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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 09:23

Offre exclusive contre désir d’art

 

Dans ma précédente « Brève » j’évoquais le désarroi du public face à l’offre dominante des institutions en matière d’art. Comment pourrait-il en être autrement alors que les officiels de l’art s’acharnent à imposer leurs choix marchands ? Il s’agit d’un écart comparable à celui que l’on rencontre en matière d’aménagement d’espace public, où la concertation véritable n’est pas du tout la règle. Quelques-uns, autoproclamés Grands Sachants compétents, décident de ce qu’ils estiment bon et pertinent pour les autres.

 

Pouvoir de décision unilatéral et mépris du plus grand nombre vont de pair.

 

Il est vrai que parfois des artistes eux-mêmes, pas nécessairement encartés dans le circuit strictement marchand haut de gamme, entretiennent ce fossé. Je pense en particulier à tous ceux qui œuvrent, souvent avec bonheur bien que de manière absconse, dans l’intervalle entre l’art et les sciences. S’il est relativement facile de distinguer l’activité du Léonard de Vinci artiste stricto sensu de l’encyclopédiste se tenant aux franges de l’architecture, de la physique, de la mécanique ou de la physiologie, le distinguo est aujourd’hui beaucoup plus compliqué, ne serait-ce qu’en raison de l’envahissement de notre monde par les sciences et les techniques de pointe.

Assimiler à l’art des recherches esthétiques fondées sur des connaissances à caractère scientifique se tient hors de l’évidence et ne favorise pas nécessairement leur accessibilité.

 

De surcroît, de nombreux artistes empruntent des mediums de tous ordres pour leur travail. Celui-ci se présente alors souvent sous la forme d’installations triviales, de banales productions audio-visuelles, de métaphores univoques s’apparentant parfois à des rébus ou à des constats banals. La singulière prétention de ces productions ne parvient pas à masquer leur indigence. Rien n’assure que leurs auteurs puissent un jour parvenir à rivaliser avec le mystère poétique de La Tempête de Giorgione, mais... la question n’est plus là depuis longtemps.

En règle générale, ces travaux nécessitent un commentaire discursif destiné à les anoblir. Ce qui les tient évidemment à distance et les dessert, tant est notable la distance entre l’intention exprimée et la réalisation.

 

Désormais quand on parle d’art on ne sait plus très bien de quoi on entend parler.

Le contact est devenu si difficile ente monde de l’art et public que tenter de le rétablir devient une urgence. Il s’agit clairement d’une gageure à relever.

 

Un échange récent avec un public composite, à l’Alliance française de Venise (cf. ma carte postale de Venise, sur ce blogue), m’a confirmé que le désir de se situer et de comprendre, c'est-à-dire de pouvoir s’approprier l’art et ses différents modes d’expression demeure ancré chez beaucoup de personnes, désorientées mais pas dissuadées pour autant. Ce qui témoigne de la permanence d’un véritable désir d’art. C’est bien moins de désintérêt qu’il s’agit, que de méfiante réserve face aux postures autoritaires des soi-disant faiseurs d’opinion, dont le creux prétentieux du faux-semblant transparait malgré les pieuses soumissions qu’il requiert.

 

Comment dès lors s’y prendre pour assurer le passage de spectateur médusé, sinon récusé,  à acteur participant ? Bien sûr il ne suffit pas de dénoncer. Les dénonciations réitérées ont peu de chance de convaincre, nous le savons bien.

Comment persuader des artistes souvent craintifs que l’autre n’est pas une entrave, mais un élément constitutif de l’œuvre, par la qualité de son regard, par ses réactions, par sa simple présence ?

Comment dans les travaux inclure la part du regardeur ?

Questions essentielles, questions difficiles aux tentatives de réponses non assurées.

 

Dans la mesure où l’expression artistique coïncide avec une quête du bonheur et de la connaissance, le partage du sensible pourrait sans doute établir un lien communautaire. Ce qui équivaudrait alors à développer une modalité aimable des relations interpersonnelles, par les moyens de l’art lui-même. Nous touchons ainsi une dimension politique de l’art, qui serait celle de l’apprentissage progressif de la démocratie, c'est-à-dire du vivre ensemble.

 

Dans une Brève récente (n° 10) j’ai parlé du mouvement des « nouveaux commanditaires ». C’est sans aucun doute une voie, assurément porteuse. Les témoignages semblent probants, ils requièrent notre attention.

 

Il est d’autres abords parfois plus humbles, complémentaires et nécessaires, ils s’efforcent d’inciter au regard, à l’écoute et au partage :

-          organiser des rencontres et des débats véritables à l’occasion d’expositions ou de parutions d’ouvrages ;

-          réaliser, publier et diffuser des supports favorisant la lecture attentive et patiente des œuvres, c'est-à-dire des véhicules s’efforçant de démystifier l’accès prétendument réservé aux happy few, seuls initiés ;

-          montrer par l’exemple que l’art c’est possible et que l’on peut mieux vivre avec, d’où l’importance à accorder aux collectionneurs et autres amateurs, dont les témoignages pourraient être sollicités ;

-          ne jamais admettre qu’une présentation d’œuvre ne soit accompagnée de dispositifs de prise en charge par chacun des visiteurs. Il est évident que les cartels et les panneaux historico-théoriques n’y suffisent pas. Il y a là matière à inventer.

Exposer ne peut absolument se suffire à soi-même. Organiser une exposition, la réaliser et la faire vivre est un travail considérable. Se contenter d’accrocher ou de montrer est presque insultant.

 

Le rôle des institutions vouées à l’art, musées, galeries, lieux d’expositions temporaires, celui de l’enseignement, l’engagement des artistes eux-mêmes, du moins certains d’entre eux, acceptant d’aller au devant du public en toute simplicité, tout cela devrait pouvoir d’abord changer de fond en comble, puis contribuer à substituer peu à peu à une offre totalitaire exclusive de toute autre une demande véritable d’art, donc à réintroduire une dimension du respect dans nos vies.

 

Quel vaste champ de réflexion et d’expérimentation nous est offert ! Combien la remise en cause des structures officielles, totalement inefficaces et dépassées, est urgente ! Combien inutile l’entretien d’un réseau de commissaires politiques culturels pour cela !

C’est aux artistes, aux amateurs, au public en général qu’il convient de prendre les choses en main et non pas aux seuls professionnels de la profession, comme disait naguère Jean-Luc Godard à propos du cinéma.

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Published by Blogue-note de Jean Klépal
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commentaires

Alain Sagault 28/02/2013 10:31

Bon texte à mes yeux, puisqu’il pose en filigrane la question de la « gratuité » et tente de recentrer l’art sur ses véritables fonctions.
Un artiste que ne taraude pas l’urgence de la perfection, un artiste qui cherche à obtenir un résultat plus qu’à parcourir un chemin, n’est en rien un artiste : ce n’est qu’un spéculateur.
L’artiste de marché cherche à créer – de la valeur! Créateur, mais seulement « créateur de richesses ».
En art, on n’est pas, on fait. Un artiste qui revendique un statut (Je suis peintre !) au lieu de dire ce qu’il fait (je peins…) se condamne à l’impuissance artistique, tout en se séparant de ses
frères humains en une démarche élitiste particulièrement dérisoire et stupide : l’étiquette n’est pas le vin, la cote n’est pas l’œuvre. À l’extrême, déchéance absolue, il devient une marque (Buren
? celui qui fait des rayures…) et tombe dans l’industrie – d’où il n’est au fond jamais sorti.
Non que l’artiste doive se nourrir d’amour et d’eau fraîche. Mais la « réussite », si elle peut couronner plus ou moins légitimement l’artiste et son œuvre, ne constitue jamais la preuve qu’il y a
bien eu création. Elle n’indique qu’une chose, la bonne réception du message, mais ne dit rigoureusement rien de sa qualité.
Ce qui nous renvoie à l’éternelle question de l’avoir ou de l’être, qui ne s’est jamais posée de façon plus essentielle qu’aujourd’hui. Allons-nous continuer à nous définir par l’avoir, ou
allons-nous enfin chercher à être ? Contrairement à ce que veut croire l’idéologie de l’action qui sous-tend le libéralisme, il ne suffit pas de faire, il faut savoir pourquoi l’on fait.
Vivre n’est ni avoir ni faire, vivre c’est avant tout être. La pratique artistique, c’est agir pour être. Pour mieux être…
C’est en quoi le combat pour l’art véritable, pour l’art partagé, me semble plus que jamais un enjeu capital, à la fois moral, écologique et politique.

Blogue-note de Jean Klépal 28/02/2013 10:46



Merci de ce judicieux commentaire, juste écho à ce que j'ai tenté d'indiquer.