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20 mars 2017 1 20 /03 /mars /2017 11:23

Les temps sont si brumeux, l’air souvent irrespirable, les miasmes si fétides, que l’envie d’une croisière m’est venue. Aller ailleurs, tenter d’y voir plus clair, parvenir à respirer quelque autre atmosphère.

Les éditions Les Belles Lettres ont publié l’an passé un fort volume regroupant des traductions nouvelles de « Romans grecs et latins »[1]. Aller butiner chez des gaillards tels que Xénophon d’Ephèse, Pétrone, Apulée, Héliodore, et d’autres, une belle équipée ! Croisière aux lisières de nos origines, là où nos lointains prédécesseurs découvraient l’essentiel, ouvraient des voies, et souvent approchaient le terme de l’itinéraire.

Les œuvres recueillies furent écrites aux premier et deuxième siècles de notre ère, en grec ou en latin. Elles témoignent de l’existence d’un genre méconnu, en marge du paysage littéraire officiel tel qu’habituellement considéré. Cette marginalité a longtemps perduré puisqu’il a fallu attendre le temps présent pour que le genre romanesque occupe une place prépondérante, voire étouffante, dans le monde de l’édition.

Pour la littérature philosophique, comme pour la fiction, vu de notre mansarde, il apparait que, mises à part les productions très singulières de quelques phares, bien des auteurs qui jalonnent l’histoire post gréco-romaine sont parfois de grands inventeurs d’eau chaude. Le trophée revenant sans conteste possible à notre bel aujourd’hui.

Le regard réflexif est à la fois rafraichissant et occasion d’humilité.

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Arrêtons-nous un instant sur le Satiricon, écrit peut-être à l’époque de Néron par un certain Pétrone dont l’identité demeure conjecturale. L’adaptation très libre qu’en fit Fellini à la fin des années 60 a contribué à sa notoriété [2]. Nous avons là sans doute une satire annonciatrice de ce que sera plus tard le roman picaresque espagnol. Humour, drôlerie, fantaisie, extravagance, critique sociale, persillent l’œuvre.

Outre le plaisir pris à ces divagations, quelques remarques d’une actualité intemporelle puisque fondée sur la théâtralité et l’illusion, retiennent plus particulièrement l’attention. Qu’on en juge.

Les fragments dont nous disposons s’ouvrent sur une tirade à l’adresse d’un professeur de rhétorique :

« Cette façon de gonfler les faits, ces phrases ronflantes et parfaitement vides, ne leur servent qu’à une chose : se croire tombés sur une autre planète quand ils font leurs premiers pas au forum (...) vous les rhéteurs, vous êtes les premiers responsables de la mort de l’éloquence. »

Difficile de refuser l’analogie avec une campagne électorale en cours, les révélations dont elle s’orne quotidiennement, et le désamour pour la gent politique.

Un peu plus loin, cette question « A quoi servent les lois, là où l’argent règne en maître, là où la pauvreté ne saurait l’emporter ? » ne peut qu'accentuer la tentation de la comparaison.

« Le festin de Trimalcion », pièce maîtresse de l’édifice, permet de retenir avec surprise une ou deux citations assurant notre propos :

« Maudits soient les édiles qui sont de mèche avec les boulangers : Rends-moi service, c’est à charge de revanche ! » Le changement, c’est maintenant ! N’est-il pas vrai ?

« Y a plus personne qui croit que le ciel est le ciel, plus personne qui observe les jeûnes, plus personne qui s’inquiète de Jupiter ; tout le monde compte ses sous sans plus rien regarder d’autre. » Décadence, fin d’un système, abstentions... On s’y croirait. Le mythe de l’éternel retour s’avance.

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Le réalisme du langage, comme celui des situations, souvent drolatiques,  nous permet d’imaginer un Bernard Tapie mâtiné de Sarkozy, époux de Brigitte Bardot, recevant Strauss-Kahn et Cahuzac, pour bâfrer en compagnie de jeunes bobos. Le dîner est ponctué d’intermèdes forains et de tours de magie animés par des équipes de footballeurs, des rugbymen, des pom-pom girls, des plumitifs et des journalistes serviles.

Macron officie en cuisine, il vient de temps à autre trancher une viandet et recevoir les louanges d’une assistance saturée de vin de Falerne.

La fête et la culture déjà réunies. Il ne manque que M. le Sénateur-Maire venu inaugurer à tout hasard une manifestation dont l’intérêt lui échappe, mais à laquelle il est bon qu’il soit vu. La densité du fretin qu’il émoustille lui sert de gage.

Un délice !

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Magnifique croisière, merci aux tour-opérateurs, qui permettent d’apprécier le chemin parcouru et de goûter l’exemplarité de progrès indubitables.

 

[1] Romans grecs et latins – Les Belles Lettres, editio minor – 2016, 1234 p., 49 €

[2] Fellini Satyricon, film 1969

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