Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 09:31

Désir d’art

 

Si la démocratisation de l’Art est au cœur de discours officiels, la réalité s’empresse de démentir le propos. Les grandes expositions fortement médiatisées contribuent certes à une meilleure connaissance de l’existence des œuvres et du travail des artistes, il ne semble pas pour autant qu’elles diffusent un désir d’art. Pour beaucoup l’art, sa pratique, son intérêt, ses enjeux, sa fréquentation, sont encore dans une brume qui tient à distance. La notion de happy few initiés est toujours présente, en tout cas très intériorisée, d’où réticences et dérobades multiples de la part de tous ceux qui ne s’estiment pas vraiment concernés, ou se pensent hors jeu.

 

Décentraliser, démultiplier, ouvrir largement les portes, organiser fêtes et festivals, oui, bien sûr, mais quoi tenter vers ceux qui passent au large, qui s’esquivent, alors que quelques artistes tentent d’aller à leur rencontre ? Frustrations de part et d’autre, avec le risque associé d’une démagogie racoleuse déclarant urbi et orbi que l’art est partout, du football au bidouillage électroacoustique, ou à l’aménagement d’un giratoire au centre duquel se trouve posé un bibelot ridicule.


Une voie de progrès dans le dialogue réside peut-être dans l’inversion des données : au lieu de raisonner à partir d’une offre artistique (via musées, galeries et manifestations diverses), il s’agirait de tenter de faire émerger et d’écouter des attentes (cadre de vie, ambiance, rencontres, souvenir…) pas toujours formulées en termes de recherche de réponses artistiques. Se trouve alors posée la question d’inventer une autre manière d’articuler expression d’une demande et offre d’art, toutes disciplines confondues.

Question fondamentale : comment découvrir la richesse de la relation à l’art, comment en susciter le désir ?

 

Un artiste, François Hers, est à l’origine d’une démarche cherchant à faire sortir l’art contemporain des musées et des lieux consacrés en créant une forme de relation inattendue entre la société civile, les artistes et les œuvres. L’ambition est de permettre à des individus ou à des groupes constitués d’assumer la responsabilité d’une commande à un artiste, à charge pour celui-ci d’offrir une réponse appropriée. Le propos repose sur un double souci : sortir l’œuvre de la stricte dépendance d’un marché fermé ; sortir l’artiste de sa condition de héros solitaire.

Fait extraordinaire très insuffisamment connu, plus de 250 réalisations fondées sur cette problématique ont vu le jour depuis 1991, surtout en France, quelques-unes en Belgique (Flandres) et en Italie aussi (Turin). Elles concernent pour la plupart des aménagements d’espaces publics ou de lieux de vie appréhendés comme une œuvre à part entière.  

Ces œuvres débordant du cadre traditionnel de l’histoire de l’art intéressent aussi bien des villes (Tours, Bordeaux), que des communes rurales sans ressources, ou des institutions publiques (hôpital à Marseille, ou à Garches). Elles sont parfois audacieuses et conjuguent divers modes d’expression : architecture, design, peinture, musique, paysagisme, sculpture.

Il semblerait qu’une véritable intelligence de ce que l’art met en jeu et questionne au plus profond de chacun se révèle chez les personnes mobilisées par chaque projet. La libre circulation de la parole favorise l’émergence d’un vocabulaire de plus en plus pertinent, les idées de décoration ou d’ornementation font très vite long feu. L’art rend plus intelligent et plus permissif.

 

Bruno Latour, philosophe spécialiste de la sociologie des sciences, a relayé cette démarche en mai 2010 dans un cycle de conférences au Centre Pompidou (cf. « Selon Bruno Latour – L’art et la parole » vidéo Dailymotion).

 

A l’origine, un petit groupe de personnes deviennent commanditaires d’un projet à élaborer, plus ou moins maîtres d’ouvrage potentiels. Ils partagent le souci d’un aménagement public ou d’un lieu de vie, sans pour autant avoir une idée précise de la réponse à apporter. A chaque fois, leur cheminement les porte à reconsidérer les a priori initiaux.

Un médiateur culturel (toujours fin connaisseur des activités artistiques actuelles), agréé par la Fondation de France (institution de droit privé distributrice de moyens privés, donc beaucoup plus libre de ses décisions qu’une administration officielle), est chargé de recueillir et de faire mûrir l’expression de la demande, de la traduire en termes artistiques, et de proposer aux commanditaires l’intervention d’un artiste susceptible d’apporter une réponse pertinente. Ce médiateur culturel contribue aux négociations avec les interlocuteurs publics et privés dont l’engagement administratif et financier va permettre la mise en œuvre du projet.

Le médiateur, on le perçoit, a un rôle d’accoucheur facilitateur. Son intervention permet d’articuler la réflexion fondamentale de l’artiste avec la demande formulée, en privilégiant le point de vue des commanditaires, qui acceptent ou non in fine les propositions. Chacun, artiste et commanditaires, expérimente chemin faisant les limites de sa propre autonomie comme de sa légitimité.

Il est clair que ceci n’a rien à voir avec les commandes publiques soumises à concours, qui ne sont souvent que des simulacres favorisant l’entretien de la médiocrité par la notion de choix selon le moins disant, ou la pratique des combines et des favoritismes.

 

Un paradoxe se joue alors, celui de l’autonomie de l’art confrontée à celle de la société civile, qui peut adhérer ou refuser. En fond de tableau se dessine l’apprentissage d’un autre rapport à la politique et à la démocratie vivante. Les décisions appartiennent aux usagers – utilisateurs – amateurs, eux-mêmes. Elles ne sont plus imposées par une autorité souvent froide, inaccessible et largement incompétente en matière d’art et d’aménagement.

 

Comment croiser art et société, sinon en créant ensemble ?

A quoi sert l’autonomie de l’artiste si les citoyens ne sont pas autonomes ?

Ces questions reviennent évidemment à faire se rencontrer l’histoire de l’art et celle de la démocratie. Certes, l’art peut introduire un trouble de l’ordre public traditionnel, en revanche il favorise l’autonomie des acteurs de la société civile face aux décisions parachutées à l’aveuglette.

 

Il semblerait que ce processus aille dans le sens d’une redécouverte de la puissance fédératrice de l’art, de sa capacité à capter et réunir les énergies du corps social, et amorce une réponse au Pourquoi et Comment l’art aujourd’hui.

 

Certaines des réalisations paraissent avoir permis, notamment à cause de la durée longue de leur mise en œuvre (en général plusieurs années), de révéler les dysfonctionnements de l’espace public, dont notamment la pauvreté des réponses en termes d’équipements et d’aménagements. Au fur et à mesure des rencontres et des échanges s’installe une prise de conscience aigüe des différences entre jouir de la possession visuelle d’un site que l’on pratique et sa propriété foncière.

A qui et comment l’espace public appartient-il véritablement, propriétaires fonciers, élus, administrations, usagers ?

L’œuvre devenant peu à peu pour les acteurs (commanditaires, artiste et médiateur) tout ce qui se passe entre eux, un transfert s’opère nécessairement.

La question de l’art public, de ce à quoi il correspond, se trouve ainsi posée de manière assez radicale. Les réponses ne sont plus seulement dans le droit fil des us et coutumes.

 

Sans doute des échecs existent-ils, il n’en demeure pas moins que ce type de démarche dénommé « Les nouveaux commanditaires » obligeant à articuler des points de vues différents dans une composition partagée mérite qu’on lui accorde une attention soutenue. Il se pourrait qu’il porte en germe une modification profonde du rapport de la société civile à l’art contemporain et aux artistes.

 

(Voir les deux DVD réalisés par François Hers et Jérôme Poggi, production Fondation de France – www.nouveauxcommanditaires.eu)

 

 

 

 

Mémorial

 

Le Site-Mémorial du Camp des Milles, aux portes d’Aix-en-Provence, a été inauguré en septembre 2012. L’histoire de cette immense tuilerie désaffectée devenue camp d’internement pour sujets ennemis (résidants ou antifascistes allemands réfugiés en France),  en 1939, sous la IIIe République, puis camp de regroupement d’indésirables (étrangers, anciens des Brigades rouges de la guerre d’Espagne, Juifs expulsés d’Allemagne), de juillet 40 à juillet 42, et enfin camp de déportation des Juifs, août à décembre 42, est généralement connue, ne serait-ce que par le passage par ce lieu d’artistes et d’intellectuels célèbres, tels que Max Ernst ou Hans Bellmer.

 

Contrairement à d’autres sites - notamment La Coupole, près de Saint-Omer, ou bien le musée de l’histoire de Berlin, à Berlin – il s’agit ici d’offrir au visiteur non seulement des repères historiques, mais aussi des clés de lecture d’événements récents propres à inciter à la vigilance et à la réaction, voire à la résistance, face aux crispations identitaires et aux fanatismes extrémistes dont notre époque est si friande.

En s’appuyant sur la mémoire et l’histoire des crimes de masse commis pendant la Seconde Guerre mondiale, l’accent est puissamment porté sur les processus individuels et collectifs qui peuvent conduire à ces crimes mais aussi sur les actions, si minimes soient-elles, qui peuvent s’y opposer.

Chômage, crise économique, désignation de boucs émissaires, racialisation, passivité, soumission à l’autorité, permirent la montée du nazisme et le basculement de la démocratie à la violence totalitaire ; le parallèle avec notre bel aujourd’hui est terrifiant : génocides en Arménie et au Rwanda, crise économique et chômage de masse, chasse aux indésirables, sort fait aux Tsiganes – maintenant aux Roms et aux sans-papiers…  

Des réalisations vidéo de grande qualité illustrent comment le passage de la haine ordinaire au crime contre l’humanité s’effectue quasi naturellement. Elles indiquent aussi les marges dans lesquelles se dessinent soit l’indifférence, soit la résistance.

« Dans un monde marqué par les crispations identitaires, par les racismes et par les extrémismes, nous sommes ainsi en mesure d’opposer une solide convergence des mémoire, à une très malsaine concurrence des mémoires. () Il est de notre responsabilité commune de gagner le pari difficile que l’homme puisse apprendre de son passé et sache transformer la mémoire-révérence en mémoire-référence. » (Alain Chouraqui, directeur de recherche au CNRS, in plaquette Camp des Milles, comprendre pour demain)

 

Marseille 2013, capitale européenne de la Culture, offre une occasion exceptionnelle de se rendre aux Milles et d’y visiter le Camp mémorial.

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Blogue-note de Jean Klépal
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
  • Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
  • : Remarques, réflexions, parti-pris et jets de vapeur sur la vie qui va et ses détours.
  • Contact

Recherche