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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 22:05

 

Michel Serres, Petite Poucette – Le Pommier éd., 2012, 82 p., 9,50 €

 

Quelle belle santé, quelle belle vigueur d’esprit l’auteur nous donne-t-il en partage avec cet écrit clair, court et tonique, fort bienvenu en ces temps de morosité et de peur généralisée.

Un livre utile, roboratif, chaleureux, ouvert à la compréhension de ce qui se joue actuellement et nous échappe en majeure partie. Tout à l’opposé de la position des maîtres à penser ronchons de la radiovision.

 

En trois temps (Petite Poucette en personne, l’Ecole, la Société) Michel Serres pose un regard aiguisé sur le bouleversement radical auquel nous sommes confrontés depuis environ quarante ans. Il précise avec une tranquille lucidité, parfois avec gourmandise, comment désormais tout est à réinventer : le vivre ensemble, les institutions et le mode d’existence à notre condition humaine.

 

Petite Poucette (son nom tient à la dextérité avec laquelle elle pianote sur son téléphone mobile, ainsi qu’au fait que les jeunes femmes sont peut-être plus déterminées que leurs homologues masculins) représente la génération citadine récemment éclose, qui n’habite plus la même terre et n’a plus le même rapport au monde que ses aînées. Tout a changé : le rapport au corps et les comportements induits (la souffrance physique est désormais minorée grâce aux avancées de la science, l’espérance de vie va croissant) ; la généalogie et l’histoire personnelle (contrôle des naissances et familles recomposées pulvérisent les cadres de référence traditionnels) ; le multiculturalisme et le métissage imposent l’hétérogène comme règle commune.

« N’habitant plus le même temps, ils vivent une tout autre histoire. »

 

Depuis les années 1970 un nouvel humain est apparu, il écrit et parle autrement, sa langue est en constante mutation.

Alors que nous vivions d’appartenances (culturelles, géographiques, politico-sociales) les liens collectifs ont presque tous disparus, de nouveaux liens sont à inventer.

Nous sommes confrontés à l’une des plus profondes mutations de l’histoire de l’humanité. Un saut comparable à ce que fut le passage de l’oral à l’écrit dans l’Antiquité (il fallait tout garder en mémoire, d’où la nécessité de têtes bien pleines), puis de celui-ci à l’imprimé à la Renaissance (ce qui permit de conserver dans des bibliothèques les livres de référence, d’où la préférence accordée par Montaigne aux têtes bien faites).

Le passage de l’imprimé aux nouvelles technologies entraine une véritable métamorphose de l’espèce dont certaines capacités intellectuelles, la mémoire en particulier, s’externalisent dans l’ordinateur. De nouvelles connections neuronales vont surgir.

La notion de Savoir ainsi que les conditions de sa transmission en sont si profondément chamboulées que nos institutions les plus traditionnelles, Ecole, Institutions politiques, si elles luisent encore ne le font plus que comme des astres morts.

 

« Les nouvelles technologies obligent à sortir du format spatial impliqué par le livre et la page », elles brisent la relation entre une forme unique imposée et des usagers obligés de s’y soumettre.

Notons au passage que ce format est reproduit par la salle de cours (la chaire professorale face aux rangées d’élèves), ainsi que par  les impératifs de l’architecture et de l’urbanisme géométriques (passages et usages obligés), comme aussi bien les habitacles des transports en commun, qui font que les passagers sont dépendants d’un pilote).

Avec le développement des modalités techniques actuelles apparaît une « autonomie nouvelle des entendements », liée à des comportements refusant la contrainte, d’où un brouhaha permanent au sein duquel chacun cherche à se libérer de la soumission imposée par les souverains détenteurs de la connaissance.

Le savoir magistral à l’ancienne n’a plus lieu d’être puisqu’il est désormais disponible sur la Toile où Petite Poucette peut conduire à son aise sa recherche de connaissances. Le chaos assez primitif des comportements scolaires et universitaires implique sans doute la fin de l’obéissance aux « porte-voix » de la culture, donc à celle des experts décideurs que sont notamment les politiques.

La pédagogie est complètement à revoir.

Avons-nous toujours autant besoin d’en passer par les concepts ? La hiérarchie entre théorie et pratique, entre sciences dures et molles, la séparation en domaines étanches les uns aux autres, sont confrontées aux modalités du possible et au développement des singularités.

 

Au plan de la société, nous assistons à un renversement exigeant réciprocité entre puissants et sujets dépendants.

L’ennui si répandu au travail résulte d’un « vol de l’intérêt » par des décideurs loin du terrain, si bien que Petite Poucette cherche à imaginer une société qui ne soit plus structurée que par le seul travail. A cela pas encore de réponse.

La réflexion se poursuit autour de l’émergence de nouvelles compétences, de la multiplicité des expressions et de l’apparition du pouvoir hallucinogène des masses de données disponibles.

 

Ce qui apparait comme une redoutable fatalité aux yeux de certains, ce qui engendre donc au minimum beaucoup de pessimisme, excite la curiosité et l’intérêt de Michel Serres. Loin de les dénigrer ou de s’opposer à eux, il s’efforce de comprendre les mutants qui sont d’ores et déjà parmi nous.

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Published by Blogue-note de Jean Klépal
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Alain Sagault 03/01/2013 17:59

Au fait, j'ai profité de mon dernier commentaire pour relire cet article sur "La voix du vent". J'aurais dû quand je l'ai lu la première fois dire mon intérêt pour cette démarche modeste et
concrète, et mon respect de ceux qui loin des sirènes médiatiques créent de la vie (et non de la "richesse" ou du "buzz"). Voilà des gens qui m'intéressent, voilà des gens qui pensent et agissent.
Oui, nous avons besoin d'optimisme, mais rien n'est plus pernicieux que les faux prophètes, et notre époque littéralement apocalyptique en regorge.
Je n'accuse pas Michel Serres de tous les maux, je considère que son discours n'est justement qu'un discours, et qu'il manque du plus élémentaire sérieux, comme l'a d'ailleurs très justement
remarqué Serge Plagnol lui-même, pour ce qui concerne son domaine de compétence. Être optimiste n'est pas jouer à la fois les ravis de la crèche et les autruches. Bien sûr que le monde change, et
bien sûr que ça a des aspects passionnants. En voilà une découverte!
Encore faut-il prendre réellement en compte la complexité des phénomènes en cours; parler par exemple du miracle d'Internet sans aborder le problème de sa progression géométrique et de son coût
énergétique qui deviendra rapidement insoutenable (le virtuel, c'est très concret! Voir aussi le problème des terres rares et les désastres que ça engendre déjà, au Canada notamment), c'est ou être
stupide, ou se foutre du monde. Si j'étais moins violent, je parlerais seulement de légèreté intellectuelle et de fâcheuse désinvolture ! Je pourrais multiplier les exemples qui montrent que Serres
est littéralement enfermé dans les illusions du vieux monde technologique et consumériste.
En cela, il contribue selon moi à nous égarer, et il est d'autant plus dangereux que sa faconde et son "charisme" lui ont donné une audience qui ni sa pensée ni ses actes ne justifient à mes
yeux.
Quant à mon déchaînement de violence, je comprends tout à fait qu'il puisse déplaire, heurter, choquer, voire révolter. D'un côté, cela me désole, et pour un peu je serais tenté de m'excuser de ma
véhémence, qui ne me plaît pas vraiment, je ne m'aime pas violent. Mais d'une certaine façon, j'en suis ravi. Est-il vraiment raisonnable de nous demander de ne pas hurler (de peur, de douleur, de
colère, de rage, de désespoir, vous avez le choix) quand la machine à broyer nous écrase chaque jour davantage, écrase chaque jour davantage l'espèce humaine et ce qu'elle a encore d'humanité ?
Encore sommes-nous incroyablement privilégiés par rapport aux innombrables victimes de « notre belle civilisation occidentale », comme dit si bien l’affreux colonialiste Gibson dans Le Lotus bleu
!
J'aimerais seulement que mes interlocuteurs se demandent d'où vient cette violence, à quoi elle fait écho et répond, et qu'ils s'indignent aussi de celle, infiniment plus grave, plus déguisée, plus
perverse, qui s'exerce de la part des "élites" actuelles dans la guerre civile mondiale qu'elles mènent depuis des années contre les peuples et contre la planète que sous leur direction éclairée
nous ne cessons de détruire pour nourrir leur avidité et leur corruption, reflets démesurément grossis des nôtres…
L'oligarchie actuelle, qui sait très bien que nous sommes déjà dans le mur, est en plein sauve-qui-peut.
Littéralement, ces gens-là veulent notre peau, espérant ainsi sauver la leur.
Je n'ai jamais réussi à tendre l'autre joue, d'une part; d'autre part, je ne crois pas une seconde à la possibilité de débattre avec ceux que j'appelle les libéraux-nazis. De la violence
mondialisée, de l'état réel des choses, Serres ne dit et ne dira pas un mot, parce qu'il vit depuis toujours de ce système, et qu'il a su lui faire rendre le maximum, mais aussi parce qu'il est
structurellement incapable de sortir du carcan de la pensée positiviste. Il se présente comme au-dessus de la mêlée, alors qu'il est juge et partie, et par là même complice conscient ou non des
pouvoirs en place et de leur criminelle fuite en avant.
Ce qui se passe depuis six mois en France à tous les niveaux (dois-je vraiment faire la liste des faits significatifs?) comme ce qui advient dans le reste du monde ne me paraît pas relever d'une
analyse sereine et distanciée, mais du rejet organique vital d'un corps qu'on empoisonne (y compris au sens physique du terme, d'où le diflubenzuron, ou le Mediator, on n’a que l’embarras du
choix). Il vient, et je le regrette, car j'aime la tiédeur, un moment où Dieu (je veux dire la vie) vomit les tièdes.
Au stade d'involution où nous ont mené les néo-libéraux du fait de la massification généralisée, il n'y a plus de négociation possible : ils n'en veulent à aucun prix, puisqu'il leur faut tout.
Leur jusqu'auboutisme rend inévitable un totalitarisme financier résolument dictatorial (c’est déjà bien avancé) ou une révolution.
Ils ont raison au moins sur un point, parce qu'ils ne nous laissent pas le choix : il n'y a pas d'alternative.
Ou bien ils continueront à nous marcher dessus parce que nous continuerons à les laisser faire, ou nous les détruirons.
Nous ne voulons pas le voir, parce qu'ayant eu la chance de goûter plus longuement que nos pères aux joies et au confort de la paix, si relative soit-elle, nous avons très légitimement peur du
conflit.
Pourtant, aujourd'hui plus que jamais, nous avons davantage besoin de nous inspirer de Churchill que de Chamberlain. De Nizan et Suarès plus que de Serres.
Merci de m'avoir en réagissant permis de préciser un peu ma pensée ; et, par conséquent, vive la polémique!
Le débat académique, je le conchie depuis toujours. La pensée molle n'est pas une pensée, c'est une somnolente rumination entre animaux domestiques résignés.
Il est facile d’être optimiste les yeux fermés. Ce qui est beau et utile, c’est de le rester les yeux ouverts.
Allez, fermons le ban, je finirais par me prendre au sérieux, alors que je ne voulais que tenter de penser avec sérieux.

Blogue-note de Jean Klépal 03/01/2013 19:36



M'autorisant à outrepasser le "cas" Michel Serres, si tant est qu'il se pose, oubliant le style de la philippique pour en mieux goûter le fond, il me semble que se trouvent
ici énoncées des questions essentielles telles que pourquoi la violence, à quoi répond-elle, d'où provient-elle ? Malheur à celui par qui le scandale arrive ! Soit, mais le plus
scandaleux est-il celui qui hurle de façon très malpolie sa hargne ou celui qui très poliment, c'est à dire avec le cynisme d'une froide détermination, ne tient compte que de lui-même et de ses
semblables en se dotant de tous les moyens (parmi lesquels les plus meurtriers) pour soumettre le plus grand nombre à ses intérêts propres ? Oui, nous sommes à l'un de ces moments cruciaux
où la négociation, les atermoiements, les compromis(ssions), ne sont plus admissibles à peine d'une irréversible soumission. Citer Chamberlain c'est opportunément rappeler Munich, nous ne savons
que trop où cela a mené le monde. Se référer à cet immonde précédent alors que nous avons depuis le printemps dernier un gouvernement si compatible avec tout ce qu'il y aurait lieu de
rejeter sans appel me parait relever de la plus élémentaire hygiène mentale, en même temps que de la plus terrifiante lucidité.


Si ce blogue parvenait à contribuer à sa manière au nécessaire débat d'idées, et pourquoi pas à une certaine prise de conscience, ne saurait que me réjouir. Merci au commentateur.



Alain Sagault 28/12/2012 09:53

Cher Jean, suite à ton compte-rendu de Petite Poucette, j'ai pris la peine d'écouter tout au long son auteur ce matin sur France-Inter. Diagnostic confirmé, hélas : Michel Serres, encéphalogramme
plat.
Discours académique typique, pas seulement séducteur, carrément démagogique.
Serres, c’est le parfait faire-valoir du social-libéralisme, le héraut annonçant le « nouveau » règne de la plèbe mondialisée et fesse-bouquée, à coup de portes ouvertes enfoncées façon «
Ralliez-vous à mon panache blanc ! », de truismes, de formules creuses, d’âneries sentencieuses. Les évidences s’enchaînent pour peindre un tableau d’autant plus rassurant que flou : il y a du
prestidigitateur chez cet enseignant manipulateur (ah, ce « cher ami » récurrent, si condescendant, où se mélangent familiarité hautaine et proximité feinte !).
Pas l’ombre d’une vraie réflexion dans ce discours suranné d’un vieux beau tentant de se survivre en se raccrochant à une modernité déconnectée de toute réalité (crise économico-écologique
soigneusement occultée, puis évacuée avec une stupide désinvolture à peine évoquée par un auditeur que n’a pas complètement assoupi le ronron du marin autoproclamé (typique, le coup du marin
systématiquement resservi ! Il a fait Navale, et deux ans de service militaire dans la Royale, quel bourlingueur, un vrai petit Haddock… À ce compte, je suis skipper !).
Contraste hautement significatif des fausses audaces du conférencier de salon au fond de sauce lénifiant (dormez, les petits, nous pensons pour vous, levez-vous, les petits, nous sommes avec vous…)
avec la chronique « pêchue » du camarade Morel, qui suit et nous ramène sur terre, là où les beaux esprits ne se commettent pas, là où il y a des riches et des pauvres, des conflits et de la
pollution, là où le présent parle du futur, d'un futur déjà bien réel.
Michel Serres c’est le dernier avatar du stupide rationalisme des Lumières, le cadavre ambulant du matérialisme mécaniste et de sa désastreuse foi dans le progrès.
Grand-prêtre Gribouille du Dieu Internet, pape du prêt à porter pseudo-philosophique et d’un « anticonformisme » soigneusement calibré pour chatouiller sans irriter, Michel Serres, bien plus que
Paul Valéry, répond à la définition que donnait du poète du Cimetière marin (encore la marine, décidément, pas moyen de débarquer…) le vachard Léon Daudet : « Paul Valéry, c’est le rare pour tous
».
On n’arrête pas le progrès : Michel Serres n’est même pas rare.
Laissons-le vaticiner : on ne coule pas une épave.

Blogue-note de Jean Klépal 28/12/2012 10:47



Je trouve bien sévère cet éreintement, assez outrancier même. Portes ouvertes enfoncées ? Sans doute, parfois, mais les choses qui vont sans dire valent de temps à autre la peine d'être
dites. Un peu de fraîcheur dans ce monde de brutes, face à tous ces vieux doctes ronchons type Finkelkraut, par exemple, fait plutôt du bien. Un côté mondain ? Certes, mais il ne va pas sans
cesse dans le sens de la pente, contrairement à ce qu'affirme mon très estimable contradicteur.



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