est un appel vers le mystère d’amont, celui de l’épaisseur si légère du temps. Il établit parfois une ouverture vers des profondeurs entrouvertes, ressenties, devinées plus que perçues.

A ce mystère permanent de la peinture correspond l’humilité de l’architecture romane, qui tire de sa modestie sa force et son incomparable puissance, son éternité. Carluc, Salagon, Lombardie, les deux versants des Pyrénées.

(après une lecture d’Yves Bonnefoy, L’arrière pays)

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commentaires

Arnaud FORGERON 28/07/2017 13:47

Bonjour,

Art
Culture
Civilisation

Goutte
Filet
Ruisseau

?

L'artiste, mine de rien, a toujours une géographie et une époque temporelle qui imprègnent son oeuvre, il est impossible de tout à fait se délier de son espace-temps, même si à mon goût les artistes d'outre-perception sont mes aurores boréales. Ouvrir ces fameuses portes des perceptions (Aldous Huxley) même au désagrément nietzschéen de comprendre qu'il n'y a rien puis en pleine santé, en pleine volonté de puissance, dire oui à la Vie.

*

Portes que nous n'osons ouvrir
De peur d'en franchir le seuil,
Il suffirait d'ouvrir la première
Pour découvrir un défilé de portes closes,
Scellées sur d'invisibles murs.

(...)

Trouver la porte qui ne conduit
nulle part,
Serait peut-être commencé un autre chemin (...)

Anne PION (Portes I)

*

Une dernière petite réflexion. Il me semble,

C'est celui qui lit le poème qui finit le poème.
Le redéploie, peut-être.

Dans mon vécu, mon ressenti,

La poésie (l'art) est la philosophie du poète (de l'artiste).

Cordialement