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8 août 2012 3 08 /08 /août /2012 14:27

Jacques Cotta – Un CDD sinon rien Quand « intérêts financiers » riment avec « précarité des salariés » (J-C Gawsewitch, 2012, 280 p., 19,90 €)

 

Un livre de journaliste dont le titre et la présentation inciteraient naturellement à la réserve face aux nombreuses publications de circonstance. Un livre dont on pourrait penser qu'il n'apporte pas grand chose aux sempiternelles dénonciations des compromissions dont les politiques, toutes origines confondues, sont en permanence les agents.

 En fait un dossier fort intéressant, documenté, objectif, avant tout un constat terrifiant de l’effarante dégradation sociale en cours depuis des années.

Où il apparaît très clairement que depuis la présidence de Giscard d’Estaing et la règlementation européenne du fonctionnement des banques, l’emprise de la finance internationale sur la politique des états membres ne fait que croitre. Depuis lors, la complicité des gouvernements de gauche et des syndicats avec la lente remise en cause des acquis sociaux, de la législation du travail, des statuts propres à la fonction publique et des services publics, est indéniable. S’ensuivent désertification industrielle, nécrose des relations sociales, perte de combativité et soumission des populations, intensification des pressions et des intimidations. Un peu partout, le travail est « mis à sac ». (Il s’agit non pas d’un retour à l’Ancien régime, mais plutôt à la féodalité où priment l’arbitraire et le droit du plus fort. Désormais l’humain est de trop, il n’est qu’un élément gêneur à éliminer.)

 

 

Au travers de nombreux exemples et témoignages, le livre aborde l’évolution et la situation des chaînes de télévision, le statut des fonctionnaires, la dégradation des services postaux, l’inflation de l’intérim et les transgressions permanentes au droit du travail, l’enseignement et la précarité, l’influence du modèle américain et le management par le stress permanent, la souffrance généralisée au travail et les suicides. Il se termine par l’évocation de quelques voies de réflexion.

 

Alors que l’on parle d’abondance de la dette publique à résorber, ce sont les milliards engagés pour soutenir le système bancaire, les pseudo plans de relance et la baisse des recettes fiscales qu’il faudrait considérer. « Les déficits qui défrayent la chronique … sont donc le produit du système et n’ont pas grand-chose à voir avec une générosité étatique excessive au profit des citoyens. »

La remise en cause des statuts professionnels ne sert qu’à masquer la volonté de rupture totale avec le pacte social mis en place depuis la seconde guerre mondiale. Les intérêts financiers l’emportent désormais sur les conditions d’emploi des salariés. Une question de choix de civilisation se pose ainsi de manière très aigüe.

 

En s’attaquant aux services publics et au statut des fonctionnaires, l’Etat-patron a engagé le plus grand plan social jamais organisé. L’administration devient de plus en plus incapable d’assurer ses missions, ce qui induit comme une évidence la nécessité de privatiser ; cela avec l’assentiment actif ou passif des principaux syndicats, CFDT en tête, qui admettent l’introduction de CDI, donc d’une fonction publique à deux vitesses.

La modification du statut des entreprises publiques a été engagée à la fin des années 80 par les gouvernements de gauche, comme de droite. C’est le gouvernement de Michel Rocard qui, au nom de « l’adaptation nécessaire au marché », a disloqué les PTT pour créer France Télécom et La Poste, tandis que le gouvernement Jospin a ouvert France Télécom au capital, en 1997.

En 2007, les CDD étaient largement minoritaires, ils sont aujourd’hui monnaie courante en dépit des règles d’un Code du travail devenu gênant, dont le contenu est violemment remis en cause par le patronat. Sarkozy est allé jusqu’à préconiser un « contrat de travail unique » permettant à la fois flexibilité et absence de recours juridique de la part de salariés précarisés.

« Toutes les couches sociales sont atteintes par la destruction du statut du travail. »

Dans l’enseignement la situation se détériore à grande vitesse. Une pénurie d’enseignant se dessine sous le coup d’une image dégradée, de rémunérations faibles eu égard à la formation requise, une formation au métier insuffisante, et une détérioration considérable des conditions de son exercice.

Le « management par le stress » engage des processus destructeurs de l’individu. Souffrances au travail, et parfois suicides, en témoignent douloureusement.

Tout cela a comme effet principal démobilisation et fatalisme de la part des salariés, avec comme conséquence une disparition du lien social. Depuis les années 1981, sous diverses appellations, les contrats précaires ont succédé les uns aux autres, pour le plus grand bénéfice des employeurs, au total détriment des intéressés.

 

« La destruction des statuts, la fragilisation des contrats de travail, la précarisation généralisée, l’explosion annoncée de nos acquis sociaux ne tombent pas du ciel. Ces processus étaient déjà inscrits dans les différents traités européens. »

L’histoire récente montre que libéraux et socialistes sont en Europe sur une ligne commune. (Hollande ne semble pas vraiment vouloir déroger à la règle, son désir de faire ratifier le traité Sarkozy-Merkel en témoigne.) La chasse aux déficits publics ne peut que se traduire par une misère croissante. Parler sans cesse de compétitivité, c’est en réalité chercher de nouveaux champs de gains pour le capital. Vouloir réduire les « charges sociales », c’est chercher à ne plus payer une partie des salaires. La modulation du temps de travail permettrait de verser des salaires minorés, de supprimer des emplois et d’augmenter les cadences.

Le sort de la sécurité sociale est en jeu, alors que ses ressources sont soigneusement amputées par le jeu d’exonérations multiples, entretenues aussi bien par la droite que par la gauche depuis plus de vingt ans. Le financement de la protection sociale  ne poserait aucun problème si les entreprises cotisaient comme elles le devraient et si l’assiette de cotisations était élargie à l’ensemble des plus-values.

 

« Le coût qui pèse sur la société n’est pas celui du travail mais celui du capital. »

 

Des questions simples sur lesquelles devrait porter le débat :

- refus d’acquitter la dette, qui n’est pas celle des peuples (bel exemple que celui de l’Islande) ;

- exigence de voir les responsables passer à la caisse (où il est question des banques et de leur financement) ;

- relocalisation de l’activité et du travail sur le territoire national (travail de très longue haleine) ;

- réindustrialisation du pays (que cela signifie-t-il au juste, au-delà de la pétition de principe ?) ;

- rétablissement et extension des services publics (nécessité de réfléchir à des bases nouvelles) ;

- préservation de la protection sociale (sans doute relativement aisé, grâce à une vérité des comptes ressources et dépenses) ;

- reconquête de la souveraineté populaire et sauvegarde de la démocratie (cette option souverainiste mériterait d’être discutée au regard d’une réflexion sur un véritable fédéralisme européen).

 

L’accent est mis à juste titre sur l’absolue nécessité « d’une véritable réforme fiscale permettant de rétablir une progressivité qui épargne aujourd’hui les très hauts revenus et surtout les revenus du capital comme les bénéfices des très grosses sociétés. »

La création d’un grand pôle public bancaire passant par la nationalisation des banques que l’état a renflouées sans contreparties serait bienvenue.

C’est avant tout de volonté et de courage politique qu’il est question alors que les responsables politiques appellent les chefs d’entreprise à recruter dans le privé, tandis qu’eux-mêmes, à la tête de l’état, licencient ou bloquent toute embauche.

 

La question se pose désormais de savoir où se situe le seuil de tolérance en matière de rapports sociaux.

 

Il semble bien que cette interrogation concerne l’ensemble de l’Europe :

Grèce + Italie + Espagne + France + Allemagne = Explosif !

 

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31 juillet 2012 2 31 /07 /juillet /2012 18:40

Frédéric Lordon – Peugeot, choc social et point de bascule article in Le Monde diplomatique, août 2012.

Frédéric Lordon est l’un des signataires du Manifeste d’économistes atterrés (Les Liens qui Libèrent, 2010).

 

Sitôt passées les échéances électorales, le monde politique est rappelé à la réalité par les rebonds de la crise alors que le gouvernement affiche la réindustrialisation comme l’un de ses défis.

Curieux ministère que celui confié à M. Montebourg. Naïveté du titulaire, perversité du Président, ou incantation magique partagée par l’un et l’autre ?

Il se trouve que le « Ministère du redressement productif » s’instaure au lieu de la plus profonde contradiction : celle de la nécessité de transformation du capitalisme mondialisé, sans aucun désir réel de transformation du capitalisme mondialisé, tant est grand et durable le renoncement politique à s’opposer vraiment aux forces de destruction sociale.

Le parti socialiste ne considère-t-il pas depuis longtemps que c’est un signe de modernité de prendre le monde tel qu’il est ? Sa révolte contre le système en place a-t-elle jamais été autre chose que pur effet d’annonce ?   

 

L’affaire PSA pourrait se révéler un cas de trop, cristallisant une situation critique susceptible de faire basculer une situation très détériorée.

Les attaques contre les dirigeants et la famille Peugeot apparaissent assez dérisoires au regard de la nécessité de s’en prendre aux structures d’un système mondialisé broyant PSA comme bien d’autres entreprises.

Les palinodies de M. Hollande se faisant chantre de la « croissance » et se satisfaisant de mesures cosmétiques apparaissent très strictement anecdotiques. La défense vaille que vaille de l’orthodoxie européenne actuelle et celle du couple franco-allemand constituent une illusion toxique dont il est urgent de s’extraire par le rapport de forces, voire l’ultimatum.

 

PSA peut devenir emblème et point de ralliement de la politique d’un mouvement social qui clamerait que Le socialisme de nettoyage, ça suffit.

 

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26 juillet 2012 4 26 /07 /juillet /2012 14:41

Suffirait-il que change le titulaire de la fonction pour que change l’institution ? Que nenni, bien sûr.

Madame Aurélie Filippetti, Ministre de la Culture et de la Communication vient de prononcer fin juin un ébouriffant discours à l’Assemblée générale du Syndicat national de l’Edition[1].

Elle déclare avec vigueur les éditeurs acteurs indispensables, et incontournables, de la politique culturelle. Elle en fait des intermédiaires obligés de la création et précise « Tous les textes ne sont pas des livres et c'est précisément à l'éditeur que revient de faire le partage ; c'est lui, qui, devant la multitude des textes, doit porter la responsabilité de savoir dire non, quitte à, parfois, commettre une erreur ».

 

Comment mieux réaffirmer le rôle d’un Ministère qui n’est rien d’autre que celui de la Police culturelle, ce que Jean Dubuffet[2] dénonçait bien avant que Jack Lang ne mette en place les préfets et les commissaires de la culture avec les Directions Régionales des Affaires Culturelles (DRAC) ?

 

Parlant du monde de l’édition patentée Madame Filippetti parle d’une industrie culturelle. Elle a bien raison si l’on considère la majeure partie de ce qui se publie, produits marchands on ne peut plus éphémères, où la part d’audace et de découverte qu’on serait en droit d’attendre d’un éditeur est des plus ténues, sinon fréquemment inexistante. Nous sommes assurément dans le domaine des Affaires, comme avant elle Monsieur Aillagon, par exemple mais pas seulement, l’a fort bien compris en montant son partenariat avec Monsieur Pinault (Les Affaires sont les Affaires, n’est-il pas vrai ?).

 

« Il n’y a pas de livre sans éditeur » ose encore notre Ministre titulaire, posant cette curieuse affirmation comme vérité intangible. D’où sort-elle cela ? L’éditeur n’est-il pas de création récente, bien postérieure à celle des livres eux-mêmes, n’est-il pas aujourd’hui menacé par l’apparition des nouveaux médias ? Comment oser procéder à semblable affirmation à l’heure du numérique ?

François Bon, écrivain très impliqué dans l’aventure des technologies numériques des positions duquel il n'est pas lieu de débattre ici, le dit sans ambages, « la littérature, c’est ce qu’il y a dedans, et pas comme elle se vend. »[3]

Foin donc de toute cette richesse de la création marginale, de l’individualisme, de la novation, du questionnement, de la germination anonyme ! Vive la cléricature ! Vive la Religion des enculturés, dévots imbéciles totalement incapables d’apprécier combien le fait artistique permet de prendre conscience de soi !

Que signifie cette politique d’exclusion ? Quelles conséquences en tirer ?

 

Sans doute est-il grand temps de contrôler l’activité des quelques professionnels indépendants qui galèrent pour accompagner des artistes s’acharnant, les misérables, à peindre, graver ou sculpter, au lieu de se livrer aux délices des installations et du marketing du bidouillage.

Sans doute est-il grand temps de mettre fin aux délires de ces dangereux provocateurs qui éditent des revues souvent éphémères, ou bien des auteurs authentiques joyeusement inconnus.

Sans doute est-il grand temps de faire taire ces compositeurs ignorants la musique d’ascenseur ou les « variétés ».

 

 

 

 

 



[1] Consultable sur le site du Ministère

[2]Jean Dubuffet : Asphyxiante culture - J-J Pauvert, 1968

[3] François Bon : Après le livre – Seuil, 2011

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22 juillet 2012 7 22 /07 /juillet /2012 22:13

Madrid, Montréal, New York, Tokyo, Le Larzac naguère, Notre-Dame-des-Landes à Nantes aujourd’hui, des mouvements contestataires plus inspirés par H-D Thoreau et Gandhi que par la lutte armée surgissent au sein des « grandes démocraties ». Souvent festif leur mode d’expression est totalement insolite. Ils prennent au dépourvu les gouvernements en place, qui, dans leur incapacité à se mettre en question, ne trouvent rien d’autre que la répression violente pour tenter de répondre à ce qui échappe à leur entendement. Le gouvernement du Québec va même jusqu’à modifier par la loi le droit de manifester, piètre aveu de désarroi et d’impuissance.

 

Vous avez dit démocratie ? La désobéissance civile prônée par Thoreau n’a jamais été admise par le pouvoir dit démocratique. A l’évidence, elle ne peut pas l’être, elle lui est insupportable car elle le provoque dans son essence même.

 

La contestation pacifique ne peut que faire ressortir la brutalité policière de tout Etat. L’expression de divergences individuelles n’est tout simplement pas tolérable.

Vous avez le rituel électoral, tenez-vous en à cela et fermez vos gueules dans les intervalles ! Défense absolue de marcher sur les pelouses et de traverser en dehors des passages piétons !

Innover, contester, réfléchir : des comportements inadmissibles.

Les soviétiques avaient inventé l’internement psychiatrique, en sommes-nous si loin alors que sont déclarés irresponsables, illégitimes, les mouvements des indignés ou les divers réseaux contestataires ?

 

Résister, s’opposer, débattre, sont un devoir absolu face à un pouvoir qui n’est que soumission aux pressions de la planète Finances.

 

Le pouvoir nouvellement mis en place chez nous apporte sans nul doute une atmosphère débarrassée des miasmes fétides issus du précédent. L’air parait devenir plus respirable. L’est-il réellement ? Seules les analyses à venir le diront, on peut à juste titre se montrer très méfiant.

- Le brusque remplacement intervenu à la tête du Ministère de l’Environnement, et la soumission de sa titulaire virée sans ménagement, acceptant honteusement un autre maroquin ;

- les déclarations du Ministre du Redressement productif (beau masque langagier) anciennement clairement opposé à l’exploitation des gaz de schiste, aujourd’hui prêt à « regarder » le dossier  (ce qui ne veut évidemment pas dire le rouvrir…) ;

- la crispation du Premier Ministre sur l’aéroport de N-D des Landes, crispation accompagnée par un notable amollissement des Ecologistes qui faisaient de l’abandon de ce projet la condition de leur entrée au gouvernement ;

- l’acharnement du Président de la République à faire passer l’inscription de la « règle d’or » budgétaire dans l’arsenal législatif,

n’augurent rien de bon.

 

Un discours officiel incontestablement différent, la volonté de Madame la Garde des Sceaux d’introduire des principes de fonctionnement autres dans son administration, de même que diverses mesures non négligeables mais souvent cosmétiques car pas assez appuyées, ne sauraient suffire à masquer les tendances lourdes, qui sont en faveur de l’accommodement « raisonnable » au système existant. Les clameurs obscènes en provenance d’une opposition défaite (pour combien de temps ?) ne sont que pitoyable mise en scène destinée à occulter le vide de pensée de cette fraction de l’hémicycle.

 

Les effets de manche et les coups de menton budgétaires serviront-ils à autre chose qu’à assurer une apparence de changement grâce à laquelle rien de fondamental ne changera ?

 

Pendant ce temps les extrémistes de la droite pure et dure sont aux aguets, avides d’en découdre.

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10 juillet 2012 2 10 /07 /juillet /2012 23:00

(Ecrits en 2004, pas encore oxydés…)

 

Rappel :

PMV 1, Après, Biennales et salons, Camargue, Chili

PMV 2, Christianisme, Corps, Démocratie, Distance, Ecrire

 

 

GENITEUR

 

Pour un mâle concevoir un enfant est chose fort simple, presque banale, mais la paternité n'est pas immédiatement donnée pour autant. Elle procède d'un cheminement, elle nécessite une adoption, c'est à dire une reconnaissance mutuelle père-enfant et enfant-père. L'affectivité joue un rôle premier dans cette relation, elle ne saurait suffire, l'estime et le désir réciproques l'alimentent profondément. Il s'agit d'une relation établie sur une ligne de crêtes, difficile, parfois vertigineuse, sujette à accidents, où le versant à l'ombre est l'immédiate contrepartie de celui au soleil. La vigilance s'impose. Si l'enfant éprouve le besoin d'une relation équilibrée entre fonction maternelle et fonction paternelle, il paraît évident que celle-ci peut aussi bien s'exercer avec un père de substitution que l'enfant se choisit à un moment donné, crucial pour lui. La situation de père est des plus fragiles, peut-être même des moins évidentes.

Pendant des siècles le père s'est généralement satisfait d'être un personnage lointain, ne considérant l'enfant que lorsque celui-ci commençait à devenir intéressant. Les jeunes années étaient affaire de bonnes femmes... Voilà sans doute une conquête de notre époque que l'importance reconnue au père, et volontiers assumée par la plupart. Mystère pour un père de la relation à sa progéniture, mystère également de l'incomparable relation maternelle.

 

 

 

 

GUERRE

 

Dans les environs d'Arras, à Vimy, cent hectares de friches guerrières sont transformés en mémorial de 14/18. Il s'agit d'une des plus belles et des plus émouvantes stations du souvenir qui soit. La route passe à plat entre bois taillis et champs de maïs pour déboucher sans transition sur un territoire plein de bosses et de cratères plantés de résineux. On croirait la surface cabossée d'un astre lointain comme parfois les révèlent les télescopes.

La terre défoncée, l'herbe, des arbres et le silence.

 

Des visiteurs assez nombreux, discrets et attentifs.

Un sentier à parcourir et nous débouchons sur des vestiges de tranchées taillées à vif dans les vallonnements, étroits boyaux consolidés par des sacs cimentés, profonds d'un peu plus qu'une taille humaine, parfois quelques marches mènent à un angle saillant face à son homologue, à une vingtaine de mètres seulement au sommet d'un cratère.

Des panonceaux indiquent tranchée canadienne, quelques pas plus loin tranchée allemande. Les lignes ennemies se dupliquent. Les combattants pouvaient s'entendre lorsque cessait la mitraille, paraît-il. Des souterrains taillés dans la glaise existent encore.

Roland Dorgelès, Henri Barbusse, Erich-Maria  Remarque sont embusqués là. J'ai lu jadis Les Croix de Bois, Le Feu ou A l'ouest rien de nouveau, tout cela que j'avais oublié resurgit, je suis brusquement confronté à une réalité que ne masque plus aucune fiction romanesque.

 

Pendant trois ans des hommes mués en bétail farouche par des bouchers laurés et galonnés se firent face ici d'une ligne à l'autre, des hommes dont la vie ne valait guère plus que l'arithmétique sanguinaire des Etats-majors. En avril 1917 trois jours de bataille furieuse permirent aux canadiens de reconquérir le site. Plus de dix mille malheureux décrétés ennemis irréductibles périrent lors de cet affrontement sauvage.

Les cratères témoignent des tonnes d'obus qui s'abattirent sur cette terre, qui hachèrent les combattants. C'est hallucinant.

 

L'endroit est beau, nulle construction prétentieuse, aucune stèle ne viennent le polluer. Ce lieu de mémoire, devenu territoire du Canada, est d'autant plus fort qu'il est conservé en l'état, dans son dénuement. Pour simplement témoigner. Le silence a succédé depuis longtemps au fracas meurtrier, les cicatrices demeurent, la végétation en modifie seulement les apparences, en aucun cas la réalité.

 

A quelques centaines de mètres, sur une esplanade dénudée, un monument gigantesque surplombe la crête. Il domine le paysage d'où émergent au loin terrils et chevalets de mines, il tourne le dos au champ de bataille proprement dit. Il ouvre sur un horizon d'où surgirent les envahisseurs, de siècle en siècle.

 

Au retour, passage au Mur des fusillés, dans les fossés de la citadelle d'Arras. Plusieurs centaines de résistants furent froidement exécutés là par les nazis pendant la seconde guerre mondiale. Les petits matins blêmes revêtent un sens aigu dans ce sinistre cul de sac au fond duquel une pierre érigée, muette, évoque un possible poteau d'exécution.

Ici aussi, la même sobriété, chaque martyr est signalé par une plaque sur laquelle figurent son appartenance, ses noms et prénoms, dates de naissance et d'exécution, profession et commune de résidence. La plupart étaient fort jeunes. Très nombreux sont les ouvriers membres du Parti Communiste, quelques enseignants et quelques professions libérales.

 

Si à Vimy nous pouvons imaginer des hommes broyés par une sauvagerie égale, ici la bestialité de bourreaux niant toute humanité à leurs victimes est manifeste. Pour les nazis, l'adversaire n'était rien d'autre qu'un machin, un stuck, en tout cas pas un homme.

 

 

 

 

IMAGES

 

L'envahissement vidéographique amoindrit nos facultés de perception et d'intelligence des contenus, l'instantanéité et l'ubiquité ont rendu banales les images chocs. La fonction de preuve de telles représentations est fréquemment obérée par les traficotages dont elles sont l'objet.

Et pourtant, la richesse du visuel est considérable. A une perception globale instantanée, aperception, où le tout est donné dans l'immédiateté, succède un parcours d'invention (in-venire), une exploration nécessaire.

 

L'image précède souvent le discours, qu'elle nourrit.

 

A la différence de la lecture qui chemine selon le texte, sa saisie requiert une intraspection lente et patiente pour aller de la périphérie vers le centre, vers l'épaisseur, la densité du document. Certaines figurations sont bavardes (gothiques ou baroques), d'autres aiment la sobriété (romane, chinoise ou esquissées).

Le défilement cinématographique est à mettre en parallèle avec l'écriture, il stimule l'imaginaire. Composer une image relève d'une difficulté certaine ; correspondances, résonances, contrastes, organisation des équilibres voilà qui fouette l'esprit.

Concevoir la maquette d'une publication s'apparente à cela et en fait le prix.

 

Il faudrait également parler de l'image de soi, mais comme disait Kipling ceci est une autre histoire...

 

 

 

 

IMPREVU

 

L’imprévu fait le sel de toute rencontre avec un artiste. Alors que nous envisageons un projet partageable, dès la rencontre suivante il se trouve mis en question. Chacun a réfléchi de son côté, plus rien n'est comme envisagé, les représentations se télescopent, des ailleurs et des autrement se font jour qu'il convient d'explorer et d'enrichir. Le désir initial suffit, il s'amplifie, les dérives nous portent, les modalités et les contenus s'étoffent de leurs perturbations.

 

Pour aller où tu ne sais pas, va par où tu ne sais pas.

La linéarité est proche de l'électroencéphalogramme plat.

 

 

 

 

INACHEVE

 

L'inachevé en ce qu'il a d'imparfait, dit l'existence possible d'une indescriptible perfection, aussi peu représentable que la face de quelque Dieu. Un éloge de l'imperfection pour ce qu'elle nous apprend de l'inatteignable de la perfection serait à tenter.

 

Seul celui qui a achevé en esprit l'inachevé peut découvrir la véritable beauté (Okakura Kakuza - Le livre du thé).

 

Il se produit parfois qu'une proposition ne prend vraiment sens que par sa non finition, son imprécision. Ce sont traces de pinceau, réserves, effleurements, phrases laissées en suspens, le suggéré de l'écriture poétique, dont les prolongements suscitent bien des échos. L'émotion sourd fréquemment de dessins, d'esquisses, de sinopies, où sont signifiées des intentions que cèle toujours l'œuvre achevée.

Les bâtisseurs anciens connaissaient à merveille la vertu de l'inachèvement, qui prenaient soin de ne surtout pas complètement terminer leur ouvrage, tels ces ponts du Diable auxquels manque seulement une pierre, moyen de berner Lucifer contraint d'attendre indéfiniment son tribut.

 

Pour la philosophie, comme pour la politique, la science peut-être, la recherche utopique de la perfection est à l'évidence grosse de violence totalitaire.

Achever manifeste la volonté d'imposer un autoportrait, donc de ne laisser aucune place à l'autre.

L'inachevé permet à l'autre non seulement d'exister, mais de prendre une part active au propos qu'il lui appartient de poursuivre à sa guise.

 

 

 

 

INCONNUE

 

Par le recours à l'inconnue, ainsi que par l'existence du zéro frère jumeau de l'infini, les mathématiques érigent leurs forces.

Le zéro est la marque du rien, du vide. Multiplié par lui-même il refuse de grandir, comme il interdit de rendre tout autre nombre plus grand.

Il suffit de nommer x ce que l'on ignore pour intégrer cette lacune dans un raisonnement que plus rien de définitif n'empêche.

Nommons x Dieu, qu'il existe ou non, multiplions si l'on veut cette valeur inconnue par zéro, rien ne parviendra à interrompre le cheminement entamé, qui utilisera d'ailleurs cette énigme pour se développer.

 

 

 

 

INTOLERANCE

 

L'intolérance devient une nécessité première face au scandale philosophique de la reddition de l'esprit devant les dogmes (cf. D. Sallenave, Dieu.com - Gallimard, 2004).

 

En premier lieu, faire l'éloge de l'athéisme.

Athéisme (absence du besoin de Dieu et non pas négation de Dieu, ce qui demeurerait une croyance) plutôt qu'agnosticisme, c'est à dire affirmation d'une liberté pleine et entière au lieu de la mollesse complaisante d'un doute.

Avons-nous le besoin de croire ? A l'évidence OUI, sinon comment se porter en avant, comment se prolonger en actes, comment nourrir des projets ?

Avons-nous pour cela besoin d'un Dieu ? Bien clairement, NON !

 

L'athéisme ne peut être que joyeux. Il refuse mensonges, approximations, médiocres soumissions, sordides compromissions, au bénéfice du bonheur d'être indéfiniment libre et responsable.

Procéder alors à l'éloge glorieux de l'intolérance.

La tolérance n'est qu'une fausse barbe. Elle ne peut trouver à se développer que dans l'affirmation d'identités irréductibles les unes aux autres. Elle instaure nécessairement une mosaïque d'appartenance incompatible avec l'existence d'une collectivité civique. Elle appauvrit la vie en société, elle empoisonne la cohésion sociale en renforçant les capacités de nuisance de groupes confessionnels immanquablement constitués en groupes de pression, donc d'oppression.

L'existence de communautés s'érige à l'évidence au détriment des individus et de leur liberté d'expression. Les communautés divisent ; les religions, toutes les religions, s'établissent comme plus grand commun diviseur, alors que la laïcité et l'athéisme représentent les seuls principes unificateurs possibles d'un ensemble social soucieux de fonctionnement équitable et équilibré.

 

Toute expression publique à caractère religieux, ou d'origine religieuse, est à bannir au nom même de la construction jamais terminée du partage d'une identité collective sans cesse en péril. La croyance religieuse et les pratiques qu'elle entraîne doivent demeurer strictement privées ; elles n'ont en aucun cas à empiéter sur l'espace de l'interrelation où se rencontrent non seulement des croyants de diverses origines, mais aussi des incroyants de l'existence desquels on tient beaucoup trop peu compte.

Un Etat laïc et républicain se doit d'être également intolérant. La démocratie ne peut pas souffrir d'à-peu-près. Une stricte intolérance apparaît comme la voie philosophique et politique menant au respect égalitaire de chacun dans la singularité des individualités. Elle affirme l'indispensable vigilance à l'égard du pouvoir mortifère des croyances religieuses.

 

Si le temps érode, il révèle aussi, il décape peu à peu la gangue des compromis pour laisser apparaître, nus, les cristaux inaltérables de l'intransigeance.

 

 

 

 

ISRAËL

 

L'Etat d'Israël dissout le juif historique.

Fonder un Etat juif, tentative pour l'Occident de se débarrasser de l'horreur de la solution finale, fut sans doute une erreur monumentale, totalement en dissonance avec la mémoire et les traditions juives, une négation de la richesse et des apports de la diaspora.

Dès lors que la Terre Promise était offerte, Israël se voyait condamné à se perdre. Instauré dans la droite ligne du colonialisme conquérant cet Etat ne pouvait que devenir impérialiste, à l'instar de ceux qui lui ont permis de naître et le soutiennent aveuglement depuis lors.

 

Israël en tant qu'Etat dénie aujourd'hui aux juifs, quoi qu'ils en aient, toute possibilité d'assimilation dans quelque pays que ce soit, comme dans tout système mondial équilibré. Par bonheur, il en est parmi eux qui savent raison et distance garder, ceux-là savent éviter de dramatiques confusions. Leur tâche est rude.

Cet Etat se pose dramatiquement en marge de tout ce qui n'est pas lui-même dans sa volonté d'expansion à laquelle le condamne son refus de l'altérité. Violent, il est dramatiquement acculé à la violence et au rejet de tout ce qui n'est pas lui. Il paraît fort peu à même de trouver en lui les conditions de sa sauvegarde.

Dès lors qu’il existe, il ne saurait être remis en question. 

Peser sur lui, le contraindre comme un vulgaire Etat voyou (qu'il est), constitue une nécessité impérieuse.

 

 

 

 

JARGON

 

Dans mon courrier, une lettre d'information d'une société de téléphonie mobile.

On me propose aimablement de m'exprimer autrement grâce aux MMS, SMS et e-mails, j'apprends en outre qu'il y a du nouveau dans le chat vocal, qui comme chacun sait correspond aux dialogues en direct, petites annonces et speed dating. La notice ajoute, superbe, tout y est. Pourquoi se priver ? Je me dois de souscrire à l'offre.

 

Nous n'en sommes plus depuis longtemps au franglais que dénonçait Etiemble il y a beau temps, nous baignons dans un infra-langage correspondant à la déliquescence générale des relations interpersonnelles et de la pensée. On parle désormais d'un anglais véhiculaire, le basic english, bagage minimum indispensable pour qui veut non pas échanger, converser ou réfléchir, mais communiquer. Alfred Jarry ne pourrait rêver mieux en matière de décervelage.

La Com'...

 

Alors que l'apprentissage d'une langue seconde est à l'évidence très bénéfique pour la formation de l'esprit, certains se préoccupent de rendre l'apprentissage de l'anglais de communication internationale obligatoire dès l'école primaire. Il pourrait donc s'agir d'imposer ainsi l'étude d'un sabir atlantique, le globish, à tous les jeunes français, notoirement en retard sur ce plan par rapport à leurs semblables européens. C'est grâce à cela que les peuples nordiques nous sont supérieurs car ils parlent tous aisément cet anglais, au détriment peut-être de leurs langues propres, danois, suédois, norvégien, finnois..., devenues honnêtes patois que l'on ne pratique plus qu'en famille ou entre indigènes vivant dans la même réserve.

 

 

 

 

LECTURE

 

Les livres ont une considérable intensité émotionnelle. Le livre est d'abord un objet dont l'odeur, le poids, la couleur sont chargés, certains d'entre eux sont de véritables boites de Pandore. Je me souviens presque pour chacun de ceux que je possède du moment où je l'ai acquis. Que quelqu'un intervienne sur ma bibliothèque et je m'en rends rapidement compte. Hors de la nécessité d'un fichier particulier, je sais aisément localiser chacun des livres qui couvrent les rayons. Les contenus n'ont pas tous la même précision, voilà pourquoi j'aime m'y reporter de temps en temps, les découvertes sont alors fréquentes. Il s'agit parfois de retrouvailles, à d'autres moments de désintérêts surpris, ou bien d'étonnements à savourer.

Lire est un besoin, sans rien à lire je me sens démuni. Ce besoin est parallèle à celui de l'écriture.

C'est en lisant que je picore, que je m'alimente. A force de lectures, j'ai le sentiment de devenir lecteur de parti pris en cela que je suis de moins en moins susceptible de m'attacher à un texte qui ne retient pas suffisamment mon attention. Souvent les romans m'assomment, ils s'essoufflent vite et m'incitent la plupart du temps à la lecture en diagonale. Si les premières pages m'intéressent et me paraissent souvent riches et fort dignes d'éloges, peu à peu, les combines ou le délayage de l'auteur se font jour et je saute d'abord des paragraphes, puis des pages, voire des chapitres entiers avant d'abandonner le livre.

J'aime par dessus tout les ouvrages qu'il me faut lire un crayon à la main. Prendre des notes et s'y reporter parfois longtemps après rafraîchit, entretient, mobilise l'esprit. La lecture est à la fois respiration et humus essentiel.

 

 

 

 

MARGINALITE

 

L'émiettement oppressif oblige à la constitution de réseaux contestataires. Des chaînes neuronales, des archipels de micro-résistances sont à créer et à entretenir.

 

Rien ne sert plus de s'affronter massivement à un pouvoir (central ou désormais décentralisé), qui ne demande que cela pour se trouver renforcé dans son être comme l'a bien montré Michel Foucault commentant les travaux de Jeremy Bentham à propos de son Panoptique. Si l'Etat se dépossède peu à peu de son exclusivité, il n'en diffuse que mieux les principes d'asservissement auxquels il tient, il les délègue à des élus territoriaux dont le coloratur importe peu en fin de compte ou à des monopoles capitalistes avides de s'en saisir pour mieux asseoir leur propre imperium.

 

Face à l'oppression universelle du nivellement mou, la moindre des choses est de rompre le contact, de se tenir à l'écart, de ne relayer ni la mode, ni la bien-pensance officielle quels que soient les oripeaux dont elle se pare. Il n'est aucun compromis possible.

Etre farouchement en marge, se tenir dans les marges, là ou le blanc de la page permet d'écrire autre chose.

Vrai pour la pratique artistique, vrai pour l'emploi de sa vie.

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5 juillet 2012 4 05 /07 /juillet /2012 21:03

Deux mois après la présidentielle, la situation est curieuse. Une sorte d’atonie semble s’être installée.

 

Le gouvernement gouverne mais peut-être pas encore vraiment, le président préside, mais un peu en retrait, les opposants d’hier osent à peine croire à l’échec d’équipes honnies, qui quoique sonnées sont loin d’être défaites. Il est vrai que ce revers est tout aussi relatif que la victoire. Les élections législatives se sont souvent jouées à très peu, et la masse des abstentionnistes est considérable. Les couleurs de la victoire sont très nuancées.

 

Le nouveau pouvoir veut donner des gages de son dynamisme, il procède à des annonces,  il soigne son style, sans parvenir à masquer la réalité. Sa détermination à changer vraiment la donne parait bien tempérée. Au-delà de mesures cosmétiques, l’indispensable réforme en profondeur de la fiscalité verra-t-elle le jour ?

La faiblesse des marges de manœuvre ne saurait tout justifier.

 

Au plan européen rien de fondamental n’est vraiment mis en question, et le traité établissant la règle d’une austérité imposée sans aucun contrôle de légitimité va passer comme une évidence incontournable, au prétexte du fard d’aménagements de circonstance. Sa nécessaire renégociation annoncée urbi et orbi n’aura évidemment jamais lieu, pas plus que n’a existé celle des précédents traités du temps de la cohabitation, à la fin des années 90.

 

Le candidat devenu président oublie ses envolées contre la puissance des marchés et l’empire de la finance. A cela rien de surprenant, ce qui se passe correspond à ce qu’on pouvait attendre. D’où sans doute l’impression d’un fatalisme d’autant plus fort qu’il est encore trop tôt pour oser critiquer vigoureusement le nouveau pouvoir. Le bonheur d’avoir chassé le prédécesseur n’est pas encore dissipé.

 

La vigueur n’a jamais été l’apanage des socialistes, la majorité arithmétique dont ils disposent dans les diverses assemblées n’a rien qui puisse les aiguillonner. Qu’en sera-t-il dans quelque temps ? Les frustrations sont sources de névroses et quand celles-ci affectent une collectivité…

 

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4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 23:00

 

Depuis son orée personnelle Giuseppe Caccavale explore sa passion pour l'art des origines, des Etrusques, puis de Pietro Cavallini et Cimabue, prédécesseurs immédiats de Giotto, aux confins du quattrocento italien et flamand. Ce qui s'est notamment traduit par une longue résidence à Gand au cours des années 90.

 

Bien sûr, les siècles postérieurs comptent des artistes considérables, mais à chaque fois d'exception, car toujours hors des voies pratiquées, toujours singuliers, souvent vilipendés, tard découverts. S'il se réfère également à eux, il souligne non sans raison que l'empire de la mode a commencé sitôt que l'art est entré dans les demeures privées ; répondre aux souhaits des mandataires mécènes, princes ou riches marchands, s'est peu à peu imposé, jusqu'à devenir la règle. Baroque, maniérisme, narration lyrique, académisme, pompier pompeux, se sont ainsi développés pour eux-mêmes, sans véritables limites ni raison autre que celle de sacrifier au goût du moment et de témoigner de la munificence du potentat ordonnateur. En devenant mondain, l'art a commencé de se perdre, il a sacrifié à la virtuosité technique, oubliant le sens, jusqu'à parvenir aux outrances mortifères des installations, résultat de la tabula rasa devenue dogme grotesque pour certains.

Les prémices de cette dérive sont clairement identifiables à Venise en particulier, grâce à Tintoret et ses émules. Ils disent tant, ils montrent tant, qu'on n'entend ni ne voit plus rien. Visiter la Scuola grande San Rocco, temple tintoresque, suffit à s'en persuader.

 

Le propos de Caccavale est constamment de scruter et de développer pour tenter de mieux comprendre ce que les Maîtres ont exploré avant lui. Il s'efforce de prolonger en creusant les exemples auxquels il se réfère en permanence. En cela réside le caractère novateur, exceptionnel même, de son travail, son goût du détail significatif. A l'écart des sentiers battus, il poursuit le sillon.

Son souci de la pureté originelle l'a poussé à retrouver les gestes et le savoir-faire des fresquistes anciens qu'il a honorés des années durant en se consacrant à un mode d'expression où il a su atteindre l'excellence.

La préoccupation du Faire - il Fare -, ce qui constitue le secret mystérieux de toute apparition liée à l'exercice d'un travail soigneux et méthodique, est une de ses constantes. Le souvenir d'une rencontre organisée il y a près de vingt ans en sa présence et celle d'Alain Diot sur ce thème au sein de la donation Mario Prassinos, à Saint-Rémy-de-Provence, surgit à point nommé.

 

Artiste ambitieux, il n'a de cesse de s'effacer derrière la tâche à laquelle il s'applique avec une ferveur parfois monacale.

Il adopte une position radicale et n'en déroge pas. L'oeuvre doit parler d'elle-même, il n'est nul besoin de discours ou d'ornements parasites.

Cette attitude tout à fait décalée, parfois déroutante, pourrait paraître hautaine. Souvent incomprise, elle lui a valu quelques sévères mécomptes (des oeuvres manipulées sans aucune précaution, abimées, dans un établissement d'enseignement où il se trouvait en résidence, par exemple).

Elitiste ? Certes, non ; intransigeant, assurément. Il est persuadé du bien fondé d'une position sur laquelle il n'accepte pas de céder le moindre pouce.

 

Passionné de lecture, de poésie notamment, familier de quelques écrivains, il consacre l'essentiel de son activité depuis trois ou quatre ans à l'écrit. C'est à dire aux paroles, aux mots, et aux lettres. La structure de la graphie le fascine. La chair du caractère, ce que recèlent son épaisseur, sa forme, son architecture, mobilisent sa curiosité et son énergie.

Il faut l'entendre évoquer ces figures gothiques ceintes de banderoles supports de sentences ou de nominations, ces figures d'où s'échappent des signes et symboles propres à prolonger l'apparence en suggérant une intériorité si difficile à saisir, mais intensément ressentie.

Tenter d'exprimer l'indicible. Tenter de capturer ce qui échappe. Tenter de faire réapparaître le disparu, si présent pour peu que l'on écoute le silence. Tenter de figurer l'indiscernable.

Caccavale est tout entier dans ce défi, aux antipodes de l'universelle préoccupation de la publicité et de la marchandise. Il se garde de la hâte et de la précipitation.

 

Résistant, il ne vante pas le passé pour tenter, nostalgique, d'y revenir. Il le revendique comme un terreau nécessaire à une fondation rénovée de notre rapport au monde. Se réapproprier le passé pour en faire le tremplin d'une indispensable aventure nouvelle, voilà son défi.

 

Sans mémoire, sans souvenirs, l'imagination créatrice est-elle possible ? Sans passé, l'avenir devient inconcevable, seul demeure un présent dénué de qualité. Comment mieux affronter le vide actuel qu'en revendiquant l'importance de l'enseignement des pères fondateurs et en s'efforçant de le prolonger ?

 

Son propos n'est rien d'autre que l'expression d'une volonté folle, provocatrice, dérangeante : refonder l'art perdu de notre temps, et par là redonner sens à une époque totalement désorientée.

Vox clamavit... Fascination de l'enjeu.

 

 

Le CIRVA (Centre International de Recherche sur le Verre et les Arts plastiques de Marseille) accueille depuis la fin des années 90 ses propositions et lui permet non seulement de les mettre en œuvre, mais aussi de les exposer de temps à autre (on se souvient de la grande exposition Voce parla luce à la chapelle de La Vieille Charité, en 2007). Il y travaille régulièrement à la poursuite des rapports entre un support particulier, des objets façonnés en verre de très haute spécificité, et la gravure ou la peinture de motifs ou de textes empruntés au patrimoine auquel il se réfère. De cette confrontation naissent des propositions singulières pour lesquelles la rencontre entre les exigences d'une technique affirmée et l'étrangeté de projets décalés débouche sur la création de pièces aussi paradoxales que surprenantes.

 

 

   Cirva 07-11

 

 

Rome lui a confié l'an dernier l'ornementation du plafond de la salle de lecture de l'Instituto Nazionale per la Grafica, à deux pas de la Fontaine de Trevi. Forte de ses traditions artistiques jamais démenties, loin de le craindre, l'Italie sait accueillir et honorer l'insolite.

A partir d'un choix de poèmes, il a conçu cette intervention comme l'écriture gravée dans l'espace d'une partition musicale, comme des paroles livrées à l'imaginaire de tout visiteur, comme des mots issus de l'architecture elle-même, comme une célébration du regard.

 

 

  sala consultazioni f

 

 

  

sala consultazioni f1

 

 

L'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, rue d'Ulm à Paris, où il anime un atelier "mosaïque et art mural" depuis l'an dernier, lui offre l'opportunité de développer et de faire partager à des étudiants très motivés ses réflexions sur l'écriture, le langage, la structure des mots, leurs sens, et les rapport avec le labeur du créateur leur donnant "corps", comme un fresquiste se faisant maître typographe.

 

 

L1070857

 

 

  

Peintre, dessinateur, graveur, fresquiste, Caccavale se met délibérément au service du langage différencié, instrument majeur à ses yeux de la réappropriation du monde.

 

(clichés G.C.)

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25 juin 2012 1 25 /06 /juin /2012 09:13
 
UN 

Un mauvais signal est donné :

Changement inattendu de responsable à la tête du Ministère de l’Ecologie.

Le souci de l'environnement et le respect des éco-systèmes marins au large des côtes de la Guyanne semble tout à coup bien mince face à la mauvaise humeur des pétroliers et du Medef.

La ministre en charge a commis l'imprudence de se croire en mesure de prendre une décision paraissant opportune en revenant sur des autorisations de forage accordées de longue date.

Erreur d'appréciation des forces en présence, ou bien méconnaissance des règles juridiques ?  Débarquée sans tambours ni trompettes, elle a néammoins accepté de se voir confié un portefeuille totalement différent... Pouvoir quand tu nous tiens. 

Aucune réaction significative de ses amis politiques occupés à fournir des explications  toutes plus vaseuses les unes que les autres. Le nez de Pinocchio n'en finit pas de s'allonger, comme par le passé.

Compromis, accomodements, révision d'engagements forts, reculades, tout est évidemment dans l'ordre normal des choses. Nous connaissons cela depuis si longtemps qu'aucune raison de s'en offusquer ne devrait pouvoir être invoquée.

Rien de tel qu'un fort changement apparent pour que rien ne change vraiment. Espérons qu'il ne s'agit que d'un pas de clerc.

 

DEUX

Dans Arles où sont les Alyscamps, nombreux sont les artistes.

L'un d'entre eux, Eric Rolland, ouvrait son atelier et son jardin aux amateurs curieux, durant un long week-end.

Eric Rolland, exerce son talent sous diverses facettes : peintre, designer, éclairagiste, auteur de livres de jeunesse sous le pseudonyme de Bellagamba. Le designer s'intéresse au façonnage du béton, l'éclairagiste œuvre aussi bien pour le théâtre, que pour les architectures publiques dont il effleure les traits et honore les secrets ombrés. Il a en grande partie ainsi mis en lumière sa ville d'Arles, dont il apprécie tant la beauté.   

Ce jour là c’est au peintre que je me suis plus particulièrement attaché. Une série de travaux consacrés à la peinture et à la lumière, acrylique et cristaux de silice, sur des toiles matiéristes, ou bien pastels sur papier, retenaient particulièrement l'attention.

 

Certains de ces pastels sont tout à fait remarquables, l’un d’entre euxE.-Rolland-23-juin-011-copie-1.jpg notamment. La verticalité lui confère une force singulière. Un univers biblique semble proposé, quelque chose de l'ordre du sacré. Puissance des éléments, lumière centrale irisant la nuée, forçant l’écrin des ténèbres, teintes sombres, rouge de fond, bleu vert, marron, noir composite, tout y est. Nous sommes dans l’épaisseur de l’histoire de la peinture. L’immensité habitée par la solitude nous est offerte. Points centraux, au bas de la composition, cinq taches blanches, sans doute des moutons paissant la prairie, impassibles, taches éclatantes, regroupées mais distinctes, nous disent le pouvoir de l’humble indifférence à l’anecdote, comme aux forces qui nous dépassent et rendent vaine toute tentative d'explication.

Eric Rolland revisite ses maîtres, il retourne aux sources, il fréquente ses amonts, qu’il hante à sa façon, probablement peu consciente de tout ce qu’elle engage. La peinture le saisit, s’empare de lui. La puissance somptueuse de Rembrandt, son aisance à jouer des contrastes lumineux, son goût pour la beauté des matières les plus riches, se trouvent instantanément évoqués. Et puis, en bas ces cinq petites taches tellement présentes, qui font penser au petit chien à demi-caché de Goya, comme à la si touchante humilité des fresques du Beato Angelico.

 

Bravo Eric, tu as fait très fort, tu honores la peinture à laquelle tu voues un réel respect.

Un simple pastel peut cristalliser tout un Univers.

Le dernier mot appartient à l'Art. Nous sommes heureusement quelques uns à en être persuadés. 

 

 

TROIS

 

A quelques encablures d'Avignon, à Domazan, en pleine terre gardoise, visite d'un parc de sculptures contemporaines en plein coeur du domaine viticole du château de Bosc.

Le plein air convient à merveille à la sculpture. Ombres et lumières, vibrations ordonnées par le vent, jeu entre les pleins et les vides, confrontation permanente avec le cadre naturel, rivalité des matériaux, jalonnent un parcours souvent enchanté.

Tout cela, même si comme ici les épigones semblent prendre le pas sur les créateurs authentiques.

L'un évoque, sans peut-être le vouloir, les stabiles de Calder, en plus gracile. L'autre cède manifestement au charme voluptueux de Brancusi. Qui ne s'y laisserait prendre, d'ailleurs ? Un troisième est sensible aux rapports présence absence de matière chers à Henri Moore. Ailleurs, des tôles pliées et découpées, souvent peintes en bleu, s'apparentent aux papiers découpés de Matisse. Tout cela est charmant, tout cela apporte du plaisir, le plaisir de la découverte d'un lieu et d'un espace quelque part au bout du monde.

Dommage cependant que la plupart des oeuvres soient allégées, souvent réduites à des formes minimales, parfois à des esquisses. Bosc 2-24 juin 010  

Mais tout à coup, à proximité de l'entrée monumentale du château, une Equation de Jean-François Coadou tranche sur l'ensemble par son énergie et son autorité. Par son refus de toute anecdote. Par son refus de la fragilité d'un travail hâtif, approximatif parce que fruit d'une improvisation trop peu nourrie.

 

Comme toute celles qui l'ont précédées cette Equation (elle porte le n° 40) procède d’un jeu formel entre cube, pyramide et cylindre, suivant en cela la leçon inaugurale de Cézanne. Il s'agit toujours d'un ensemble global énigmatique fonctionnant sur lui-même. Face à celle-ci, une évocation de Raymond Duchamp-Villon survient, inattendue. Coadou est évidemment de bonne lignée.

Il semble qu’une incoercible force d’expansion progresse au plus profond d'un système invérifiable. Une force latente, qui avance quoi qu'il arrive. Pourrait-on s'y opposer ? Y songer parait fou. Quelque chose advient ici et maintenant, c'est imparable. Il nous appartient de le constater et d'en tenir compte. Sachons écouter nos tréfonds.

Clairement repérables, les équilibres de Coadou sont d’autant plus appréciables qu’ils ignorent les évidences de la mode.

(photos Jika)

 

 

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20 juin 2012 3 20 /06 /juin /2012 07:16

 

Les législatives clôturent une longue séquence éprouvante. Près de quarante cinq pour cent d’abstentions en moyenne nationale, voilà qui devrait figurer au premier plan des préoccupations des professionnels de la politique. Quel désaveu ! Voilà qui relativise sérieusement la victoire d’une majorité au socle fissuré. Voilà qui clame l’usure d’un système et le déficit de démocratie ressentis par un nombre considérable d’électeurs tenus à distance, mis hors jeu, par des règles auxquelles ils n’accordent plus crédit. Réenchanter la politique prétendaient certains… le chantier est immense.

 

Le PS est désormais confronté à un terrible défi : il doit réussir, sinon quels dégâts dans cinq ans et quel retour de bâton à prévoir. Aura-t-il suffisamment d’audace et de détermination ? Sortira-t-il de son conformisme et de sa complaisance envers un système qui détruit patiemment la planète depuis trop longtemps ? Sortira-t-il de sa molle complicité avec l’ordre international établi ? Saura-t-il parler haut et fort pour briser la spirale de l’effondrement programmé ? Parviendra-t-il à insuffler non seulement en France, mais aussi en Europe, quelque enthousiasme réparateur collectif ?

Le PS doit désormais se dépasser, se transformer. Il est aux affaires, sa marge de manœuvre est quasi inexistante. Il lui faut absolument trancher, inventer, innover. Il lui faut aborder les obstacles avec un courage des plus farouches, une détermination sans faille, une rectitude morale incontestable. Le moindre dévoiement lui serait fatal, à nous aussi.

Puisse sa majorité absolue ne pas lui être fatale. Elle le serait également pour nous tous.

 

Cela étant, la bêtise, l’autosuffisance, d’une part, tout comme les combines et le fanatisme ont pris des coups. C’est parfois assez rigolo. Ségolène Royal, Jack Lang, Michèle Alliot-Marie, Claude Guéant, Renaud Muselier (Marseille), Nadine Morano, Maryse Joissains (Aix-en-Provence), et Marine Le Pen ont mordu la poussière.

Mais la stupidité béate et la mauvaise foi systématique demeurent bien ancrées. A titre d’exemples, Jean-François Copé et Xavier Bertrand l’ont emporté.

La médiocrité n’a pas empêché Patrick Menucci d’être élu à Marseille par plus de 70% des votants (51% d’abstentions cependant).

La maladresse, l’indécision et le Don Quichotisme ont été fatals à François Bayrou.

 

Une question mérite un approfondissement : comment le Front de gauche, incontestable vedette du premier tour de la présidentielle, a-t-il pu connaître un tel effondrement ? La crise post partum de Jean-Luc Mélenchon ne suffit pas à tout expliquer.

                      

 

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14 juin 2012 4 14 /06 /juin /2012 16:12

(Ecrits en 2004, pas encore oxydés…)

 

 

CHRISTIANISME

 

Par Joseph, le Christianisme annule le père. Par Marie, vierge, il confine la mère dans un simple rôle d'éducatrice (spécialisée ?) : Joseph et Marie, patrons des familles d’accueil ?

 

Dans un article confié au Monde (11.08.04), le psychanalyste Patrick Declerck parle avec un bel humour de "cette religion fondée par un homme tellement affolé par la perspective du conflit œdipien qu'il alla jusqu'à s'imaginer, malheureux psychotique, un père céleste..."

 

 

 

 

CORPS

 

Mon corps est à coup sûr une partie de Moi mais les parties différemment nommées sont-elles une seule et même chose ? Où suis-je le plus moi-même ? En quoi Moi et mon corps sont-ils distincts ? Quelle est la nature de la relation entre Moi et mon corps ? Se voir dans un miroir n'est pas suffisant car il ne s'agit que d'une image réfléchie, alors comment Moi pourrait-il se mettre à la fenêtre pour regarder mon corps passer dans la rue ?

Il m'est clairement impossible d'ignorer un corps petit, malhabile, encombrant. Lorsqu’une difficulté majeure intervient combien j'aimerais abandonner mon corps et... lui donner des coups de pied. Le fonctionnement de mes organes ne m'appartient pas et pourtant il est de Moi. Que serait un corps sans organes ? Il serait certainement très dés-organisé.

Nous sommes un corps, soit, mais possède-t-on un corps pour autant ? Le corps nous est souvent étranger, nous ne le connaissons que très peu. Dans la maladie, la douleur, le handicap, il empiète, il prend sournoisement le pouvoir, il inhibe toute volonté, toute capacité d'entreprendre, il se met à son compte.

Lorsqu'il se révolte qu'en est-il du Moi qu'il porte en permanence ? Il y a de l'hallucinant là-dedans. Quand tout va bien, la présence du corps passe presque inaperçue, elle est tapie dans l'ombre, que survienne un mouvement maladroit et il triomphe avec brutalité.

Prendre soin de mon corps est-il prendre soin de Moi ? Qui prend soin de son corps jusqu'à le cultiver (cette obscène culture physique), le parer, l'orner prend-il soin de son Soi ? Le corps possède une redoutable capacité à résoudre le Moi à très peu de chose en le poussant à la démission. Comment s'abstraire de l'anéantissement du Moi qu'entraîne le corps lorsqu'il se signale ?

Peut-on décider de quitter son corps, autrement qu'en le violentant ? Comment s'y prendre ?

Le corps dit le peu d'importance du Moi.

 

 

 

 

DEMOCRATIE

 

La démocratie est devenue bien molle, toute tissée de démagogie obscurcissante qu'elle est désormais. Elle tolère tant de mensonges et de combines de la part de ses représentants supposés qu'elle ne peut plus qu'admettre de grossières dérives et des abandons multiples face aux conduites clanistes de minorités agissantes. Coquille vide, elle est seulement un mot servant de cache sexe aux manipulations d'une opinion aussi dénuée d'exigences que de mémoire, complice consentante du mépris dans lequel la tiennent les puissants, carriéristes professionnels de la politique ou experts en montages financiers, dont les propos et les engagements variant au gré des circonstances, n'ont d'autre pérennité que la fugacité d'une actualité dévoreuse, avide de non événements.

 

 

 

 

DISTANCE

 

Prendre de la distance, s'abstraire, est-ce possible ?

L'âge, le temps passé, la somme des répétitions de faits analogues, devraient développer un effet d'érosion des sentiments, de l'indignation en particulier.

 

Curieusement, il me semble que croît ma révolte à mesure que passe le temps, ou bien qu'elle se retrouve telle qu'en elle-même. Le monde est indigne, le monde est impropre ; seule évolution : je ne pense plus qu'il soit amendable. Il est ce qu'il est, de toute éternité. Cela n'empêche en rien l'indiscipline, le refus, la contestation, la détestation.

 

Passant, dans un monde inadéquat avec lequel je ne me reconnais pas grand chose à partager communément. Seuls demeurent vraiment des échanges possibles, aimables, avec d'autres passants de même acabit, mais cela n'arrange rien. Procure eut-être un adoucissement un peu complice, sans plus.

 

Vraiment rien à voir avec qui se prend au sérieux et estime pouvoir influer sur le cours des choses.

Non plus qu'avec ceux qui réduisent sans doute leur vie à eux-mêmes et n'ont de perspective que celle d'une durée totalement dérisoire.

 

 

ECRIRE

 

Un geste curieux, quelque chose d'un peu maniaque, une source de difficultés, un besoin imparable, un étrange passe-temps, générateur d'une méticulosité souvent obsessionnelle, occasion de découvertes parfois. Peut-être, grâce à l'arrivée inopinée d'éléments insoupçonnés, un désir de mettre un peu de clarté dans un esprit souvent confus. Il y a aussi du défi  là-dedans : savoir jusqu'où il est possible d'aller, muni de son seul viatique ; comme également identifier les objets de fixations fugaces, ou bien les ressassements.

Ecrire c'est un peu se tendre des pièges à soi-même pour se surprendre.

 

Quelque chose d'analogue à la visite d'une ville inconnue dont on peut avoir une vague idée, hors de toute description précise. Il s'agit alors de s'engouffrer dans telle ou telle venelle pour découvrir sur quelles perspectives ou quelles scènes inattendues elles peuvent déboucher. La nécessité de faire marche arrière s'impose parfois alors que l'on arrive sur un cul de sac. Refaire le même trajet à l'envers permet de saisir certains détails, quelques teintes, des trouées ayant échappé au premier coup d'œil.

 

Recommencer, reprendre pour affiner, préciser, fignoler, tenter une imprégnation par les expériences et la connaissance qui s'ajoutent comme une peau seconde. Chercher, être à la recherche d’on ne sait quoi.  Ecrire peut être une délectable errance comme la mesure amèrement frustrante d'une incapacité. Rien n'est jamais acquis, tout est toujours fragile. Il suffit d'un détail, si fréquent, pour que prime l'insatisfaction.

Pratiquer et jouer le langage, à égalité avec lui, participent du plaisir. Les mots se présentent, papillonnent, certains insistent, s'imposent, deviennent évidents, la plupart décrivent un étrange ballet, tentent quelque séduction, font miroiter une idée nouvelle, la dévoilent parfois, à d'autres moments cèdent le pas à des concurrents aux attraits éphémères, trompeurs de temps à autre. Un bouquet de mots sauvages comme les fleurs des champs, humbles et timides, se forme et se déforme, quelques uns se dérobent et font la nique, provocateurs ils deviennent obsédants. Comment parvenir à s'en défaire ? Ils veulent une place, il faut les disposer.

Parler pour dire, mais parfois déparler. Déparler, comme être aux bords ourlés du langage, dans la doublure, sans possibilité de réversibilité.

 

Le mot n'est pas la chose, disait Korzybski. Dans le déparler se trouve du mot hors de contenu. Le jouir des mots peut conduire à l'expression poétisée sans autre intention que le plaisir du jeu de mots, comme une musique première, une ritournelle faite de clins d'œil que l'on s'offre à soi-même avec une complaisante délectation.

 

Ecrire c'est aussi saisir pour soi d'abord, comme pour tenter de voir, pour apprendre à observer, pour se situer, pour laborieusement parvenir à s'identifier, bien avant de chercher un quelconque partage. Il s'agirait d'évaluer sa propre existence, d'en éprouver et d'en vérifier la permanence.

Ecrire serait donc vivre et chercher à le constater.

Ecrire c'est être aux aguets de soi-même.

 

La singularité véritable existe sans doute bien peu ; écrire de soi peut entraîner des échos imprévus.

Ecrire n'est pas décrire.

Ecrire est une capture, procède d'une prise de possession. Il s'agit de repérer puis de marquer un territoire que l'on fait sien, même si d'autres le revendiquent. En ce sens écrire ou piller peuvent aller de pair, à condition de reconnaître ses emprunts.

Prendre possession du bleu du ciel comme le fit Yves Klein, des couleurs contrastées de la nature, de la sonorité du vent, du moelleux de la pluie, de l'arôme d'un vin, d'attraits, de répulsions éprouvées, d'émois intimes, de prises de conscience, de la texture d'une matière, d'une pesanteur, d'impossibilités, de présences...

S'ajouter tout cela. S'offrir le temps d'un regard contemplatif, totalement disponible, accepter l'instant dans sa pleine durée, le convoquer. D'abord partager avec soi. Il m’apparaît que chacun, s'il écrit vraiment, écrit d'abord pour lui, pour fonder et établir une cohérence interne afin de se trouver ultérieurement dans la capacité d'échanger avec d'autres.

Ecrire serait tenter la fidélité à soi-même, condition première de celle à appliquer à autrui.

 

Ecrire c'est également chercher à tempérer le parler prompt (Montaigne, Essais - I, 10), c'est aussi et surtout, bien sûr, laisser une trace, croître et accumuler (pour distribuer un jour ?). Sans que pour autant la perpétuation soit le but véritable, elle ne serait qu'une conséquence.

 

Que sont les mots inscrits, des reliques de pensée analogues à la phalange ou à la molaire d'un béatifié ?

 

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