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11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 21:30

 

Alors que je croyais n’y pas retourner de sitôt, l’invitation à participer à un débat organisé par l’Alliance française de Venise en parallèle à une exposition des aquarelles de mon ami Alain Sagault, fournit un remarquable alibi. Nous étions conviés l’un et l’autre à parler de notre conception de la relation à l’art.

En détournant légèrement une expression prêtée à Gabrielle d’Annunzio, il s’agissait avant tout de s’interroger sur les voies à emprunter pour exercer l’art de faire jouir de l’art. Assistance nombreuse, attention soutenue, beaucoup d’interventions pertinentes. Plaisir.

Bel enjeu, joli défi, merci à l’Alliance française de Venise installée en un lieu un peu secret dont la décoration intérieure du 18e siècle a été soigneusement conservée jusqu’à présent (Casino Venier, San Marco 4939, Ponte dei Bareteri, 30124 Venezia – www.afvenezia.it).

 

 

Pour aller de l’aéroport Marco Polo à San Zaccaria, le vaporetto prend son temps, il musarde, passe par Murano et le Lido. La lagune nous est progressivement offerte. Des grues métalliques à l’Arsenale composent un bel ensemble, des goélands posés sur les ducs d’Albe ne nous prêtent aucune attention. Habitués, ils en ont vu d’autres. Soleil, bise très fraîche, lumière tamisée, nous y sommes à nouveau.

 

Photo 041 

 

Revisite rapide de la basilique San-Marco, nous passions devant, il n’y avait pas de queue, pourquoi pas.

C’est grand, c’est sombre, c’est très riche, opulent, beaucoup de monde, le flot ballotte un visiteur aveuglé et gavé. Vite la sortie, le parcours est balisé, ça aide.

 

 

Surtout ne pas se laisser dissiper, prendre le temps de jouir de Venise, qui impose de se dépouiller, de se faire autre, pour s’abandonner à ses charmes.

Aller à Venise est de peu d’intérêt, il faut parvenir à devenir Venise soi-même. La véritable et profonde beauté de Venise, c’est d’admettre qu’il est impossible de tout voir, que cette prétention serait ridicule. Sa véritable et profonde beauté réside dans ce qu’on admet d’ignorer.

A-t-on jamais besoin de ce qui nous échappe ? A-t-on jamais besoin de ce qu’on ignore ? Venise, notre miroir, nous impose son silence.

 

Au Campo San Giovanni e Paolo, la statue équestre de Coleone par Verocchio dialogue avec la façade de l’ancien couvent devenu hôpital. Il y a là une exceptionnelle harmonie, quelque chose de l’ordre de l’accord parfait. Si l’Italie offre presque partout des cadeaux inouïs, nous sommes ici au pinacle.

 

 

Plusieurs rencontres avec le peintre Franco Renzulli, à l’Alliance française, puis chez lui et enfin à son atelier, l’Antro.

Il habite au Lido, un non lieu comme partout. L’appartement est plein de lui, d’impressions rapportées de séjours marquants - Mali, New York -, meubles, décorations, peintures et sérigraphies. Son épouse nous fait les honneurs de la maison, elle est très attentive, elle porte à coup sûr une histoire personnelle fort chargée débouchant sur le mystérieux bonheur de l’Art.

L’Antro, à deux pas de la Salute (quel morceau de bravoure !), est une caverne dont l’accès est dissimulé dans une étroite venelle, défendu par une lourde porte cloutée. Il est clair qu’il faut être averti pour l’emprunter. Les très rares fenêtres sont soigneusement occultées, la lumière naturelle est bannie.

Où poser le regard dans ce vaste capharnaüm ? Le privilège d’une intimité nous est offert, à nous de nous débrouiller. Renzulli nous regarde regarder. Il débouche sans mot dire une bouteille de prosecco tenue au frais dans l’attente de notre arrivée. Sa peinture très habitée, nourrie d’influences multiples, solidement enracinée, est a-temporelle. Solaire, éruptive, la palette est éclatante, jaillissante (verts émeraude, jaunes étincelants, dorures, bleus francs, rouges affirmés…). Des détails minuscules nous guettent et attendent tranquillement que nous les découvrions.

La lumière du jour est proscrite ici ? Normal puisque ici un thaumaturge rivalise et crée sa rivale.

Peinture vénitienne, absolument, en parfait accord avec Venise, son histoire, sa lèpre, ses algues moussues, ses vibrations colorées, son opulence, la vie, la disparition et la permanence du renouveau.

Très intéressante sculpture en verre moulé, patiné, l’Ambassadeur du vent. Une bougie allumée en fait murmurer les reliefs.

Il y a du Vulcain mais aussi du Méphisto chez cet homme présent-absent, à l’évidence pénétré du sens du sacré. Un officiant de la peinture.

Certainement une figure de Venise, une de ses innombrables énigmes. Il faudrait pouvoir le mieux connaître, parler longuement avec lui, prendre tout le temps nécessaire à une exploration patiente de son travail.

  Photo 068

                 

 

Musées (Accademia et Scuola Dalmata, aux Schiavoni), la moindre des choses. Revoir des œuvres attachantes, comme relire un livre, occasion de scruter, d’approfondir, de découvrir.

Carpaccio, Bellini (une superbe Pieta inscrite dans un triangle, jeu de couleurs, au bas un Poliakoff !), Giorgione (La Tempête et son mystère ; à plusieurs mètres évidence subite des perspectives et de la profondeur, la femme dont l’épaule reçoit la lumière est centrale, le héron sur un toit ?).

Ils nous attendaient, nous les attendions, une fois de plus la rencontre a lieu, toujours aussi intense et captivante. Ceux-là justifient le voyage, ils n’étaient que peintres

 

Nous en entendîmes parler, il pleuvait, nous y sommes allés. Guardi, au musée Correr, place Saint-Marc. Eh bien, décidément non ! Pas trouvé le moyen d’entrer dans ce type de peinture. Personnages miniatures, très fouillés, perspectives soignées, architecture, des documents pour livre d’Histoire sur la vie à Venise au 18e. Des lumières, quelques timides audaces de touche, des brocarts. Bien inférieur à Watteau. Peinture strictement narrative.

 

Voir Venise, hors de ce qui est à voir.  

 

Burano, Torcello, la lagune dans toute sa splendeur. Ombres et lumières, couleurs atténuées, alignées de pali, ruines au fil de l’eau. Burano, pittoresque, Torcello, dépeuplée et magnifique : une église romane aux très justes proportions, avec de somptueuses mosaïques byzantines. Quelques rares visiteurs, des amoureux sans doute, le bonheur !

 

La brume propose ses portes dérobées et ses passages secrets. Une sirène vespérale annonce l’aqua alta imminente.

Le monde des oiseaux. Ils se posent où ils veulent et contemplent.

Jouissance du silence de Venise, ville à la respiration apaisée, selon ses venelles, ses labyrinthes et ses campi. Ville d’une surprenante propreté, pavée d’eau. Venise qui nous rend heureux, sereins et attentifs. Oubli de la ville, oubli de la soumission servile aux stériles prothèses mécaniques.

Venise, New York, lieux où le délire bâtisseur connaît son apogée.

 

Le quartier de Castello avec aspects encore assez populaires, à l’abri de l’officialité, à très peu de ponts de la Place Saint-Marc.

Il est malheureusement probable que le tourisme tue progressivement Venise et en chasse les vénitiens, remplacés par les grosses fortunes internationales.

Qu’est aujourd’hui devenu le Carnevale, à l’origine sans doute un moment de démocratie avec le renversement possible des rôles. Avancer masqué pour toucher à l’inatteignable ou bien se donner en spectacle et prendre la pose comme aujourd’hui ?

 

Le Carnaval débute, nous rentrons.

 

cl. JK – La Lagune de Venise ; Franco Renzulli à l’Antro

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Blogue-note de Jean Klépal
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