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24 novembre 2013 7 24 /11 /novembre /2013 18:08

Réagissant à mon récent papier souhaitant un "Retour de la peinture et des arts connexes", un ermite atrabilaire et néanmoins artiste œuvrant dans le Pays de Forcalquier (dont l'éloge n'est plus à faire en matière de ressources culturelles) vient de m'adresser le texte suivant.

Au lecteur désireux d'en savoir davantage, je signale que j'ai déjà accueilli sur ce blogue la prose de Jean-Claude Dorléans le 7 décembre 2012, avec un texte intitulé "Ça se présente mal".

Non plus témoin mais acteur de son temps

Jadis nous avions les artistes peintres que l’on distinguait assez clairement, grâce à cette précellence annoncée, des peintres en bâtiment qui ne dépassaient pas, eux, la qualification besogneuse d’artisans. C’étaient alors gens de cour qui s’étaient placés sous la tutelle d’un monarque ou de quelque dignitaire religieux en échange de flatteries picturales plus ou moins réussies visant à immortaliser la carrière de leur illustre employeur ainsi coiffé du titre de protecteur de l’art. Un simulacre de démocratie vint un jour quelque peu raboter le pouvoir absolu des altesses sérénissimes tandis que l’invention de la photographie permettait de raccourcir la durée des séances de pose. Le pauvre artiste peintre, désormais privé de rente, se trouva relégué au stade de personnage pittoresque, contraint de s’attifer tel un zazou pour s’en aller gagner sa croûte en en barbouillant d’exotiques sur la place du Tertre. Quelques-uns, auxquels on prêta plus tard du génie, se lancèrent dans l’exploration des ismes, passant sans trop d’états d’âme et dans le désordre du symbolisme à l’impressionnisme, de l’expressionnisme au surréalisme, de l’orientalisme au constructivisme, du pointillisme au cubisme, du réalisme à l’hyperréalisme, chacun optant pour la tendance à la mode du moment jusqu’à ce que, faute d’imagination sans doute, on en fut réduit à revendiquer son appartenance au nouveau réalisme – car toujours il importe d’être du côté de la nouveauté et de le faire savoir – alors même que les partisans de l’abstraction, privés d’isme, se déchiraient entre eux, entraient en dissidence et s’éparpillaient en factions prêtes à combattre, par exemple, l’abstraction géométrique au nom de l’abstraction lyrique et vice versa. De leur côté, les thuriféraires de la figuration n’échappaient pas davantage à la tentation du schisme, éclatant en divers mouvements, groupes et écoles se réclamant de la figuration narrative, libre ou critique, sans oublier l’inévitable et nécessaire nouvelle figuration.

Vint alors l’instant solennel de l’indispensable ouverture au monde, au progrès, à la diversification où, lassé de ses accessoires, notre Léonard de Vinci moderne se voulut plus artiste que peintre et se fit plasticien.

Soucieux d’échapper à la sclérose d’une qualification restrictive, avide de s’épanouir hors des traditions, du passé faire table rase, le plasticien allait régénérer l’art qui en deviendrait terriblement contemporain. Débarrassé à jamais de la nécessité de trouver, l’artiste obtint enfin son diplôme de chercheur.

Le CNRS allait lui ouvrir grand les bras et il allait désormais pouvoir intégrer la grande confrérie des scientifiques dont l’ambition est de décrocher, un jour ou l’autre, le prix Nobel de n’importe quoi. Il serait donc fonctionnaire.

Car, à l’évidence, le plasticien du XXIe siècle crée de l’événement, il fait déverser au plein milieu d’un centre d’art vraiment contemporain deux tonnes sept de boulets d’anthracite ou empiler dix-huit mètres cube de plaques de tôle de vingt et un millimètres d’épaisseur. Il fait emballer le Pont Neuf ou peindre en bleu IKB tous les arbres de la forêt de Rambouillet, y compris les feuilles. Le plasticien du XXIe siècle fait déverser, empiler, emballer, entreposer, peindre, édifier, assembler car son œuvre est issue d’un concept et son travail est donc avant tout de concevoir, d’innover. N’est-il pas chercheur ? Le sponsoring lui est indispensable s’il veut pouvoir s’exprimer pleinement dans l’immense, le gigantesque, le pharaonique ; il répugne en revanche à se salir les mains – à chacun sa vocation ! – et n’hésite jamais à faire appel à différents corps de métier pour qu’aboutisse chacun de ses projets, il est un peu chef d’entreprise.

L’artiste vient enfin de trouver sa place dans la société, il était temps !

(J-C Dorléans - novembre 2013)

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