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11 mai 2013 6 11 /05 /mai /2013 09:15

Cet art d’une époque d’avant l’Art, d’une époque ou la notion d’artiste n’existait pas, est éblouissant.

Il s’agit d’un temps du témoignage, d’une pureté de l’expression, avec toute la fraîcheur et la confiance qui marquent une implication totale dans la marche du monde. On raconte des histoires auxquelles on croit, on constate et on décrit ce que l’on voit, ce dont on est persuadé de l’existence. Établir une différence entre imaginaire et réalité n'est pas de mise. La fantasme s’incarne, il concourt pleinement au monde tel qu’on l’appréhende. On ne joue pas à, on vit aussi bien ce que l’on connaît que ce qu’on imagine, auquel on croit, que l’on décrit avec une extraordinaire véracité. Point de fables, il s'agit toujours de la réalité telle qu’on la conçoit. L’image est un gage d'existence.

Tout un peuple de bâtisseurs, façonniers divers, se met à l’ouvrage et témoigne tout simplement de sa foi, comme de l’enchevêtrement entre la trivialité du quotidien et le sacré. La vie est un rêve souvent cruel. La cruauté et la souffrance s’apparentent au constat. L’étonnement procuré par la découverte de différences ou d’inconnues construit un bestiaire dont l’évidence s’impose à tous. Le Codex Beatus de Liebana conservé à la Seo de Urgel, dans les Pyrénées espagnoles (Cerdagne), en est un remarquable exemple. Le contempler sur place est une grande source d’émotion (Google en propose un aperçu).

La magie joue à plein, elle participe du savoir. Le mystère de l’existence nécessite des explications et des commentaires, souvent assortis d’un solide bon sens. L’ingénuité marque la représentation du monde. L’innocence de la vision fonde la clarté. Nulle afféterie, juste le nécessaire, l’essentiel, ce qui permet une lecture et une compréhension directes. Le dessin revêt souvent la pureté de la haute antiquité. La précision du trait, de la ligne, vaut pleinement pour ce qu’elle indique. Ces temps furent durs, le dépouillement leur correspond, il ne connaît aucun bavardage.

A Barcelone, le remarquable musée d'art roman catalan n'est à manquer sous aucun prétexte.

Il faudra longtemps avant que cette simplicité puisse à nouveau apparaître sans aucune rouerie. Il faudra le XXe siècle et Matisse en sa chapelle de Vence. Entre temps l’art aura connu bien des vicissitudes, dont le gothique n’est pas des moindres. Oh, bien sûr, cette période du gothique n’est pas rien, elle a vu éclore d’incontestables chefs-d’œuvre. Elle a marqué une forte empreinte, mais elle est à l’art roman, ignorant de lui-même en tant qu’art, ce que la pâtisserie est à l’authenticité de la cuisine rustique, un savant détournement, une trop fréquente hypertélie. C'est-à-dire un développement nuisible d’une évolution dont le mérite principal fut de justifier le retour à plus de mesure, ce qu’a connu le quattrocento avant que le cycle de l’excès ne reprenne.

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Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans Art roman ; Barcelone
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commentaires

Alain Sagault 11/05/2013 14:52

Quel plaisir de renouer les fils de notre dialogue, mon cher Jean ! Tu ne sauras peut-être jamais à quel point tes prises de position, tes coups de cœur et de gueule, loin de toute rouerie et de tout faux-semblant, m'ont été précieux, salvateurs même.
Que je les partage ou non, les différents aspects de ta vision du monde me rappellent sans cesse à l'essentiel, me contraignent à penser et à sentir de mon mieux, à rager contre idées reçues et facilités, à extirper de moi la bouillie consensuelle dont raffolent les tièdes, et qu'il est à tout instant si tentant d'avaler pour avoir la paix, pour avoir leur paix, pour les rejoindre dans le nid douillet des certitudes médiocres.
Tu m'aides à tout coup à reprendre la route vers une beauté du monde, toujours entrevue, toujours à découvrir.
La vraie beauté est infinie douceur – au long cours d'un chemin à tout instant difficile et périlleux.
Oui, pour de bon, merci Jean !

Jean Klépal 11/05/2013 12:20

Merci de ce commentaire, toujours aussi chaleureux et pertinent. Bien sûr, j'ai procédé à un rapide raccourci, mais il convient toutefois de remarquer que j'ai salué une bonne part du gothique. Oui, le roman et le gothique, du moins dans ses premières manifestations, se Marie (sic transit gloria Sagault) fort bien avec le roman tardif. Oui, la sylve évocatrice, chère aux romantiques, constitue une magnifique cathédrale. Combien toniques ces échanges, essentiels, fondamentaux, en ces temps où la médiocrité et la "rouerie" (pour le coup) l'emportent.

Alain Sagault 11/05/2013 13:28

Quel plaisir de renouer les fils de notre dialogue, mon cher Jean ! Tu ne sauras peut-être jamais à quel point tes prises de position, tes coups de cœur et de gueule, loin de toute rouerie et de tout faux-semblant, m'ont été précieux, salvateurs même.
Que je les partage ou non, les différents aspects de ta vision du monde me rappellent sans cesse à l'essentiel, me contraignent à penser et à sentir de mon mieux, à rager contre idées reçues et facilités, à extirper de moi la bouillie consensuelle dont raffolent les tièdes, et qu'il est à tout instant si tentant d'avaler pour avoir la paix, pour avoir leur paix, pour les rejoindre dans le nid douillet des certitudes médiocres.
Tu m'aides à tout coup à reprendre la route vers une beauté du monde, toujours entrevue, toujours à découvrir.
La vraie beauté est infinie douceur – au long cours d'un chemin à tout instant difficile et périlleux.
Oui, pour de bon, pour de vrai, merci Jean !

Alain Sagault 11/05/2013 12:02

Très belle définition de l'art roman, concise et évocatrice, mais je ne saurais souscrire à l'opposition roman-gothique, qui me semble une vision a posteriori un peu plaquée et pour tout dire anachronique. Je ne pense pas que les contemporains aient vécu cette évolution comme un antagonisme, mais au contraire comme un développement quasiment organique, lié tant aux possibilités ouvertes par les nouveautés techniques qu'à un besoin d'élévation et de célébration (qui a pu sur la fin tomber dans des excès privilégiant la forme sur le fond). Je ne suis pas sûr d'ailleurs que l'idée romantique, assez bêtement décriée par la suite, du gothique comme architecture arborescente montant vers la lumière ne touche pas juste; là encore, le tournage dans les arachnéennes futaies de Boquen, aériennes, lumineuses et recueillies, m'est apparu très suggestif.
Cette idée (ou pour mieux dire cette sensation et ce sentiment) m'est venue in situ, dans l'abbatiale de Boquen, pendant le tournage de "Dom Alexis, le chant des pierres". Contrairement à ce que dit la notice du monastère, suivant en cela les idées reçues, roman et gothique se marient (à écrire aussi Marie) ici à la perfection, se complètent, prennent sens l'un de l'autre, se nourrissent réciproquement. Il en va de même dans les ruines d'une autre abbaye cistercienne, Hambye, dans le pays de Coutances. Je ne sais si on peut mettre sur ton blog des photos à l'appui de mes dires, mais je tiens les miennes à ta disposition, et il doit y en avoir quelques-unes sur le blog du tournage : http://chantdespierres.canalblog.com/.
Dans le même désordre d'idées, j'ai du mal à voir de la rouerie chez tous les peintres ou sculpteurs ayant infesté le domaine de l'art primitif et populaire entre la fin du roman et Matisse !

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