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4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 23:00

 

Depuis son orée personnelle Giuseppe Caccavale explore sa passion pour l'art des origines, des Etrusques, puis de Pietro Cavallini et Cimabue, prédécesseurs immédiats de Giotto, aux confins du quattrocento italien et flamand. Ce qui s'est notamment traduit par une longue résidence à Gand au cours des années 90.

 

Bien sûr, les siècles postérieurs comptent des artistes considérables, mais à chaque fois d'exception, car toujours hors des voies pratiquées, toujours singuliers, souvent vilipendés, tard découverts. S'il se réfère également à eux, il souligne non sans raison que l'empire de la mode a commencé sitôt que l'art est entré dans les demeures privées ; répondre aux souhaits des mandataires mécènes, princes ou riches marchands, s'est peu à peu imposé, jusqu'à devenir la règle. Baroque, maniérisme, narration lyrique, académisme, pompier pompeux, se sont ainsi développés pour eux-mêmes, sans véritables limites ni raison autre que celle de sacrifier au goût du moment et de témoigner de la munificence du potentat ordonnateur. En devenant mondain, l'art a commencé de se perdre, il a sacrifié à la virtuosité technique, oubliant le sens, jusqu'à parvenir aux outrances mortifères des installations, résultat de la tabula rasa devenue dogme grotesque pour certains.

Les prémices de cette dérive sont clairement identifiables à Venise en particulier, grâce à Tintoret et ses émules. Ils disent tant, ils montrent tant, qu'on n'entend ni ne voit plus rien. Visiter la Scuola grande San Rocco, temple tintoresque, suffit à s'en persuader.

 

Le propos de Caccavale est constamment de scruter et de développer pour tenter de mieux comprendre ce que les Maîtres ont exploré avant lui. Il s'efforce de prolonger en creusant les exemples auxquels il se réfère en permanence. En cela réside le caractère novateur, exceptionnel même, de son travail, son goût du détail significatif. A l'écart des sentiers battus, il poursuit le sillon.

Son souci de la pureté originelle l'a poussé à retrouver les gestes et le savoir-faire des fresquistes anciens qu'il a honorés des années durant en se consacrant à un mode d'expression où il a su atteindre l'excellence.

La préoccupation du Faire - il Fare -, ce qui constitue le secret mystérieux de toute apparition liée à l'exercice d'un travail soigneux et méthodique, est une de ses constantes. Le souvenir d'une rencontre organisée il y a près de vingt ans en sa présence et celle d'Alain Diot sur ce thème au sein de la donation Mario Prassinos, à Saint-Rémy-de-Provence, surgit à point nommé.

 

Artiste ambitieux, il n'a de cesse de s'effacer derrière la tâche à laquelle il s'applique avec une ferveur parfois monacale.

Il adopte une position radicale et n'en déroge pas. L'oeuvre doit parler d'elle-même, il n'est nul besoin de discours ou d'ornements parasites.

Cette attitude tout à fait décalée, parfois déroutante, pourrait paraître hautaine. Souvent incomprise, elle lui a valu quelques sévères mécomptes (des oeuvres manipulées sans aucune précaution, abimées, dans un établissement d'enseignement où il se trouvait en résidence, par exemple).

Elitiste ? Certes, non ; intransigeant, assurément. Il est persuadé du bien fondé d'une position sur laquelle il n'accepte pas de céder le moindre pouce.

 

Passionné de lecture, de poésie notamment, familier de quelques écrivains, il consacre l'essentiel de son activité depuis trois ou quatre ans à l'écrit. C'est à dire aux paroles, aux mots, et aux lettres. La structure de la graphie le fascine. La chair du caractère, ce que recèlent son épaisseur, sa forme, son architecture, mobilisent sa curiosité et son énergie.

Il faut l'entendre évoquer ces figures gothiques ceintes de banderoles supports de sentences ou de nominations, ces figures d'où s'échappent des signes et symboles propres à prolonger l'apparence en suggérant une intériorité si difficile à saisir, mais intensément ressentie.

Tenter d'exprimer l'indicible. Tenter de capturer ce qui échappe. Tenter de faire réapparaître le disparu, si présent pour peu que l'on écoute le silence. Tenter de figurer l'indiscernable.

Caccavale est tout entier dans ce défi, aux antipodes de l'universelle préoccupation de la publicité et de la marchandise. Il se garde de la hâte et de la précipitation.

 

Résistant, il ne vante pas le passé pour tenter, nostalgique, d'y revenir. Il le revendique comme un terreau nécessaire à une fondation rénovée de notre rapport au monde. Se réapproprier le passé pour en faire le tremplin d'une indispensable aventure nouvelle, voilà son défi.

 

Sans mémoire, sans souvenirs, l'imagination créatrice est-elle possible ? Sans passé, l'avenir devient inconcevable, seul demeure un présent dénué de qualité. Comment mieux affronter le vide actuel qu'en revendiquant l'importance de l'enseignement des pères fondateurs et en s'efforçant de le prolonger ?

 

Son propos n'est rien d'autre que l'expression d'une volonté folle, provocatrice, dérangeante : refonder l'art perdu de notre temps, et par là redonner sens à une époque totalement désorientée.

Vox clamavit... Fascination de l'enjeu.

 

 

Le CIRVA (Centre International de Recherche sur le Verre et les Arts plastiques de Marseille) accueille depuis la fin des années 90 ses propositions et lui permet non seulement de les mettre en œuvre, mais aussi de les exposer de temps à autre (on se souvient de la grande exposition Voce parla luce à la chapelle de La Vieille Charité, en 2007). Il y travaille régulièrement à la poursuite des rapports entre un support particulier, des objets façonnés en verre de très haute spécificité, et la gravure ou la peinture de motifs ou de textes empruntés au patrimoine auquel il se réfère. De cette confrontation naissent des propositions singulières pour lesquelles la rencontre entre les exigences d'une technique affirmée et l'étrangeté de projets décalés débouche sur la création de pièces aussi paradoxales que surprenantes.

 

 

   Cirva 07-11

 

 

Rome lui a confié l'an dernier l'ornementation du plafond de la salle de lecture de l'Instituto Nazionale per la Grafica, à deux pas de la Fontaine de Trevi. Forte de ses traditions artistiques jamais démenties, loin de le craindre, l'Italie sait accueillir et honorer l'insolite.

A partir d'un choix de poèmes, il a conçu cette intervention comme l'écriture gravée dans l'espace d'une partition musicale, comme des paroles livrées à l'imaginaire de tout visiteur, comme des mots issus de l'architecture elle-même, comme une célébration du regard.

 

 

  sala consultazioni f

 

 

  

sala consultazioni f1

 

 

L'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, rue d'Ulm à Paris, où il anime un atelier "mosaïque et art mural" depuis l'an dernier, lui offre l'opportunité de développer et de faire partager à des étudiants très motivés ses réflexions sur l'écriture, le langage, la structure des mots, leurs sens, et les rapport avec le labeur du créateur leur donnant "corps", comme un fresquiste se faisant maître typographe.

 

 

L1070857

 

 

  

Peintre, dessinateur, graveur, fresquiste, Caccavale se met délibérément au service du langage différencié, instrument majeur à ses yeux de la réappropriation du monde.

 

(clichés G.C.)

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Published by Blogue-note de Jean Klépal
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