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4 août 2017 5 04 /08 /août /2017 09:33

Deux livres très récemment lus traitent de la marche, celle qui consiste à mettre un pied devant l’autre et à recommencer :

- Frédéric Gros, Marcher, une philosophie (Flammarion, Champs essais, 2011, 310 p., 8,20€) ;

- Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs (Gallimard, 2016, 42 p., 15€).[1]

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Frédéric Gros, professeur de philosophie, et assurément marcheur lui-même, aborde le sujet en... professeur de philosophie. Non sans toutefois situer d’entrée de jeu le thème au niveau convenable : « Marcher n’est pas un sport. (...) Pas de résultat, pas de chiffre (...) On a bien essayé pourtant de créer un nouveau marché d’accessoires (...) On tente bien de faire entrer l’esprit du sport : on ne marche plus, on « fait un trek » (...) La marche on n’a rien trouvé de mieux pour aller plus lentement (...) il n’y a qu’une performance qui compte : l’intensité du ciel, l’éclat des paysage. Marcher n’est pas un sport. »

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Plusieurs chapitres sont consacrés à des exemples de marcheurs, parfois promeneurs, célèbres. L’intérêt principal de l’ouvrage, mais aussi sa faiblesse, réside en cela.

Ainsi, nous rencontrons au fil des chapitres :

- Nietzche, Pourquoi je suis un bon marcheur ;

- Rimbaud, La rage de fuir ;

- Rousseau, Les rêves éveillés du marcheur ;

- Thoreau, La conquête du sauvage ;

- Nerval, L’errance mélancolique ;

- Kant, La sortie quotidienne ;

- Gandhi, Mystique et politique ;

- Hölderlin, Marcher dans le retrait des lieux.

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Fort intéressant, son livre demeure un ensemble de réflexions beaucoup plus intellectuelles que sensibles. Si la part faite à des réflexions personnelles est importantes, celles-ci sont souvent formulées avec une prise de distance les sollicitant vers la théorisation universitaire. Ce qui les affadit et peut laisser le lecteur sur sa faim. Dommage, car l’ensemble est riche.

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D’une toute autre facture est l’ouvrage de Sylvain Tesson.

Ecrivain marcheur, marcheur écrivain, l’auteur nous livre un récit sous forme de témoignage d’une expérience singulière, celle de la récupération partielle et progressive de ses capacités physiques. Tout en ne ménageant pas les allusions littéraires ou artistiques, ainsi que les réflexions générales, Sylvain Tesson nous livre de manière charnelle, authentiquement vécue, sensible et quasi quotidienne, le défi à lui-même lancé : parcourir une diagonale du Mercantour au nord Cotentin, en suivant le plus possible ces chemins noirs, apparents sur les cartes de l’IGN, mais souvent disparus sur le terrain. Cela après une chute qui faillit le laisser brisé à jamais, définitivement en miettes.

« Un médecin m’avait dit : « L’été prochain, vous pourrez séjourner dans un centre de rééducation. » Je préférais demander aux chemins ce que les tapis roulants étaient censés me rendre : des forces. (...) Je fis les premiers pas en pensant que si je réussissais cette traversée de la France, ce serait une rémission. Si je n’y parvenais pas, je prendrais mon échec pour une rechute. Elle était loin, la perspective de guérison ! Aussi loin que le Cotentin ! Je plaçais mon salut dans le mouvement. »

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Elaborer son itinéraire, le construire et le prolonger jour après jour, se révéla très vite tâche ardue. En effet, l’aménagement du territoire conçu par « une batterie d’experts, c’est-à-dire des spécialistes de l’invérifiable », a peu à peu anéanti la richesse patrimoniale de la ruralité. Par les champs et par les grèves de Flaubert serait plutôt aujourd’hui « Par les ZUP et par les ZAC »... Bientôt la mise en réseaux et la Wi-Fi achèveront l’uniformisation des esprits et la mise en conformité de populations parfaitement soumises.

« Il fallait que les hommes fussent drôles pour s’imaginer qu’un paysage eût besoin qu’on l’aménageât. »

La traversée du plateau de Valensole et l’abord de la rive droite de la Durance achèvent de souligner le maléfique des Trente Glorieuses, qui ont profondément modifié le rapport entre l’homme et la nature. « La lavande de Valensole, le blé de Beauce et le poulet martyr étaient le fruit de cette agriculture technique. Dans les années 1960, les commissaires européens avaient décrété que l’agriculture était une industrie comme une autre, qu’élever des vaches ou produire des semelles de caoutchouc répondait aux mêmes lois. » (Combien d’entre nous sont-ils conscients que notre bel aujourd’hui était déjà inscrit dans les années Pompidou-Giscard ?)

Seuls les chemins noirs livrent des issues propres à nous soustraire aux urgences de l’époque. Les  emprunter favorise la satisfaction de « menus impératifs : ne pas tressaillir aux soubresauts de l’actualité, réserver ses colères, choisir ses levées d’armes, ses goûts, ses écœurements (...) En somme se détourner. » 

Le franchissement de la montagne de Lure, voie d’accès vers le Mont Ventoux, offre l’occasion de ce constat : « La force aveugle de l’époque était cette rapidité avec laquelle elle se débarrassait des vieilleries. » Traversée du Comtat Venaissin et rappel d’une évidence soigneusement tue : « Les nourrissons de 1945 avaient tiré à la loterie de l’Histoire le gros lot des années prospères. Ils n’avaient pas écouté Jean Cocteau lançant cette grenade à fragmentation dans son adresse à la jeunesse de l’an 2000 : Il est possible que le Progrès soit le développement d’une erreur. » 

Aux abords du Rhône, évocation émue de Sérignan et surtout de l’Harmas de J.H. Fabre, le patient « Homère des insectes » soucieux de scruter les mystères du vivant. Une remarque vient alors tout naturellement : « Récemment, le chef de l’Etat français s’était piqué d’infléchir le climat mondial quand il n’était pas même capable de protéger la faune d’abeilles et de papillons (Fabre en aurait pleuré). »

Traversée patiente du Massif Central, Bas Vivarais, Cévennes, Mont Lozère, Gévaudan avec « les bâtiments de la prospérité pompidolienne sous les poutres desquels les paysans ruinés pouvaient à présent se passer la corde au cou », Aubrac, Monts du Cantal, plateau de Millevaches, Creuse, et l’Indre, avec un hommage à « toutes les expériences humaines du repli (...) Tous ces reclus avaient emprunté leur chemin noir vers les domaines de la solitude. Ils refusaient l’accumulation des choses, s’opposaient à la projection du monde sur un écran. »

A mesure qu’il avance le marcheur ausculte le pays qu’il traverse pour tenter une synthèse des maux les plus criants qui l’affectent, comme le ferait un médecin interniste. En parallèle, attentif aux réponses de son organisme, il se reconstruit peu à peu, découvrant ce que ses handicaps physiques lui permettent d’acquérir de nouveau : ses chemins noirs les plus secrets.

Acheminement progressif vers la mer dans un pays plat, plus familier, où le cheminement devient plus complexe du fait des « chasses gardées », et des « propriétés privées », clôtures et panneaux dissuasifs. La Gâtine tourangelle où « je croisai un braque qui donnait à son maître l’occasion de marcher », la Mayenne, avec son chemin de halage aménagé par une « Direction du Cadre de Vie » (« Fallait-il être vertueux pour occuper pareilles fonctions ! »), le bocage et la baie du Mont-Saint-Michel, le Cotentin et la fin du parcours.

« La France changeait d’aspect, les campagnes de visage, les villes de forme (...) on pouvait encore partir droit devant soi (...) Il y avait encore des vallons où s’engouffrer le jour sans personne pour indiquer la direction à prendre (...) Il fallait les chercher, il existait des interstices. Il demeurait des chemins noirs... »

 

[1] Ces deux auteurs ont été reçus par Alain Finkielkraut dans son émission radiophonique hebdomadaire, Répliques du 8 juillet 2017.

Cette émission suscite fréquemment l’intérêt en raison de la qualité des invités, bien plus que pour la parole abondante du Maître.

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commentaires

Micheline 10/08/2017 22:57

La marche, c'est une forme de liberté. Je marche pour méditer, en montagne ou en forêt, pour écouter les oiseaux et observer le ciel aussi. Lentement, très lentement parfois. Je peux mettre 3 heures pour parcourir 9 kilomètres; je m'arrête pour lire ou pour rêvasser. Une voisine sportive m'a proposé d'aller marcher avec elle récemment. Après 5 minutes de s p e e d w a l k i n g, j'étais essoufflée, incapable de penser ou de parler. Je lui ai dit que je devais m'asseoir, ce que nous fîmes. Je sais qu'elle ne m'invitera plus à partager ses courses. Et c'est très bien ainsi. Chacun fait son petit parcours à son rythme et selon ses besoins. MAIS VIVE LA MARCHE DANS LA NATURE.

Alain Sagault 05/08/2017 20:41

Merci Jean, le premier livre ne me tente aucunement, le second oui, même si l'émission qu'il présente autour d'Homère sur France-Inter n'a pas eue sur moi l'effet du chant des Sirènes, mais celui d'un comprimé de ces somnifères dont je ne peux qu'imaginer l'effet, n'ayant jamais besoin d'en user…
Giscard et Pompidou ! Pas de doute, c'est Cocteau qui avait raison, et il y longtemps que je pense que, comme dans un tout autre genre (en apparence du moins) pour Pagnol, les intellectuels bien en cour ne l'ont méprisé qu'en raison de leur sottise et de leur inculture.
Le désastre écologique et paysager français est tel que depuis plus de 20 ans je cherche de préférence la nature du côté italien, nullement parfait mais providentiellement en retard d'un demi-siècle sur le "progrès" des Trente Infâmes (nous leur devons entre autres le nucléaire, qui à lui seul justifie cet adjectif). Dieu merci, les industriels français de plus en plus présents en Italie, comme la vérole sur le bas-clergé breton, s'emploient avec leur habituelle efficacité à mettre un terme à cette scandaleuse exception : un terroir encore vivant.

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