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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 11:49

 

Hector Berlioz Mémoires comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre – Symétrie éd., 2010, 705 p., 14,80 €

  

Dissuasif par son volume, ce gros livre se révèle passionnant. Il se lit presque comme un roman d’aventure. L’aventure d’un génie musical obstiné, décidé vaille que vaille à imposer son style, sa manière, ses préoccupations, à un entourage souvent hostile, en France du moins.

 

Né en 1803, fils d’un médecin rural et d’une catholique pratiquante (« cette religion charmante, depuis qu’elle ne brûle plus personne, a fait mon bonheur pendant sept années entières ; et, bien que nous soyons brouillés ensemble depuis longtemps, j’en ai toujours conservé un souvenir fort tendre.»), mort en 1869, Berlioz a connu la Restauration et le Second Empire. Ses Mémoires font peu de place au contexte politique de son époque, ils sont tout entiers consacrés à la passion de la musique. La vie privée y est évoquée, sans plus, nous sommes prévenus d’entrée de jeu : « Je ne dirai que ce qu’il me plaira de dire ; et si le lecteur me refuse son absolution, il faudra qu’il soit d’une sévérité peu orthodoxe, car je n’avouerai que les péchés véniels. »

 

Initialement orienté par son père vers la médecine, la découverte des œuvres de Gluck « fut le coup de grâce donné à la médecine (…) le jour où … il me fut enfin permis d’entendre Iphigénie en Tauride, je jurai, en sortant de l’Opéra, que, malgré père, mère, oncles, tantes, grands-parents et amis, je serais musicien. »

 

A partir de ce moment, nous assistons à ses rencontres avec les célébrités de l’époque (Spontini, Kreutzer, Boïeldieu) et surtout à ses démêlés avec les représentants des institutions, Cherubini, directeur du Conservatoire, en tête. Nous sommes témoins de ses enthousiasmes et de ses rejets violents. Il ne se départira jamais ni de son opiniâtreté, ni de sa fougue. Il saura se montrer vigoureux polémiste à l’occasion. Il y a de la démesure et du gigantisme en cet homme.

 

La découverte de Virgile et de Shakespeare fut pour lui décisive (« Shakespeare, en tombant ainsi sur moi à l’improviste, me foudroya. »), de même que celle du Faust de Goethe. Leurs œuvres alimenteront fréquemment son inspiration. Beethoven, « l’immense », s’inscrivit très tôt à son Panthéon personnel, tandis que Mozart fut l’objet de bien des réserves («…Mozart, dont les opéras se ressemblent tous »), tandis que Bach l’ennuie. Liszt fut l’un de ses amis, Paganini lui confia son admiration pour ses compositions et lui vint même matériellement en aide. Il rencontrera en Allemagne Meyerbeer puis Schuman, qu’il appréciera, ainsi que Wagner.

 

Après quatre échecs successifs et bien des avanies, il obtient à 27 ans le Premier Prix de l’Académie, au moment de la révolution de 1830. Sa qualité de lauréat lui imposa un séjour en Italie, qu’il tenta d’éviter et s’employa à écourter le plus possible. C’est alors qu’il rencontra Mendelssohn. Son aversion pour le rapport des italiens à la musique connaît peu de limites.

De retour à Paris, il ne cesse, et ne cessera jamais, de pester contre les incohérences du monde des artistes, l’hostilité souvent manifestée à sa musique par des chefs d’orchestre (« Pauvres compositeurs ! … le plus dangereux de vos interprètes, c’est le chef d’orchestre, ne l’oubliez pas. ») ou des interprètes estimés insuffisants, sinon incompétents (« la classe nombreuse des musiciens qui ne savent pas la musique (…) quelle race que celle des chanteurs !»), des directeurs de théâtre routiniers et timorés («… un directeur aime … les choses qui lui valent promptement de bonnes paroles, des regards satisfaits … les choses … qui ne dérangent aucune idée acceptée … qui suivent tout doucement le courant des préjugés … »). Il déteste tout autant le persiflage de critiques « idiots ».

Sans cesse en bute à des questions d’argent il accomplit à contrecœur de longues années durant un travail de critique, qui non seulement lui déplait mais lui vaudra bien des inimitiés : «… sempiternellement feuilletoniser pour vivre ! écrire des riens sur des riens ! donner de tièdes éloges à d’insupportables fadeurs ! parler ce soir d’un grand maître et demain d’un crétin… ».

 

A partir de 1840, à l’âge de 37 ans, il commence à voyager pour donner des concerts à l’étranger. Bruxelles d’abord, Londres, puis l’Allemagne où il effectuera plusieurs séjours souvent heureux, et où nous le suivons de ville en ville, de concert en concert (« … la musique à Berlin est honorée de tous. »). Vienne le déçoit beaucoup car les viennois négligent Beethoven et lui préférent les opéras de Salieri, « ils aimaient mieux les nains ». A Prague, par contre, « la musique  … se meut et elle grandit ».

Son voyage en Russie, ponctué de concerts plus ou moins à sa convenance, fut l’occasion d’émotions intenses, avant son retour à Paris via Sans-souci où le roi de Prusse lui ménagea un accueil des plus chaleureux.

Ses lettres de voyage font peu des cas des régions traversées, elles concernent surtout l’agencement des théâtres, l’organisation des concerts, les répétitions, les rapports avec les artistes, les concerts eux-mêmes, et la réaction des publics. Si les éloges existent, destinés à tel ou tel, les éreintements ne sont pas épargnés. Berlioz n’était pas un tendre.

 

Ces Mémoires se lisent et s’écoutent avec avidité, comme une symphonie aux accents contrastés et aux développements magistraux. Ils ont un côté colossal bien en rapport avec leur auteur.

Ils sont parfois agrémentés de traits d’humour, notamment dans la transcription des affrontements avec les décideurs institutionnels. Le rapport phonétique des querelles avec Cherubini est souvent très drôle, marqué par une belle prise de distance.

Le goût de l’emphase et du gigantesque se traduit par la relation permanente des efforts à entreprendre pour parvenir à réunir des ensembles de plusieurs centaines d’exécutants, voire plus d’un millier, de même que pour se procurer les instruments nécessaires à l’exécution du concert programmé. Harpes et cuivres lui procurent bien des soucis.

Une farouche intransigeance, pointilleuse, quant au respect des moindres intentions de chaque compositeur ne cesse de l’animer et de l’opposer à des chefs ou à des instrumentistes indignes ou incapables, tentés de contourner les difficultés. Il dénonce avec véhémence ceux d’entre eux qui tentent de comploter pour saboter ses œuvres dont l’exigence les déroute.

Il s’insurge contre l’incompétence des jurys académiques, ce qui ne l’empêche nullement d’être sensible aux honneurs et aux éloges.

Les problèmes d’argent, le compte des recettes et des débours, tiennent une place importante dans ses préoccupations, ce qui ne lui interdit pas l’audace de projets ambitieux, financièrement très risqués. Ces soucis fondent en grande partie sa volonté de pouvoir tout contrôler, de tout diriger. 

 

Compositeur mais également chef très exigeant, il livre un ensemble de réflexions fort intéressantes sur la formation des musiciens, des chanteurs, et des chefs auxquels une connaissance précise des caractéristiques de chacun des instruments est indispensable. Hors de cette connaissance, le chef est incapable de conduire et de s’imposer à l’instrument qu’est pour lui l’orchestre tout entier.

 

Terminés voici bientôt cent cinquante ans (1865), ces Mémoires sont aujourd’hui encore d’une grande actualité. Ils offrent un accès de grande qualité à la compréhension de divers aspects de la création musicale.

 

 

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Published by Blogue-note de Jean Klépal
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commentaires

plagnol 10/01/2013 15:54

Comme quoi les rapports entre artistes et leurs contextes historiques sont toujours un peu les mêmes quelque soit l' époque , conflits , contradictions , économie de l' art , polémiques etc...
A lire en entretien de Régis Debray très intéressant dans le quotidien La Croix ( sans doute visible sur leur site ) à propos de la littérature et de son nouveau livre " modernes catacombes" :" Un
style est une incarnation . A travers un style , je dois pouvoir rencontrer un souffle , un corps , une présence vivante . Et pas qu' on me délivre des idées : cela les intellectuels savent faire .
mais qu' on me fasse passer un certain frisson existentiel, sensuel, sensoriel. faire naitre une émotion par les mots sans recourir à la musique , c' st très difficile . A défaut de génie , il y
faut beaucoup de travail ." extrait de l' entretien . cela est vrai pour la peinture aussi ! .