Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
16 janvier 2016 6 16 /01 /janvier /2016 16:02


Langage, écriture, et tout ce que nous nommons art voire culture, existent depuis des millénaires. Les notions de progrès, de croissance et de développement n’ont aucun sens dans ces domaines.

Il ne s’agit au mieux que de changements de points de vue, simplement propres à aborder les choses de manières différentes. Il s’agit de mises en perspective variables. Du plongeur de Paestum à Matisse et Picasso, du cascadeur d’Héraklion aux statuettes de Giacometti, de la Vénus de Lespugue aux Nanas de Niki de Saint-Phalle, de l’art pariétal au street art, etc.

>

(Remarquons que ce n’est que depuis le quattrocento italien que l’art s’est paré d’une majuscule et qu’est apparue la notion d’artiste.[1] )

>

Aujourd’hui, la pratique de l’art devrait pouvoir se comprendre comme une métaphore de la vie avec laquelle elle devrait naturellement se confondre. Langage, écriture, culture et art nous sont légués d’entrée de jeu. Le petit d’homme s’en saisit peu à peu, dès son jeune âge. Il en fait patiemment l’apprentissage, à mesure de ses découvertes.

Chacun s’en empare, et s’y confronte, pour entrer dans le jeu des relations sociales. Certains tentent quelques inflexions (abords créatifs, regard aiguisé, discours personnel...) susceptibles d’en modifier l’usage. Nous nommons artistes quelques-uns de ceux-là.

La vie nous est donnée, chacun en use à sa manière. Les conditions sont différentes, plus souvent imposées que délibérément choisies, chacun tente de faire avec, du mieux possible.

L’art, comme la vie, est tissé de contraintes. Partout des limites, des interdits sur lesquels rebondir. Depuis des lustres la recherche de détours pour enrichir la démarche nourrit l’expression artistique. Du Caravage avec le choix de ses modèles, en passant par les Impressionnistes, le cubisme et les diverses écoles du XXe siècle, jusqu’à nos jours.

L’art est par conséquent bien autre chose que ce produit labellisé art contemporain, qui n’est jamais qu’un hochet commercial de luxe figé parmi beaucoup d’autres, soumis aux aléas de la mode et des appétits de consommation superflue, uniquement préoccupé d’attirer l’attention.

>

La puissance inégalable de l’Art réside dans sa capacité à provoquer du différé.

>

>

>

[1] Voir Edouard Pommier – Comment l’art devient l’Art dans l’Italie de la Renaissance. Gallimard 2007, 539 p.

Repost 0
Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans Art ; Progrès ; Evolution
commenter cet article
17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 18:33

Le musée départemental de Gap (Hautes Alpes) vient de me convier à animer une rencontre avec des professionnels de l’éducation, de la culture et du social, en compagnie d’Alain Sagault, très subtil aquarelliste et fort aimable complice. Il nous était demandé de tenter d’élaborer un essai de lecture collective d’œuvres présentées au musée.

La demande initiale nous proposait de procéder à une réflexion induite par l’examen commenté d’une ou deux pièces contemporaines préalablement choisies, d’un abord réputé non évident puisque non figuratives, nécessitant donc un éclairage particulier.

Alors qu’elle sacralise, la présence dans une collection publique d’œuvres déroutantes a souvent de quoi surprendre, d’autant plus que généralement bien peu est fait pour en faciliter l’accès. La plupart du temps, des cartels niais et pompeux ne servent en réalité qu’à dissuader, presque toujours à masquer la vacuité ; d’autres plus sérieux n’apportent en général que de l’accessoire. Dépité, livré à lui-même sans aucune aide valide, le visiteur s’en détourne, souvent avec quelque raison il est vrai. Le bon sens n’a pas toujours tort et les vessies sont rarement des lanternes.

Cette demande de commentaire explicatifs, pour légitime qu’elle soit, est on ne peut plus classique. Elle présuppose que pour susciter l’intérêt, voire une appropriation, le passage initial par l’intellect s’impose comme seule voie d’accès à l’art. La plupart des guides procèdent ainsi dans tous les musées, selon un parcours figé. Ce que l’on retient tient au mieux à l’anecdote ou au talent du conteur.

Les enseignants, les critiques ou les historiens de l’art partant d’un savoir à dispenser ne font généralement rien d’autre. Ils parlent ex cathedra. Ils dispensent une sorte de vérité révélée hors de laquelle point de salut. Si intéressant et si pertinent qu’ils soient leurs discours demeurent généralement hors de portée des non déjà convertis.

Malgré, ou plutôt à cause de cela nous entendons fréquemment ce type de déclaration : « L’art, ce n’est pas pour moi, je n’y connais rien, je ne sais pas » ?

Comme il parait clair que cette transmission autoritaire de connaissance est anti pédagogique au possible dans la mesure où elle ne fait qu’affirmer et entretenir une barrière infranchissable entre détenteur de compétence et néophyte, on ne peut envisager d’y souscrire.

L’intellect et le savoir constitués comme préalables indispensables risquent fort de ne jamais développer la sensibilité à l’art. Ils organisent la sécheresse du spécialiste, pire de l’expert. L’un comme l’autre nécessaires parfois dans des querelles d’attribution ou d’évaluation, qui n’ont rien à voir avec l’amour de la chose, qui ne sont que d’ordre technique.

Pour bien échanger sur la peinture, il faut un minimum d’équilibre et de collaboration.

Établir cette connivence ne va pas de soi. Un cheminement de découverte doit être élaboré, hors des sentiers du vedettariat qui tiennent à distance le regardeur tétanisé par la déclaration officielle « Attention chef d’œuvre ! Admiration obligée !».

Nulle part la dévotion n’est propice à l’adhésion profonde susceptible de bouleverser un a priori.

Se promener, butiner, picorer, pour prendre peu à peu conscience que l’art s’aborde d’abord par le sensible. Que vienne ensuite seulement le temps de la curiosité éveillée, de la connaissance à acquérir et de l’enrichissement personnel.

De même que la musique est autant à regarder qu’à écouter, le rapport à la peinture passe premièrement par le sensoriel. « Il faut rafraîchir l’œil » ai-je récemment entendu affirmé par un gardien d’une salle rénovée du musée du Louvre, à Paris.

Le grand mérite des responsables du musée de Gap a été de rapidement convenir de ce point de vue et d’accepter une démarche plus expérimentale : explorer, se laisser aller au hasard des émotions, accepter ou refuser, échanger à plusieurs de manière détendue et pondérée, enfin tenter de comprendre pour mieux revenir à l’objet de départ. C’est alors seulement que peuvent intervenir analogies et compléments commentés. C’est alors qu’un débat satisfaisant parvient à s’établir.

Chaque salle d’un musée est en soi une œuvre à part entière. L’accrochage n’est jamais neutre. Il impose des confrontations, chaque pièce exposée se trouve dans un faisceau de relations, de perspectives, soutenue ou maltraitée par ses voisins.

Mis à part ceux qui savent ce qu’ils vont voir, et où le trouver, que font généralement les visiteurs ? Ils déambulent librement, puis reviennent sur leurs pas. Quelque chose les a frappés de manière fugace, qu’ils ont envie de re-voir.

Parfois un tableau se distingue des autres. Il troue la série. Cela ne tient pas à sa dimension, mais à sa force. « Ce n’est pas la dimension qui fait la grandeur », disait à peu près Paul Klee.

Tandis que certaines sont limitées à leur format, il est des toiles qui se prolongent hors du cadre, à la manière de ce que le cinéma appelle le hors champ. Se trouvent alors évoqués un domaine perdu, un lien originel, un émoi, une part de nous-mêmes à retrouver. Domaine sans nom, Pays perdu du Grand Meaulnes, ou bien réminiscences de la cathédrale du Temps perdu.

Nous pouvons nous trouver confrontés aussi bien à des peintures narratives, souvent bavardes, qu’à des œuvres suggestives, d’autant plus évocatrices qu’elles sont silencieuses. L’opposition figuration ou abstraction n’est plus de mise, alors. C’est de peinture qu’il s’agit, et des résonances intimes que nous percevons.

La question fut posée d’une grille de lecture susceptible de béquiller le visiteur désireux de connaître. Les grilles de lecture sont toujours utiles pour autant que l’on ne cherche pas à en faire des outils explicatifs à toutes mains. Écrivant cela, je pense à certaines situations (télévision, publications didactiques) ou l’interlocuteur est plus appelé à poser des repères qu’à parcourir une œuvre à découvrir. Technicisme quand tu nous tiens.

Des jalons sont proposés dans les lignes qui précèdent : accrochage, confrontations, singularité, détails significatifs, rapports de formes ou de couleurs, narration, suggestion, résonances, analogies, plaisir déplaisir suscité, désir d’apports complémentaires, recherche de sources, etc.

A chacun de se forger ses propres outils à partir d’un questionnement initial. A chacun surtout d’en éprouver le désir. C’est en débattant autour de la peinture, bien plus qu’en lisant des notices, que peut naître cet appétit.

Un dernier mot, suite à des questions posées lors de la rencontre :

- Non, tout n’est pas art. Art et artisanat sont de natures différentes. L’une est de création et de découverte, l’autre est d’application d’un savoir-faire parfois d’excellence. Être un artiste ne saurait se réduire à la possession d’un sens artistique.

- La publicité se nourrit de l’art, qu’elle détourne et émascule dans un but de rentabilité immédiate. Salvador Dali fut prophète en ce domaine.

- La marchandisation actuelle de l’art s’exerce à son détriment, elle en fait une somme d’objets jetables n’ayant plus rien à voir avec l’universel. Elle annihile la recherche continue de l’artiste, ses tentatives, ses expérimentations, ses démêlés. La recherche du profit spéculatif est un jeu pervers dont l’art, mais pas seulement ainsi que nous le vérifions chaque jour, fait constamment les frais.

Repost 0
Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans Art Peinture ; Musée
commenter cet article

Présentation

  • : Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
  • Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
  • : Remarques, réflexions, parti-pris et jets de vapeur sur la vie qui va et ses détours.
  • Contact

Recherche