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26 août 2012 7 26 /08 /août /2012 11:26

Citations du philosophe Jean-Paul Curnier, Le Bec en l’air, 2012, 254 p.

 

Curieux titre pour un curieux ouvrage dont le format et la reliure en plastique bleu ciel font aussitôt penser à ces Bibles des Gédéon parfois présentes dans les chambres d’hôtel. A la couleur près, sa présentation l’apparente également au Petit livre rouge de Mao, ce qui ne manque pas de saveur.

Mention d’éditeur et de dépôt légal, mais aucune indication de prix. Livre qui m’a été offert, distribué à l’occasion d’un des spectacles du Festival d’Aix-en-Provence de cet été 2012. Peut-on se le procurer en librairie ? Réponse à vérifier auprès du libraire préféré de chacun.

Si le contenu est sérieux, les apparences semblent conformes aux facéties dont l’auteur, philosophe, homme de spectacle, agitateur culturel polyvalent, est friand.

Ce penseur et amateur d’art à la critique acerbe et lucide, souvent désabusée, est l’auteur prolifique d’essais, de pamphlets, d’articles et de travaux pour le théâtre et le cinéma. Il se produit parfois sur scène et on l’a vu figurer dans plusieurs courts-métrages, dont un signé Jean-Luc Godard.

(Google en dit davantage au sujet de ce trublion.)

 

Il pourrait y avoir du Frégoli chez Curnier.

 

L’ouvrage résulte d’un collage de remarques et de réflexions requérant quelque attention, regroupées sous des intitulés de pseudo chapitres procédant d’une suite farfelue de poncifs chers à la platitude quotidienne du Café du Commerce. On retrouve là l’humour décalé d’un écrivain aimant à masquer le sérieux sous la dérision. Il se délecte à piétiner le pouvoir intimidant des penseurs officiels dont le jargon obscur et prétentieux empêche toute socialisation de la pensée en tant que fait poétique et politique.

Le rire et la prise de distance qu’il permet constituent des armes efficaces contre la désespérance.

Ces citations sont puisées à des sources, articles et ouvrages, dont les plus anciennes remontent à 2000. C’est dire leur actualité.

 

*

* *

 

Quelques exemples non exhaustifs de contenu, grappillés parmi les thèmes les plus récurrents (emploi d’un  ordre alphabétique pour plus de commodité de lecture) :

 

Banlieues      Les discours sur l’urgence des problèmes à résoudre se ramènent à un « éloge tacite et vénéneux » de l’ignorance à leur égard.

Les banlieues sont en fait un gigantesque « dépôt de rebuts humains » que l’on renonce depuis longtemps à admettre dans la collectivité des bien pensants.

Banlieues et bidonvilles sont la manifestation « de la sauvagerie instituée qui règne à l’échelle planétaire. »

 

Bourgeoisie  Elle se caractérise par son désir de profiter de la société telle qu’elle est, sans jamais aucune remise en cause sérieuse. Suivre le courant dominant est son credo.

 

Capital           Il s’impose comme la seule évidence possible, il se répute ainsi intouchable. Il est devenu la Loi unique de l’espèce humaine devant laquelle tout se juge et se réfère. C’est par lui que vivre ensemble l’impossibilité d’être ensemble exige l’abandon du rêve. Il a trouvé dans l’effondrement du système soviétique une forme de « virginité politique. » La vérité ne lui importe pas car pour lui la conscience n’est qu’accessoire.

Il débouche nécessairement sur le vide d’une immense illusion, celle d’en finir avec l’assujettissement au désir marchand, qui n’est que « promesse d’égalité et de fraternité dans l’humiliation. »

L’achèvement de sa domination mondiale lui permet « de se travestir … en croisade pour la justice, la paix et la liberté… » grâce au faux nez du Devoir d’ingérence humanitaire.

 

Chômage       Dès lors que l’échange marchand conditionne la vie humaine, celle-ci perd totalement sa valeur, y compris pour ceux-là même qui, perdant toute valeur d’usage, ne trouvent plus à se faire employer.

 

Compétition  Un mode de « racialisation, de culturalisation et de naturalisation des inégalités économiques ». En fait, un jeu truqué de la guerre économique, assorti de règles mafieuses.

Euphémisme permettant d’éviter de parler de guerre alors que celle-ci bat son plein.

 

Culte de la personnalité     Plus besoin de führers, de petit père des peuples ou de lider maximo à révérer, chacun désormais est incité à se livrer sans retenue au culte de soi et de sa propre personnalité. L’émiettement est total, tout bénéfice pour le totalitarisme marchand.

 

Démocratie   La « vie démocratique idéale se résume au rituel folklorique et à-demi désaffecté des élections. » Elle entraîne, favorise et raffine la passivité.

 

Elections       « Le peuple n’a rien à faire avec les élections, sauf à approuver majoritairement ou désapprouver minoritairement ce qui se fait en son nom ».          

 

Gouvernants            La Grèce et l’Italie préfigurent ce que seront les gouvernants de demain : des familiers de la finance, dont elle sera la seule patrie, des hauts techniciens de l’argent, des non politiques.

Le mode de gouvernement désormais largement en place se fonde sur la peur, et les désillusions qu’il induit distillent en permanence de la peur.

 

Jugement      L’enjeu est de faire disparaître la pensée délibérative au profit du jugement de droit.

 

Liberté d’expression          « Le sujet le plus comique au palmarès du rire. » Administration quotidienne du néant, il n’est que de lire la presse, d’écouter la radio, ou, pire, de regarder la télévision.

 

Néant             L’impuissance des uns, l’assentiment de quelques autres et l’obéissance du plus grand nombre, associés à l’incrédulité. Ce qui conduit immanquablement à « l’extermination des civilisations ».

C’est aussi la négation de la plus grande partie de ce qui fonde l’existence humaine.

 

Peuple           Le peuple n’est plus que ce qui en a été fait : « une multitude automatisée … une cohorte infantilisée … (issue) de cinquante années d’abêtissement acharné… »

 

Politique        « Peu à peu, le personnel politique se transforme en clergé d’un pouvoir invisible… »

« Si le bien ne peut être prouvé, le mal, lui au moins, peut être constaté et c’est un changement complet dans le mode de jugement politique et dans la façon de penser le politique qui s’est mis en place. »

 

Pouvoir          Le totalitarisme est l’horizon même du pouvoir. Le capitalisme est nécessairement totalitaire.

 

Raison           L’attitude raisonnable désormais, c’est de ne plus rien envisager en dehors de ce qui est.

 

Révolte          « Quand plus personne ne songe à manifester un simple « non ! », c’est que toute révolte est devenue nécessaire. » (Oui, certes, mais nécessaire ne signifie pas suffisant.)

 

Révolution    Une invention de l’inconnu, la condition de l’inouï, devenue « un mot de manuscrit ».

 

Rire    Le plus risible c’est que la démocratie montre que « tout peut être dit, tout peut être entendu sans que jamais la moindre suite n’y soit donnée. »

 

Souveraineté populaire     Un archaïsme culturel, à supporter au même titre que la journée chômée du 1er mai.

 

*

* *

 

Jean-Paul Curnier nous dégage les bronches et nous propose un bel exercice d’hygiène mentale : la culture de l’intranquillité, prélude au bien-être d’une pensée débarrassée du mythe de l’éternel retour, ainsi que des faux-semblants du discours prétendu savant.

Si aujourd’hui la crise de conscience est devenue denrée si rare, c’est bien à cause de la disparition des conditions d’une prise de conscience. Mieux vaut sans doute le déclic salutaire d’un amusement qu’un gémissement complaisant, inutile parce qu’attendu.

Le sursaut commence par un rire qui ne s’en laisse pas conter. L’autonomisation de la pensée passe nécessairement par la dénonciation opiniâtre du formatage officiel. Souligner le ridicule du sérieux  procède de la pulsion de vie.

 

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Published by Blogue-note de Jean Klépal
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Alain Sagault 27/08/2012 11:23

Bravo à Curnier (et à toi d'en parler et de partager un peu de ses roboratives conclusions)! Tâcherai de penser à t'envoyer au moins des extraits de son petit recueil "L'extrême ordinaire", que
nous travaillions en classe dans les années 90, et dont l'un des textes figurait sur la liste de textes présentée à l'oral du bac par mes zheureux zélèves!
"Comme c'est loin, tout ça! Pauvre petite princess pâle…"

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