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5 septembre 2017 2 05 /09 /septembre /2017 21:11

Le temps actuel se caractérise entre autres par un impressionnant phénomène d’amnésie, voulu et subtilement entretenu par les divers pouvoirs en place depuis des décennies, quel que soit leur coloratur. Moyen efficace d’asseoir et d’assurer leur prise de possession.

L’amnésie entraine une perte de repères débouchant sur un présent immédiat perpétuel, non relié à quoi que ce soit, sans aucune fondation solide. D’où l’existence de périls permanents, donc d’un sentiment d’insécurité générale annihilant toute initiative ou volonté de prise en main des situations qui se présentent. Les slogans réducteurs, les déclarations alarmistes, collent les nez à la vitre.

Cette dilution de la mémoire prive la pensée de tout levain. Rien, ou si peu, ne fermente plus assez pour combattre la désolante platitude de l’électroencéphalogramme. On dit alors d’un air désolé la soumission, l’apathie, l’ignorance, le désabusement du plus grand nombre auquel on veut cependant le plus grand bien. Information à jet continu, désinformation incessante, salade mentale à la sauce en tube, accompagnées de protestation de volonté de clarification et de bienveillance...

Nous sommes aujourd’hui dans un zapping permanent, nous papillonnons d’une actualité à une autre, d’un sujet au suivant, sans la moindre pause. Le silence de la réflexion n’a plus vraiment droit de cité. D’une manière générale le silence est honni, il est ringard, il fait perdre du temps. Enchainons, enchainons, le temps nous est compté (time is money).

La goinfrerie au détriment de la digestion. La boulimie au détriment de la santé méningée.

 

Or, la mémoire, pouvoir de re-présenter ce qui est absent, implique de prendre le temps d’efforts nécessaires au retour à la conscience, tout comme de réfléchir sur le temps qui passe.

La mémoire est dans le temps, elle est aussi le temps nécessaire au rappel du passé.

L’art sous toutes ses formes, la littérature, nous clament cela en permanence. D’où l’importance des musées, des rétrospectives, des expositions, des spectacles vivants, des bibliothèques, des ciné-clubs, etc. L’art nous montre combien nous sommes lestés d’un passé que l’on ne peut pas ignorer impunément. Un passé dont nous procédons, même si nous voulons le dé-passer. Considérons l’attachement de nombreux artistes majeurs à leur amont.

L’art labellisé contemporain (AC) nous dit à quel point la proposition du  passé faisons table rase est dangereusement ridicule, puissamment nocive. Combien cette visée stupide conduit non seulement à réinventer l’eau chaude en permanence, mais aussi à donner prise aux illuminations les plus folles.

Il reste toujours une trace de la chose écrite, selon Aragon.

Nous sommes constamment confrontés à un souci de vérité et de fidélité aux origines, de même qu’à une forte exigence d’authenticité. Ne pas se souvenir, oublier sans en éprouver de gêne, ou bien rejeter aveuglément, est en quelque sorte une manière d’infidélité à ce que nous sommes, à ce qui nous a façonnés, une véritable duperie.

Notre histoire nous définit en grande partie, ce qui assure la continuité dans le temps du Moi, sujet pensant.

Sans mémoire, donc sans passé intelligible, le présent succède au présent dans une bouillie incohérente. Celle de l’actualité immédiate, celle de la pensée jetable.

« Un train peut en cacher un autre ». Si nous en restons à cette évidence nous n’aurons jamais une idée du réseau ferroviaire, de son importance et de ses fonctions.

Par la consistance qu’elle confère au temps, la mémoire fonde le présent ; elle contribue à lui donner un sens.

(Notons au passage l’abus de langage que constitue l’emploi de l’expression mémoire informatique. Abus délibéré car cette pseudo mémoire n’est jamais qu’un stockage de données sauvegardées, ne nécessitant aucun effort pour surmonter l’oubli ainsi que le fait en permanence la mémoire individuelle. Ce sont des analogies fallacieuses de cet ordre qui contribuent à pervertir le langage, donc, à terme, les esprits.)

 

La mémoire est également un phénomène social (mémoire collective). Les mythes, les rites, les traditions, écrivent et perpétuent l’ancestral partagé. Leur fréquentation assoit l’idée que, quoi qu’il arrive, l’essentiel demeure depuis la nuit des temps.

Lieux symboliques, sites mémoriaux, rituels, cérémonies, commémorations, théâtralisent le passé et prennent des libertés avec l’Histoire.

Le culte du souvenir est clairement opposé à l’oubli, mais il ne garantit nullement la compréhension des leçons du passé.

Se pose à l’évidence la question de la manipulation du passé, de sa récupération fréquente pour tenter de justifier les décisions  du jour. Ce n’est pas pour rien que l’enseignement de l’Histoire est un des points cruciaux de ce qu’il est convenu d’appeler Education nationale, et non plus Enseignement public. (Trouble du langage donc trouble de la perception, à nouveau.)

 

Si « la mémoire est nécessaire pour toutes les opérations de raison », comme le soutient Pascal, ce que l’on justifie au nom de la mémoire requiert la plus grande circonspection.

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