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6 janvier 2017 5 06 /01 /janvier /2017 09:00

En 1941, peu avant de mettre fin à ses jours le 22 février 1942, Stefan Zweig témoigne dans Le Monde d’hier de l’évolution de l’Europe de 1895 à 1941 (Folio, Essais – Gallimard). Il s’agit d’un récit hors du commun. La troublante permanence de leur actualité m’a fait choisir les citations suivantes extraites du chapitre Splendeur et misère de l’Europe.

Zweig brosse l’état de l’Europe à  l’orée de la guerre de 14.

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 « La conjoncture les avait tous rendus fous (il s’agit des gros industriels) ... la rage les poussait à gagner toujours plus. (...) les diplomates commencèrent leur partie de bluff réciproque.

(...) Les signes avant-coureurs venus des Balkans indiquaient déjà d’où venaient les nuages qui s’approchaient de l’Europe.

(...) Lentement – bien trop lentement, bien trop timidement ... les  forces d’opposition se rassemblaient. Il y avait le parti socialiste ... il y avait les puissants groupes catholiques sous la direction du pape et quelques trusts internationaux, il y avait quelques rares politiciens avisés qui s’élevaient contre ces menées souterraines. Et nous aussi,  les écrivains, nous nous rangions parmi les opposants à la guerre, il est vrai sur un mode individualiste, ... L’attitude de la majorité des intellectuels était malheureusement celle de la passivité indifférente ... Nous croyions qu’il suffisait de penser en Européens ... en faveur d’un idéal d’entente pacifique et de fraternité spirituelle ...

(...)  cette confiance crédule dans la raison ... fut ... notre unique faute ... nous n’avons pas considéré avec assez de méfiance les  signes avant-coureurs que nous avions sous les yeux. »

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Aujourd’hui, nous sommes quelques-uns, beaucoup trop peu, à remarquer l’implantation d’un fascisme rampant dans le monde entier. Nous sommes quelques-uns à nous faire traiter d’extrémistes « défaitistes » (« joli mot inventé en France » à la veille de la guerre de 14, nous dit Zweig), voire d’anarchistes, imbécillité suprême. 

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Il n’est plus besoin d’un Führer, d’un Duce, d’un Caudillo, ou d’un Généralissime Petit Père des Peuples, sanglés et bottés. Les choses se mettent en place de manière insidieuse, en banal costume cravate. C’est moins voyant, mais d’autant plus efficace.

Une camarilla autoritaire dotée d’un chef providentiel s’empare avec la complicité du monde des affaires des organes du pouvoir réel sous prétexte de défense de la Nation, ou de restauration d’un prestige perdu. Ce qui entraine et justifie une exacerbation des pratiques capitalistes, le règne de la xénophobie, et l’assimilation des opposants à un ennemi intérieur. Dès lors, la démocratie n’est plus qu’un mot vide de sens, une pacotille. Les décisions sont prises hors de tout contrôle parlementaire, de manière totalitaire. L’émotion collective doit être constamment provoquée pour que cela fonctionne convenablement, d’où l’entretien de la peur et des tensions antagonistes. Banalisé, l’état d’urgence devient la règle.

Ce schéma est bien celui qui se déroule sous nos yeux, que nous finissons par ne plus vouloir considérer, car trop anxiogène. Ou bien, pire, intégré comme inévitable.

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Trump, richissime, méprisant, inculte, roublard, se vante d’avoir floué l’Etat en ne payant pas ses impôts. Il attire tous ceux qui, démunis, voient en lui une promesse de revanche : dès lors qu’un tel personnage peut accéder à la plus haute marche, tous les espoirs sont permis. La féérie l’emporte sur la réalité.

Trump est un modèle, comme le  furent Tapie ou Sarkozy, comme le sont Fillon, Le Pen, Valls pour quelques-uns (et peut-être même, hélas en dépit de ses mérites, Mélenchon à l’autre extrémité du spectre). D’une part, il légitime l’impitoyable rapacité des nantis, de l’autre il assure que le succès des nuls, des paumés, des crétins, des opportunistes, est à portée d’un bulletin de vote.

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Haro sur les intellectuels, les planqués assistés sociaux, les profiteurs de la fonction publique, les métèques, et tous ceux qui ne sont pas nôtres !   

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Outre quelques privilégiés pour lesquels prime avant tout la défense acharnée d’intérêts personnels à amplifier vaille que vaille, l’émotion immédiate et l’identification aux trublions hors normes s’érigent comme remparts contre les frustrations de tous ceux qui s’estiment à juste titre dupés par une classe politique totalement discréditée.

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Si l’histoire ne repasse jamais les mêmes plats, l’arrière-cuisine demeure identique à elle-même. Le fonds de sauce mijote tranquillement au coin du fourneau.

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A ce propos me vient l’idée d’un parallèle qui va certainement faire hurler quelques-uns. Eventualité que jusqu’à présent  je n’ai vu formulée nulle part.

Il s’agit d’un rapprochement possible entre Pétain et... Hollande. La proposition est énorme, sans doute outrancière. Il n’en demeure pas moins que quelques items jetés en vrac gagneraient peut-être à être creusés, éventuellement vérifiés, en tout cas démontés. Il ne s’agit en aucun cas de vouloir comparer les données, ni les conséquences. C’est à un mode de pensée et à une démarche que je me réfère.

Je ne prétends nullement avoir raison, le seul fait de l’émergence de cette hypothèse hardie me trouble profondément.

Voyons donc.

- l’un comme l’autre ont procédé à une intégration rapide et totale de la logique et des contraintes imposées par l’adversaire, auxquelles ils se sont soumis sans aucune tentative de négociation, qu’ils ont intériorisées en prenant des mesures d’accompagnement ad hoc : occupation du territoire, adoption d’un statut des Juifs ; soumission aux contraintes du traité européen, mise en œuvre des politiques d’austérité et des « réformes structurelles voulues par la Commission de Bruxelles. 

- atteintes au Droit du Travail, soumission au pouvoir adverse, pour l’un, à l’orthodoxie néolibérale, pour l’autre. Ce qui entraine la remise en cause des acquis sociaux. Précisément pour Hollande, départs à la retraite, CDI, 35 heures, fonctionnement des Prud’hommes, de l’inspection et de la médecine du travail, du statut de la fonction publique...

- résignation à un nouvel ordre du monde, adaptation permanente aux exigences de ce « nouvel ordre ».

- moralisation de la vie quotidienne à partir d’un système de valeurs, l’expiation des pêchés pour l’un, l’abandon de la politique redistributive pour l’autre.

- affirmation de l’existence absolue d’une seule politique possible à laquelle on ne saurait déroger, car elle est la nouvelle norme à laquelle il convient de se soumettre.

- ce faisant, contribution active à la mise en place européenne et à la radicalisation d’un nouveau système de rapports entre pouvoirs institués et citoyens.

-  renforcement du pouvoir  des forces de maintien de l’ordre ; déchéance de nationalité réalisée par l’un, envisagée par l’autre.

- emploi permanent d’un double langage pour dissimuler les actes au nom de valeurs à défendre.

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« De toute ma vie, je n’avais jamais eu l‘intention de convertir autrui à mes convictions. Il me suffisait de pouvoir les manifester et de pouvoir le faire publiquement. » S. Zweig (ouvrage cité, chap. La lutte pour la fraternité spirituelle)

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Si la lecture du livre ultime de Stefan Zweig apparait aujourd’hui indispensable, c’est qu’il montre clairement comment le déclin du monde, occidental d’abord, coïncide avec le déclenchement de la guerre de 14-18, annonciatrice du triomphe et de la légitimation de la barbarie archaïque. Valeurs humanistes fragilement ancrées, croyances en un progrès possible, primauté de la culture, rayonnement de la pensée, finesse des sentiments, ont été balayés, éradiqués, en un tournemain. Les choses sont allées très vite, dès l’annonce des hostilités. Les conséquences économiques, sociales et politiques ont été terribles dans toute l’Europe, une fois l’armistice signé. Elles n’ont pas fini de développer leurs ondes concentriques, jusqu’à envahir aujourd’hui la planète entière.

A eux seul, Hitler et Staline ont tout pourri, tout renié, tout ridiculisé, au bénéfice du plus profond cynisme. Haine, peur, violence et lâcheté, tiennent les rênes depuis lors.  Les métastases sont terrifiantes, elles prolifèrent  à vue d’œil. Nulle rémission en vue.

La planète ne s’en remet pas, elle est désormais assaillie dans ses tréfonds. La haine de l’autre ne suffit plus à l’homme,  il lui faut celle de son habitat naturel.

Depuis 1914, nous sommes dans l’œil du cyclone. Impossible d’en sortir, toute velléité est vite ramenée à sa juste mesure.

Tout est désormais possible depuis que le comble de l’horreur a force de loi.

Zweig montre de façon hélas imparable combien l’anthropocène est aussi anthropophage.

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7 novembre 2014 5 07 /11 /novembre /2014 11:57

Très commun, le bigorneau s’adapte aux conditions ambiantes dont il se satisfait.

Plus la marée est basse, plus il s’accroche à son rocher. Demeurer en place est alors son unique horizon.

Le bigorneau ne s’aventure jamais en haute mer, il se déplace autour de son caillou et cela lui suffit. Quand une anfractuosité lui convient, il s’y attache.

Bigorneau normal parmi les bigorneaux, dit-il. Ce faisant il n’intéresse pas grand monde, mais cela lui importe peu.

Il sait qu’un jour une vague plus forte que les autres le balaiera, à moins que ce ne soit un pêcheur solitaire qui vienne le cueillir pour le consommer en famille.

L’essentiel pour lui est de durer autant que le permettent les règles maritimes les plus élémentaires. Il n’a aucun désir d’innover en quoi que ce soit. Il s’adapte sans jamais s’aventurer hors de son espace traditionnel.

Le bigorneau ne remet jamais rien en question, c’est bien connu.

C’est comme ça. Il ne peut pas aller contre sa nature immuable de mollusque à coquille spiralée. Il connait son destin et s’en accommode.

Comme les bigorneaux vivent en colonies, malgré sa myopie et peut-être à cause de sa surdité, il a les yeux fixés sur ses congénère, hanté qu’il est de voir l’un d’entre eux prendre quelque initiative menaçant la stabilité de la colonie, à laquelle il tient d’autant plus qu’elle s’amenuise.

De temps à autre il laisse échapper une mini bulle d’oxygène. Dans cette bulle les experts conchyliculteurs tentent de discerner un signe à interpréter. Ils constatent que le plus souvent elle ne contient rien d’autre qu’elle-même.

Le bigorneau économise sa respiration, comme ses pensées.

A vrai dire, la question se pose de savoir si le bigorneau possède ou non une pensée.

Les avis les plus autorisés penchent en général pour la négative.

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Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans Actualité politique
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