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10 juillet 2012 2 10 /07 /juillet /2012 23:00

(Ecrits en 2004, pas encore oxydés…)

 

Rappel :

PMV 1, Après, Biennales et salons, Camargue, Chili

PMV 2, Christianisme, Corps, Démocratie, Distance, Ecrire

 

 

GENITEUR

 

Pour un mâle concevoir un enfant est chose fort simple, presque banale, mais la paternité n'est pas immédiatement donnée pour autant. Elle procède d'un cheminement, elle nécessite une adoption, c'est à dire une reconnaissance mutuelle père-enfant et enfant-père. L'affectivité joue un rôle premier dans cette relation, elle ne saurait suffire, l'estime et le désir réciproques l'alimentent profondément. Il s'agit d'une relation établie sur une ligne de crêtes, difficile, parfois vertigineuse, sujette à accidents, où le versant à l'ombre est l'immédiate contrepartie de celui au soleil. La vigilance s'impose. Si l'enfant éprouve le besoin d'une relation équilibrée entre fonction maternelle et fonction paternelle, il paraît évident que celle-ci peut aussi bien s'exercer avec un père de substitution que l'enfant se choisit à un moment donné, crucial pour lui. La situation de père est des plus fragiles, peut-être même des moins évidentes.

Pendant des siècles le père s'est généralement satisfait d'être un personnage lointain, ne considérant l'enfant que lorsque celui-ci commençait à devenir intéressant. Les jeunes années étaient affaire de bonnes femmes... Voilà sans doute une conquête de notre époque que l'importance reconnue au père, et volontiers assumée par la plupart. Mystère pour un père de la relation à sa progéniture, mystère également de l'incomparable relation maternelle.

 

 

 

 

GUERRE

 

Dans les environs d'Arras, à Vimy, cent hectares de friches guerrières sont transformés en mémorial de 14/18. Il s'agit d'une des plus belles et des plus émouvantes stations du souvenir qui soit. La route passe à plat entre bois taillis et champs de maïs pour déboucher sans transition sur un territoire plein de bosses et de cratères plantés de résineux. On croirait la surface cabossée d'un astre lointain comme parfois les révèlent les télescopes.

La terre défoncée, l'herbe, des arbres et le silence.

 

Des visiteurs assez nombreux, discrets et attentifs.

Un sentier à parcourir et nous débouchons sur des vestiges de tranchées taillées à vif dans les vallonnements, étroits boyaux consolidés par des sacs cimentés, profonds d'un peu plus qu'une taille humaine, parfois quelques marches mènent à un angle saillant face à son homologue, à une vingtaine de mètres seulement au sommet d'un cratère.

Des panonceaux indiquent tranchée canadienne, quelques pas plus loin tranchée allemande. Les lignes ennemies se dupliquent. Les combattants pouvaient s'entendre lorsque cessait la mitraille, paraît-il. Des souterrains taillés dans la glaise existent encore.

Roland Dorgelès, Henri Barbusse, Erich-Maria  Remarque sont embusqués là. J'ai lu jadis Les Croix de Bois, Le Feu ou A l'ouest rien de nouveau, tout cela que j'avais oublié resurgit, je suis brusquement confronté à une réalité que ne masque plus aucune fiction romanesque.

 

Pendant trois ans des hommes mués en bétail farouche par des bouchers laurés et galonnés se firent face ici d'une ligne à l'autre, des hommes dont la vie ne valait guère plus que l'arithmétique sanguinaire des Etats-majors. En avril 1917 trois jours de bataille furieuse permirent aux canadiens de reconquérir le site. Plus de dix mille malheureux décrétés ennemis irréductibles périrent lors de cet affrontement sauvage.

Les cratères témoignent des tonnes d'obus qui s'abattirent sur cette terre, qui hachèrent les combattants. C'est hallucinant.

 

L'endroit est beau, nulle construction prétentieuse, aucune stèle ne viennent le polluer. Ce lieu de mémoire, devenu territoire du Canada, est d'autant plus fort qu'il est conservé en l'état, dans son dénuement. Pour simplement témoigner. Le silence a succédé depuis longtemps au fracas meurtrier, les cicatrices demeurent, la végétation en modifie seulement les apparences, en aucun cas la réalité.

 

A quelques centaines de mètres, sur une esplanade dénudée, un monument gigantesque surplombe la crête. Il domine le paysage d'où émergent au loin terrils et chevalets de mines, il tourne le dos au champ de bataille proprement dit. Il ouvre sur un horizon d'où surgirent les envahisseurs, de siècle en siècle.

 

Au retour, passage au Mur des fusillés, dans les fossés de la citadelle d'Arras. Plusieurs centaines de résistants furent froidement exécutés là par les nazis pendant la seconde guerre mondiale. Les petits matins blêmes revêtent un sens aigu dans ce sinistre cul de sac au fond duquel une pierre érigée, muette, évoque un possible poteau d'exécution.

Ici aussi, la même sobriété, chaque martyr est signalé par une plaque sur laquelle figurent son appartenance, ses noms et prénoms, dates de naissance et d'exécution, profession et commune de résidence. La plupart étaient fort jeunes. Très nombreux sont les ouvriers membres du Parti Communiste, quelques enseignants et quelques professions libérales.

 

Si à Vimy nous pouvons imaginer des hommes broyés par une sauvagerie égale, ici la bestialité de bourreaux niant toute humanité à leurs victimes est manifeste. Pour les nazis, l'adversaire n'était rien d'autre qu'un machin, un stuck, en tout cas pas un homme.

 

 

 

 

IMAGES

 

L'envahissement vidéographique amoindrit nos facultés de perception et d'intelligence des contenus, l'instantanéité et l'ubiquité ont rendu banales les images chocs. La fonction de preuve de telles représentations est fréquemment obérée par les traficotages dont elles sont l'objet.

Et pourtant, la richesse du visuel est considérable. A une perception globale instantanée, aperception, où le tout est donné dans l'immédiateté, succède un parcours d'invention (in-venire), une exploration nécessaire.

 

L'image précède souvent le discours, qu'elle nourrit.

 

A la différence de la lecture qui chemine selon le texte, sa saisie requiert une intraspection lente et patiente pour aller de la périphérie vers le centre, vers l'épaisseur, la densité du document. Certaines figurations sont bavardes (gothiques ou baroques), d'autres aiment la sobriété (romane, chinoise ou esquissées).

Le défilement cinématographique est à mettre en parallèle avec l'écriture, il stimule l'imaginaire. Composer une image relève d'une difficulté certaine ; correspondances, résonances, contrastes, organisation des équilibres voilà qui fouette l'esprit.

Concevoir la maquette d'une publication s'apparente à cela et en fait le prix.

 

Il faudrait également parler de l'image de soi, mais comme disait Kipling ceci est une autre histoire...

 

 

 

 

IMPREVU

 

L’imprévu fait le sel de toute rencontre avec un artiste. Alors que nous envisageons un projet partageable, dès la rencontre suivante il se trouve mis en question. Chacun a réfléchi de son côté, plus rien n'est comme envisagé, les représentations se télescopent, des ailleurs et des autrement se font jour qu'il convient d'explorer et d'enrichir. Le désir initial suffit, il s'amplifie, les dérives nous portent, les modalités et les contenus s'étoffent de leurs perturbations.

 

Pour aller où tu ne sais pas, va par où tu ne sais pas.

La linéarité est proche de l'électroencéphalogramme plat.

 

 

 

 

INACHEVE

 

L'inachevé en ce qu'il a d'imparfait, dit l'existence possible d'une indescriptible perfection, aussi peu représentable que la face de quelque Dieu. Un éloge de l'imperfection pour ce qu'elle nous apprend de l'inatteignable de la perfection serait à tenter.

 

Seul celui qui a achevé en esprit l'inachevé peut découvrir la véritable beauté (Okakura Kakuza - Le livre du thé).

 

Il se produit parfois qu'une proposition ne prend vraiment sens que par sa non finition, son imprécision. Ce sont traces de pinceau, réserves, effleurements, phrases laissées en suspens, le suggéré de l'écriture poétique, dont les prolongements suscitent bien des échos. L'émotion sourd fréquemment de dessins, d'esquisses, de sinopies, où sont signifiées des intentions que cèle toujours l'œuvre achevée.

Les bâtisseurs anciens connaissaient à merveille la vertu de l'inachèvement, qui prenaient soin de ne surtout pas complètement terminer leur ouvrage, tels ces ponts du Diable auxquels manque seulement une pierre, moyen de berner Lucifer contraint d'attendre indéfiniment son tribut.

 

Pour la philosophie, comme pour la politique, la science peut-être, la recherche utopique de la perfection est à l'évidence grosse de violence totalitaire.

Achever manifeste la volonté d'imposer un autoportrait, donc de ne laisser aucune place à l'autre.

L'inachevé permet à l'autre non seulement d'exister, mais de prendre une part active au propos qu'il lui appartient de poursuivre à sa guise.

 

 

 

 

INCONNUE

 

Par le recours à l'inconnue, ainsi que par l'existence du zéro frère jumeau de l'infini, les mathématiques érigent leurs forces.

Le zéro est la marque du rien, du vide. Multiplié par lui-même il refuse de grandir, comme il interdit de rendre tout autre nombre plus grand.

Il suffit de nommer x ce que l'on ignore pour intégrer cette lacune dans un raisonnement que plus rien de définitif n'empêche.

Nommons x Dieu, qu'il existe ou non, multiplions si l'on veut cette valeur inconnue par zéro, rien ne parviendra à interrompre le cheminement entamé, qui utilisera d'ailleurs cette énigme pour se développer.

 

 

 

 

INTOLERANCE

 

L'intolérance devient une nécessité première face au scandale philosophique de la reddition de l'esprit devant les dogmes (cf. D. Sallenave, Dieu.com - Gallimard, 2004).

 

En premier lieu, faire l'éloge de l'athéisme.

Athéisme (absence du besoin de Dieu et non pas négation de Dieu, ce qui demeurerait une croyance) plutôt qu'agnosticisme, c'est à dire affirmation d'une liberté pleine et entière au lieu de la mollesse complaisante d'un doute.

Avons-nous le besoin de croire ? A l'évidence OUI, sinon comment se porter en avant, comment se prolonger en actes, comment nourrir des projets ?

Avons-nous pour cela besoin d'un Dieu ? Bien clairement, NON !

 

L'athéisme ne peut être que joyeux. Il refuse mensonges, approximations, médiocres soumissions, sordides compromissions, au bénéfice du bonheur d'être indéfiniment libre et responsable.

Procéder alors à l'éloge glorieux de l'intolérance.

La tolérance n'est qu'une fausse barbe. Elle ne peut trouver à se développer que dans l'affirmation d'identités irréductibles les unes aux autres. Elle instaure nécessairement une mosaïque d'appartenance incompatible avec l'existence d'une collectivité civique. Elle appauvrit la vie en société, elle empoisonne la cohésion sociale en renforçant les capacités de nuisance de groupes confessionnels immanquablement constitués en groupes de pression, donc d'oppression.

L'existence de communautés s'érige à l'évidence au détriment des individus et de leur liberté d'expression. Les communautés divisent ; les religions, toutes les religions, s'établissent comme plus grand commun diviseur, alors que la laïcité et l'athéisme représentent les seuls principes unificateurs possibles d'un ensemble social soucieux de fonctionnement équitable et équilibré.

 

Toute expression publique à caractère religieux, ou d'origine religieuse, est à bannir au nom même de la construction jamais terminée du partage d'une identité collective sans cesse en péril. La croyance religieuse et les pratiques qu'elle entraîne doivent demeurer strictement privées ; elles n'ont en aucun cas à empiéter sur l'espace de l'interrelation où se rencontrent non seulement des croyants de diverses origines, mais aussi des incroyants de l'existence desquels on tient beaucoup trop peu compte.

Un Etat laïc et républicain se doit d'être également intolérant. La démocratie ne peut pas souffrir d'à-peu-près. Une stricte intolérance apparaît comme la voie philosophique et politique menant au respect égalitaire de chacun dans la singularité des individualités. Elle affirme l'indispensable vigilance à l'égard du pouvoir mortifère des croyances religieuses.

 

Si le temps érode, il révèle aussi, il décape peu à peu la gangue des compromis pour laisser apparaître, nus, les cristaux inaltérables de l'intransigeance.

 

 

 

 

ISRAËL

 

L'Etat d'Israël dissout le juif historique.

Fonder un Etat juif, tentative pour l'Occident de se débarrasser de l'horreur de la solution finale, fut sans doute une erreur monumentale, totalement en dissonance avec la mémoire et les traditions juives, une négation de la richesse et des apports de la diaspora.

Dès lors que la Terre Promise était offerte, Israël se voyait condamné à se perdre. Instauré dans la droite ligne du colonialisme conquérant cet Etat ne pouvait que devenir impérialiste, à l'instar de ceux qui lui ont permis de naître et le soutiennent aveuglement depuis lors.

 

Israël en tant qu'Etat dénie aujourd'hui aux juifs, quoi qu'ils en aient, toute possibilité d'assimilation dans quelque pays que ce soit, comme dans tout système mondial équilibré. Par bonheur, il en est parmi eux qui savent raison et distance garder, ceux-là savent éviter de dramatiques confusions. Leur tâche est rude.

Cet Etat se pose dramatiquement en marge de tout ce qui n'est pas lui-même dans sa volonté d'expansion à laquelle le condamne son refus de l'altérité. Violent, il est dramatiquement acculé à la violence et au rejet de tout ce qui n'est pas lui. Il paraît fort peu à même de trouver en lui les conditions de sa sauvegarde.

Dès lors qu’il existe, il ne saurait être remis en question. 

Peser sur lui, le contraindre comme un vulgaire Etat voyou (qu'il est), constitue une nécessité impérieuse.

 

 

 

 

JARGON

 

Dans mon courrier, une lettre d'information d'une société de téléphonie mobile.

On me propose aimablement de m'exprimer autrement grâce aux MMS, SMS et e-mails, j'apprends en outre qu'il y a du nouveau dans le chat vocal, qui comme chacun sait correspond aux dialogues en direct, petites annonces et speed dating. La notice ajoute, superbe, tout y est. Pourquoi se priver ? Je me dois de souscrire à l'offre.

 

Nous n'en sommes plus depuis longtemps au franglais que dénonçait Etiemble il y a beau temps, nous baignons dans un infra-langage correspondant à la déliquescence générale des relations interpersonnelles et de la pensée. On parle désormais d'un anglais véhiculaire, le basic english, bagage minimum indispensable pour qui veut non pas échanger, converser ou réfléchir, mais communiquer. Alfred Jarry ne pourrait rêver mieux en matière de décervelage.

La Com'...

 

Alors que l'apprentissage d'une langue seconde est à l'évidence très bénéfique pour la formation de l'esprit, certains se préoccupent de rendre l'apprentissage de l'anglais de communication internationale obligatoire dès l'école primaire. Il pourrait donc s'agir d'imposer ainsi l'étude d'un sabir atlantique, le globish, à tous les jeunes français, notoirement en retard sur ce plan par rapport à leurs semblables européens. C'est grâce à cela que les peuples nordiques nous sont supérieurs car ils parlent tous aisément cet anglais, au détriment peut-être de leurs langues propres, danois, suédois, norvégien, finnois..., devenues honnêtes patois que l'on ne pratique plus qu'en famille ou entre indigènes vivant dans la même réserve.

 

 

 

 

LECTURE

 

Les livres ont une considérable intensité émotionnelle. Le livre est d'abord un objet dont l'odeur, le poids, la couleur sont chargés, certains d'entre eux sont de véritables boites de Pandore. Je me souviens presque pour chacun de ceux que je possède du moment où je l'ai acquis. Que quelqu'un intervienne sur ma bibliothèque et je m'en rends rapidement compte. Hors de la nécessité d'un fichier particulier, je sais aisément localiser chacun des livres qui couvrent les rayons. Les contenus n'ont pas tous la même précision, voilà pourquoi j'aime m'y reporter de temps en temps, les découvertes sont alors fréquentes. Il s'agit parfois de retrouvailles, à d'autres moments de désintérêts surpris, ou bien d'étonnements à savourer.

Lire est un besoin, sans rien à lire je me sens démuni. Ce besoin est parallèle à celui de l'écriture.

C'est en lisant que je picore, que je m'alimente. A force de lectures, j'ai le sentiment de devenir lecteur de parti pris en cela que je suis de moins en moins susceptible de m'attacher à un texte qui ne retient pas suffisamment mon attention. Souvent les romans m'assomment, ils s'essoufflent vite et m'incitent la plupart du temps à la lecture en diagonale. Si les premières pages m'intéressent et me paraissent souvent riches et fort dignes d'éloges, peu à peu, les combines ou le délayage de l'auteur se font jour et je saute d'abord des paragraphes, puis des pages, voire des chapitres entiers avant d'abandonner le livre.

J'aime par dessus tout les ouvrages qu'il me faut lire un crayon à la main. Prendre des notes et s'y reporter parfois longtemps après rafraîchit, entretient, mobilise l'esprit. La lecture est à la fois respiration et humus essentiel.

 

 

 

 

MARGINALITE

 

L'émiettement oppressif oblige à la constitution de réseaux contestataires. Des chaînes neuronales, des archipels de micro-résistances sont à créer et à entretenir.

 

Rien ne sert plus de s'affronter massivement à un pouvoir (central ou désormais décentralisé), qui ne demande que cela pour se trouver renforcé dans son être comme l'a bien montré Michel Foucault commentant les travaux de Jeremy Bentham à propos de son Panoptique. Si l'Etat se dépossède peu à peu de son exclusivité, il n'en diffuse que mieux les principes d'asservissement auxquels il tient, il les délègue à des élus territoriaux dont le coloratur importe peu en fin de compte ou à des monopoles capitalistes avides de s'en saisir pour mieux asseoir leur propre imperium.

 

Face à l'oppression universelle du nivellement mou, la moindre des choses est de rompre le contact, de se tenir à l'écart, de ne relayer ni la mode, ni la bien-pensance officielle quels que soient les oripeaux dont elle se pare. Il n'est aucun compromis possible.

Etre farouchement en marge, se tenir dans les marges, là ou le blanc de la page permet d'écrire autre chose.

Vrai pour la pratique artistique, vrai pour l'emploi de sa vie.

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Published by Blogue-note de Jean Klépal
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