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27 février 2015 5 27 /02 /février /2015 20:59

Erasme, Eloge de la Folie – (Nouvelle traduction du latin, Babel, Actes Sud, 1994 – 190 p., 7,70 €)

Contemporain de Dürer, de Machiavel, et de Michel-Ange, Erasme a 14 ans à la naissance de Rabelais. Ami de Thomas More (Utopia) auquel il dédie son Eloge de la Folie, il a 64 ans à la naissance de Montaigne. L’actualité de son écriture n’a sans doute d’autre équivalent que le Discours de la servitude volontaire de La Boétie, écrit environ 40 ans après l’Eloge, dont la verve et la liberté de pensée sont étonnantes.

Tour à tour moine, précepteur, et voyageur, Erasme a composé son ouvrage lors d’un trajet le menant de Rome à Londres. Il a retenu l’attention de Charles Quint, comme de François 1er, qui ont chacun tenté de l’attirer à leur cour. Grand pourfendeur des tares de l’Eglise, il demeurera néanmoins en son sein. Après sa mort (1536) son œuvre sera mis à l’Index, sauf l’Eloge de la Folie.

La charnière des 15e-16e siècles est éblouissante. L’analogie est tentante entre les grands bouleversements d’alors et notre aujourd’hui.

Il y a à peu près cinq cents ans, le Pape était homme de guerre, les Diafoirus et autres Trissotins hantaient les milieux du savoir officiel, tours de passe-passe et manipulations avaient raison de toutes sortes de gogos bien-pensants, des auteurs sans talent étaient certains de leur génie. Ce n’était seulement qu’il y a un demi-millénaire...

De brefs chapitres se succèdent (68 au total) et enchainent les idées. Picorons en quelques-uns, à mesure qu’ils se présentent. C’est à chaque fois La Folie qui parle.

- VI - L’argent permet d’acheter la servilité de lèche-bottes aptes à développer des flots de mensonges au service de la gloire factice de personnages totalement nuls. Un double langage fonctionne en permanence, il permet de s’assurer la considération des imbéciles.

Ceux qui comprennent se gobergent, ceux qui ne comprennent pas sont pétris d’admiration. « Plus c’est étranger, plus on s’extasie. »

Profondes sont les racines du jargon et des faux-semblants propres à notre art-dit-contemporain...

- XIII - A propos de l’évolution de l’être humain : Le charme de la petite enfance tient essentiellement à « la séduction de la folie » qui l’habite et qui fait que les nouveau-nés « apportent, sous forme de plaisir, une sorte de contrepartie aux tracas de ceux qui les élèvent ».

Remarquable cette attention apportée au ravissement du premier âge. Il semble bien que cet attrait sera bien peu mentionné dans les siècles suivant. Peut-être faudra-t-il attendre Victor Hugo et son « Art d’être grand-père ».

L’enseignement fait bientôt perdre la spontanéité et la joie aux adultes en devenir, « ... en se rapprochant de l’âge adulte par le biais de l’expérience et des études, leur beauté rayonnante a vite fait de se faner... ».

La question de la pertinence de l’enseignement ne date pas d’hier. Viendront notamment Montaigne puis Jean-Jacques Rousseau, et beaucoup d’autres réformateurs ministres ou non, viendront les Sciences de l’Education, la pédagogie demeure une question essentielle, bien trop sérieuse et grave pour qu’on la traite vraiment.

- XVII - La femme, qui a « l’avantage de la beauté » apparait comme très complémentaire de l’homme d’ « aspect rébarbatif (et souffrant) de son infirmité à lui, la sagesse. » Bien que redoutable pour les hommes, la femme apporte à la vie « le piment de la folie ».

Vive donc la fantaisie qui colore si aimablement la vie.

- XXXI - La vie est ponctuée de malheurs en chaîne, de la naissance à la mort, mais hommes et femmes font tout leur possible « pour redevenir jeunes ».

De nos jours la publicité vantant les mérites de l’éternelle jeunesse est tout aussi trompeuse que les artifices alors employés. Seul point commun, le pouvoir de la finance permettant d’accéder à ces subterfuges.

- XXXIV - « ... aucun animal n’est plus désastreux que l’homme, en arguant que les autres se satisfont des limites de leur nature, tandis que l’homme - et lui seul - s’évertue à dépasser les bornes assignées par le sort. »

Vivement la grande conférence sur le climat prévue à Paris, à la fin de cette année 2015 !

- XXXVI - Déjà le Pouvoir n’en faisait qu’à sa tête en écoutant de préférence ceux allant dans son sens. Les « sages à triste figure ... n’apportent d’ordinaire aux princes que des choses sans joie, et parfois, faisant fond de leur science, ils s’enhardissent à écorcher leurs oreilles sensibles avec quelque vérité mordante. »

S’entêter et persister dans ses erreurs, une constante du pouvoir. On ne parlait pourtant pas d’économie alors.

- XXXIX - « ... les gens possédés par une fringale insatiable de construire : ils transforment si bien les courbes en angles droits et vice versa, qu’à la fin ils trouvent acculés à la pire indigence... »

Qui pourrait penser aux aménageurs et autres promoteurs immobiliers ?

- XLIII - La stupidité et les méfaits du nationalisme étroit sont joyeusement épinglés. Les Anglais, les Ecossais, les Français, les Parisiens, les Italiens, les Romains, les Vénitiens, les Grecs, les Turcs, les Juifs, les Espagnols et les Allemands, ont chacun de bonnes raisons de s’estimer supérieurs aux autres.

- XLIV - Il pourrait parfaitement s’agir des programmes télévisuels :

« Allez à l’église écouter les sermons. S’il y a une question sérieuse au programme, tout le monde dort, bâille, se morfond. Si le Vociférateur (pardon, je voulais dire le Prédicateur) attaque, comme cela est si fréquent, avec une historiette de bonne femme, tout le monde se réveille, se redresse, écoute bouche bée. »

- XLVIII - Serait-il question, par une incroyable prémonition, du Marché, de ses méfaits, du FMI ou de l’OMC ?

« L’engeance la plus folle et la plus vile est celle des marchands ... : le mensonge tous azimuts, le parjure, le vol, la fraude, l’abus de confiance, et malgré tout ils prétendent passer avant tous les autres, au motif qu’ils ont les doigts couverts de bagues en or. »

- LIII - « La multiplicité des courants de la scolastique rend encore plus subtiles des subtilités déjà subtilissimes... »

Evocation des partis, courants, tendances, écoles, sectes, extrémismes de tous poils ? Dans ce chapitre se trouve évoqué le baratin des spécialistes de leur spécialité et la parfaite inanité de leurs débats, les « arguties théologiques » des pédants et des sachants appelant « profondeur ce que le vulgum pecus ne peut pas saisir. »

- LIV - Moines et religieux ne perdent pas pour attendre. Le formalisme de leurs pratiques et leur culte des apparences forment une cible de choix.

Se présentent ainsi les ancêtres de nos politiques et de leurs éléments de langage : « quel comédien, quel bonimenteur pouvez-vous m’indiquer, qui dame le pion à ces prédicateurs parfaitement ridicules, mais si délicieux dans leur façon de singer les recettes d’éloquence... Et ça ronronne ! Et ça se démène ! Sans arrêt des changements de physionomie ! Constamment des coups de gueuloir ! Ces astuces pour prêcher, on se les passe de main en main, de moinillon à moinillon, comme des formules secrètes. »

- LV - L’exemple désastreux des incartades des puissants (DSK et consorts où êtes-vous ?) :

« Le prince, lui, est dans un position qu’à la moindre incartade morale de sa part, une grave épidémie a vite fait de s’étendre à la plupart des hommes. »

Ah, la vertu des affaires et des mises en examen de nos gloires politiques !

- LVI - « Et maintenant, que dire pour évoquer les grands de la cour ? Rien de plus rampant, de plus servile, de plus fade, de plus abject, que la grande majorité d’entre eux ; pourtant, ils veulent passer pour les premiers dans tous les domaines. »

On s’y croirait !

Lire Erasme, c’est porter un regard aiguisé sur notre quotidien et cela vaut largement l’actualité littéraire qui nous est imposée à coup de best sellers.

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