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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Confiteor

1 Mai 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #catharsis, Jeremy Bentham, Panoptique, Yves Gibeau, Michel Foucault, Occupation 40-44, Alain Nahum, Peste blanche, Hugo Haas, Le Dictateur Chaplin

                                                                                                                     Confit, déconfit, déconfit né. Confiteor.                                                                                                                           (Elysée Reclus, Œuvres apocryphes)

Depuis l’automne 2018 un handicap physique me soumet à une résidence forcée chez moi, vécue sans difficulté majeure. C’est une affaire strictement personnelle, source de quelques indubitables progrès, j’en suis persuadé. Nous ne cessons jamais de grandir et d’aspirer à l’âge adulte, atteint dans le meilleur des cas avant que la terre nous soit légère. Histoire aussi banale que passionnante, c’est la mienne, qui ne peut arriver qu’à moi, raison de l’observer avec attention. Personne d’autre ne risquant de s’y consacrer avec autant de soin, il me faut donc veiller en permanence.

A la charnière de l’hiver et du printemps de cette année, le confinement nous fut imposé à tous, moi compris, imaginant mal au départ ce que cela pouvait changer dans mon train-train habituel. Naïveté flagrante, marque d’une puérilité tenace. Très vite apparurent les premiers symptômes d’un mal sournois dont je parvins à parler après que se furent dissipées les brumes d’un malaise plus que passager. Je l’ai évoqué en ces termes dans un papier intitulé « Retour du refoulé », paru le 19 mars sur ce même très improbable blogue:

Tout à coup un état de malaise profond, des angoisses, une incapacité motrice inusitée ; aucun symptôme précis, seulement un sentiment généralisé de mal-être, isolement, abandon, absence totale de maîtrise accompagnée d’une imprécision de pensée. Quelque chose de l’ordre d’une lassitude fortement teintée de peur panique. Sentiment d’être le jouet de puissances inconnues. Un ensemble de phénomènes inhabituels avec pour seule référence ce que l’on peut ressentir à l’occasion d’une très forte émotion et des dysfonctions cardio-vasculaires engendrées. Décharges émotionnelles, tension en forte hausse, céphalée.

Rien à voir avec la description des signes avant-coureurs d’une contagion. Que se passe-t-il ? S’agirait-il de la fin ? Jamais envisagée comme cela pourtant. Insolite. L’idée même de chercher à comprendre fait totalement défaut.  Cela va durer trente-six, peut-être même quarante-huit heures. Toujours là, mais toujours aussi mal. Besoin de repos, besoin de parler, besoin d’écoute. Epuisement. Parler, la parole qui apaise peu à peu… Baisse progressive de la tension, fatigue, esprit vide. Angoisse latente rémanente. Du temps passif, de la durée.

Et puis, brusquement, inattendue, la catharsis, la compréhension qui éclaire et apaise. La compréhension qui permet de reprendre temporairement la main. Mais oui, c’est évident, c’est bien de cela qu’il s’agit. Une analogie ! Depuis des jours et des jours, l’anxiété est déversée à tombereaux ouverts, presse, radio, télévision, déclarations alarmistes, récusations, petites phrases, expertises en toc, chiffrages, projections et sondages hors sol, incohérences, contradictions, absence totale de crédibilité. Bouillon nauséabond, pervers et infectieux. (…) Le sous-entendu domine, donc l’incompréhension et le malentendu. Les mots dits sont autant destinés à cacher qu’à indiquer. (…) Septembre 1939, juin 1940 et la suite. (…)

Passent les jours et les semaines, il s’agit de m’organiser, d’être minutieux, de me plier du mieux possible aux contraintes, sans rien perdre de ma véhémence, de ma prétendue lucidité, ni de mon insoumission fondamentale. Mon handicap physique constitue un appréciable alibi pour ne pas rompre toute relation avec une partie non négligeable de mon entourage. Tâche ardue, très mobilisatrice, propre à entretenir l’illusion d’un libre-arbitre prolongé jusqu’à l’infini, comme les parallèles. Parallèle, vous avez dit parallèle ? Oui, bien sûr, même si le sentiment d’impuissance prévaut, le refus avec son corollaire la révolte, demeurent des comburants permanents. Leurres ou réalité ? Qu’importe vraiment ? Il s’agit de prothèses au moins aussi efficaces qu’un déambulateur ou un fauteuil roulant.

Cette infantilisation répressive à laquelle nous sommes collectivement soumis, moi comme chacun, me renvoie à l’une des pires périodes que j’ai connues, celle du service militaire. Situation de soumission forcée, de contrainte permanente à l’autorité d’une bande de débiles jouissant d’une autorité ne tenant qu’au port d’insignes distinctifs et de breloques diverses, jamais acquise en raison de vertus personnelles totalement absentes. C’est sans doute génétique parmi cette population. Rien de tel que de déléguer une portion d’autorité à des minables se heurtant vite au plafond (sous-officiers, sous-chefs, surveillants, gardiens, sbires, spadassins, etc.) pour assurer la pérennité d‘un pouvoir quelconque. Le subalterne ayant servilement accepté l’abandon de toute personnalité, dopé à l’autoritarisme, est le meilleur des chiens de garde. Jeremy Bentham et son invention architecturale d’un dispositif à tout voir, le Panoptique, l’a parfaitement compris et mis en forme dès la fin du 18e siècle.

Allons z’enfants écrivit Yves Gibeau dans les années cinquante, où il me fut donné de vivre en kaki horizon bien trop longtemps à mon gré (début de la guerre d’Algérie et grotesque campagne de Suez). Surveiller et punir, poursuivit Michel Foucault deux décennies plus tard.

Humiliation, arrogance méprisante, négation de la personne, outils estimés efficaces par des despotes en herbe, craintifs et apeurés. Cela ne peut qu’engendrer ennui abandonnique, c’est à dire soumission, ou bien rejet total et révolte, ainsi qu’il convient à quiconque se soucie du maintien d’un minimum d’hygiène personnelle. Les petits vieux qui se négligent me font horreur.

Autre temps peu reluisant ayant profondément marqué mon enfance, celui de l’Occupation, avec son cortège de peurs et d’angoisses, ses couvre-feux, ses mensonges et ses vilénies, ainsi que son ordre militaire bestial. Avec aussi, par-dessus tout, sa terrifiante discrimination entre les personnes.

Tout cela revient en rangs serrés dans une actualité oppressante. Tout cela devient obsédant, comme une marche fatale au désastre. Je le confesse. Contrôles d’identité, désir de se cacher, de dissimuler, anxiété larvée, perte progressive de repères, méfiance permanente, autant de facteurs rongeant l’organisme, virus plus terrifiant que l’autre.  Tout cela me pousse, (moi pas seulement - facteur aggravant -, je le vérifie chaque jour au téléphone, à la lecture de courriels, à des mimiques), à craindre de plus en plus l’instauration d’une dictature dont le slogan sera Il faut restreindre les libertés pour sauver La Liberté !

Le poids de la chape devient si pesant que le refuge dans l’isolat alibi des bienfaits du handicap corporel perd de sa crédibilité.

Un film tchèque de 1937 que j’ai eu la chance de visionner hier grâce à un envoi d’Alain Nahum, ciné-photographe ami, illustre parfaitement ce qui se tramait alors et préfigure étonnamment ce qui est en jeu aujourd’hui. Je ne sais pas quoi indiquer pour parvenir à le revoir. Peut-être une recherche via Google ? En voici une présentation succincte :

La peste Blanche (Bílá nemoc) film de Hugo Haas fut sélectionné pour le premier Festival de Cannes de 1939. Il précède de trois ans Le Dictateur de Chaplin.

Un virus apparu en Chine se propage par les poignées de mains et met en danger les personnes âgées. Le film utilise l'épidémie principalement comme une perspective sur la guerre et la dictature. Un film sur deux machines de mort. D'un côté, il y a un dictateur qui incite son peuple à la guerre, contre un pays voisin soi-disant plus faible. D'autre part, il existe une maladie mortelle appelée la maladie Chengi, qui a été détectée dans un hôpital chinois et qui fait immédiatement la une des journaux. La maladie de Chengi ne touche que les personnes d'un âge avancé. "Les jeunes sont plus importants pour moi", dit le dictateur, en référence à ce fait. Il a besoin des jeunes pour sa guerre, ils devraient mourir d'une mort noble et patriotique au lieu de dépérir lentement comme les vieux. La fable demeure très actuelle, notamment en ce qui concerne l’académisme intéressé et borné de la nomenklatura médicale mondiale, la veulerie complice prête à toutes les compromissions des détenteurs de pouvoir et le dédain pour les  « premiers de corvées »…

Comme tout un chacun, malgré ma bienfaisante surdité j’entends parler de déconfinement. La confusion est loin de se dissiper, mes craintes quant à l’évolution probable d’un système qui ne rendra pas les armes sur une simple injonction revêtent une acuité de plus en plus douloureuse.

La parole circule, des réflexions vont bon train, il y a là de quoi se rincer un peu l’esprit des déjections déposées par la plupart des médias et la bienpensance pathogène des porte-cotons, toujours active. Il est clair que cela ne saurait suffire.

Vite, vite, chaque instant compte !

Confiteor
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Arnaud 16/05/2020 11:09

Jean. Ce texte vous honore. Très touchant.

SAGAULT 01/05/2020 17:19

https://vimeo.com/401839761 mot de passe: cinecroisette (disponible jusqu’au 30avril). Mais il semble qu’il soit encore disponible au moins aujourd’hui…
Alain Nahum me signale qu’on peut aussi se procurer le dvd du film sur le site cinecroisette.com).
Jean évoque les différents malaises engendrés par la situation actuelle et notamment par le confinement.
J'aborde ce sujet brûlant sur mon blog, à l'aide d'un document de première main que j'ai choisi d'intituler TESTAMENT D'UN CONFINÉ
https://www.ateliersdartistes.com/-LE-GLOBE-DE-L-HOMME-MOYEN-.html