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30 janvier 2017 1 30 /01 /janvier /2017 09:00

 

En août 2012, sur ce blogue, j’introduisais Jean-Paul Curnier :

« Jean-Paul Curnier nous dégage les bronches et nous propose un bel exercice d’hygiène mentale : la culture de l’intranquillité, prélude au bien-être d’un examen critique des faux-semblants du discours prétendu savant. Si aujourd’hui la crise de conscience est devenue denrée si rare, c’est bien à cause de la disparition des conditions d’une prise de conscience. L’autonomisation de la pensée passe nécessairement par la dénonciation opiniâtre du formatage officiel. »

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Son nouveau livre paru en janvier 2017, La piraterie dans l’âme – Essai sur la démocratie (Ed. Lignes 2017, 245 p., 19 €), confirme ces lignes.

Curnier est un écrivain qui a quelque chose à dire, phénomène rare, quasi insolite, par les temps qui courent.

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L’auteur précise le surprenant rapprochement qu’indique le titre choisi :

« On savait, depuis quelque temps déjà, et par les historien, qu’au XVIIIe siècle, époque de son apogée aux îles Caraïbes, la piraterie se dotait d’une forme d’organisation assez exemplaire de ce que nous mettons sous le mot démocratie. Ce seul point méritait que l’on réfléchisse plus avant sur le sens d’un emprunt aussi inattendu. Il fallait donc aller chercher ... non plus du côté de la piraterie mais du côté de la démocratie ..., de son histoire et de sa nature profonde. »

Le décor est planté.[1]

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Le chapitre d’ouverture s’intitule Ce que nous appelons « démocratie ».

D’emblée une succession de questions pertinentes issues du malaise ressenti face à « l’écart considérable ... entre l’idéal qui sous-tend le mot « démocratie » et les diverses formes de réalité politique... » :

- à quoi attribuer l’inexistence d’interrogation sur la forme d’organisation que suppose la démocratie ? ;

- pourquoi avons-nous tant de difficulté à sortir de nos cadres de référence et à naviguer ailleurs que sur les autoroutes de la pensée coutumière ? ;

- « à quoi sert réellement la démocratie ? (alors qu’elle) ne s’est jamais présentée comme une réponse pratique aux problèmes qui se posent à l’humanité et que l’efficacité ... n’est pas ce qui la caractérise en premier. »

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Une voie se dessine si l’on considère que la démocratisation correspond à un ensemble de concessions destinées au maintien d’un minimum de paix sociale, afin de ne pas entraver l’entretien d’une domination de quelques-uns. Mais une difficulté surgit dès que l’on réalise que la foi dans un progrès universel sous-tend l’histoire des hommes.

[Il serait judicieux à ce stade de s’arrêter sur la signification et le contenu de la notion de Progrès, tarte à la crème si porteuse d’aberrations, de même qu’il conviendrait d’examiner à la loupe la pétition de principe qui suppose un désir universel d’égalité et de liberté]

Quelques curiosités remarquables nous sont proposées :

L’accord semble unanime sur l’inspiration morale de la démocratie, et cependant rien n’empêche de vouloir l’imposer par les armes... [Le livre va s’attacher à examiner de quoi le terme est le cache sexe]

Pour s’autoriser à parler de démocratie, il suffit de constater l’existence de trois facteurs fondamentaux : [le ressassement de ces apparences fait les choux gras de nos élites politiques et journalistiques.]

- disposer de médias dits « libres » [la question de leurs propriétaires et de leurs intérêts propres est toujours soigneusement occultée] ;

- entretenir une totale liberté de choix et de facilités financières [les systèmes de crédit si préjudiciables à la pensée] pour permettre une consommation débridée ;

- mettre en place des élections intronisant des « professionnels de l’administration d’un état inchangé des choses. » [Miroir aux alouettes du suffrage universel]

L’intention importe davantage que les faits. « Ça va dans le bon sens » clame le vulgum [ce qui voisine la notion de « moindre mal »].

La cohésion sociale, autrement dit l’évitement de la dislocation [la réduction de la fracture sociale, souci de Chirac], tient à la nécessité de produire toujours plus de richesses dont une faible part est redistribuée pour asseoir l’illusion de liberté et d’égalité proclamées. Nous le savons, la pression économique habille la démocratie, et l’obligation de croissance est son tendon d’Achille.

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Une donnée importante est généralement passée sous silence. Il s’agit du profond hiatus entre la vie politique « démocratique » et les règles antidémocratiques de la vie au travail où règnent autoritarisme, inégalité, et cynisme. La démocratie s’arrête aux portes de l’entreprise. Comment une telle entorse aux principes est-elle si unanimement tolérée ? [A nouveau, la nécessité absolue de lire La Boétie et son traité de la servitude volontaire.]

Cette distorsion pousse à s’interroger sur la facilité avec laquelle l’expression « pratique démocratique » est employée et sur la façon dont elle permet de voir de la démocratie là même où il n’y en a pas. [Réputer démocratique l’Etat d’Israël est un bon exemple de cette dérive. La démocratie ne serait-elle qu’une peau de chagrin ?]

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Cet important chapitre se clôt naturellement, après des considérations sur la pseudo garantie offerte par les élections, sur l’affirmation que la démocratie ne peut se concevoir hors de la politique, car elle est la politique par excellence. Par conséquent, elle questionne de manière radicale le système représentatif, sa nature et son fonctionnement.

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Viennent ensuite des considérations nécessaires sur le mythe moderne de la démocratie athénienne au siècle de Périclès : Athènes, à quelques mythes près, et Le sens d’une origine, chapitres II et III.

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C’est alors, avec Une démocratie parfaite, que nous abordons les chapitres consacrés à la piraterie aux XVIIe et XVIIIe siècles, ainsi que ses survivances jusqu’à nos jours. Les propositions sont surprenantes, déroutantes parfois.

[Remarquons que c’est à ce prix que la pensée est fouettée. Quiconque est sensible à l’art sait la force décisive de la surprise. C’est ce qui fonde notamment la poésie. Curnier, également connu pour le grand intérêt qu’il porte à l’art et aux artistes, sait bien cela]

Fondant sa réflexion sur des témoignages historiques et des études précises, l’auteur nous entraine, tout a priori bouleversé, dans une foisonnante succession d’équivalences et d’analogies inattendues. Il établit, citations à l’appui, que les codes, les règles, le fonctionnement des compagnies de pirates, en font une société légaliste et égalitaire, où « la démocratie ... repose ... sur l’égalité dans le travail », ainsi que sur « l’autorité de la compétence ».        

Le détour par l’histoire de la piraterie, des Caraïbes à la Mer Rouge et au Golfe d’Oman aujourd’hui, conduit insensiblement à considérer autrement la nature même de la démocratie, pour laquelle l’exemplarité morale ne va pas de soi. La démocratie aurait-elle « la piraterie dans l’âme » ?

Cette question ouvre de larges aperçus sur la notion de colonialisme ainsi que sur l’édification des États-Unis d’Amérique (chapitres VII et VIII, Pillage, prédation et compagnies, ainsi que « Nous, le peuple... »).     

Par un enchainement logique, nous rencontrons le colonialisme, doctrine du XIXe siècle, « un état de fait qui consiste en l’expansion des nations puissantes sur des territoires plus faibles... ». Celui-ci apparait non seulement comme un droit vis-à-vis des races inférieures, mais aussi comme un devoir de les civiliser (Jules Ferry, 1885). On voit tout de suite se profiler la justification morale de la hiérarchie des races et de la spoliation bénéficiant aux « élus ».  Le colonialisme apparait dès lors comme un régulateur des tensions internes propres aux pays colonisateurs. Et le processus se perpétue de nos jours encore. Preuve en est avec la « crise grecque », où l’Europe agit en tant que prédateur armé de morale. [A moins de cécité volontaire ou de crispation idéologique, il est difficile d’évacuer cette remarque à la légère]

Si « la démocratie n’est pas morale, c’est elle qui a inventé la morale comme dimension universelle... ».

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Les pages consacrées aux E-U rappellent avec clarté comment, Dieu étant consubstantiel à l’Amérique étatsunienne, se sont élaborés la mystique et le fanatisme dominateur de ce vaste ensemble prédateur où la démocratie résulte de l’alliance entre l’initiative privée et un gouvernement qui associe chacun aux objectifs et au mode de vie de la collectivité.

L’auteur conclut : « La fraternité américaine est un fraternité pirate, elle aussi.... ». [Grâces soient rendues à MM. Georges W. Bush et Donald Trump, entre autres] 

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Les deux derniers chapitres, X et XI, Scène primitive et Le rêve de l’âge d’or, bouclent le parcours en revenant sur les idées forces de l’ouvrage. Voyons, à grandes enjambées.

D’abord la notion de Fraternité, sous-jacente à celle de démocratie. Il pourrait ne s’agir que d’une illusion proche d’un mythe originel. En effet, le lien familial qu’évoque la fraternité n’a pas grand-chose à voir avec l’égalité. Cette citation à la famille pousse également à réfléchir au repli sur soi, et à la soumission à une discipline.

Concernant les régimes démocratiques, la prise en compte de constats s’impose :

- pour garantir l’abondance, et l’accroissement de la consommation (objectifs permanents, sous diverses appellations) la destruction et l’épuisement des ressources vont de soi ;

- le rejet de l’Etat, confiscateur donc obstacle au développement de la propriété privée, s’impose ;

- le gigantisme et la nouvelle piraterie des multinationales procède de ce rejet ;

- l’impérialisme guerrier issu de ce qui précède génère de nouvelles formes de résistance tells que fondamentalisme religieux et opposition des puissances pétrolières ;

- les Etats prétendus démocratiques n’ont d’autre issue pour demeurer que leur renforcement militaro-policier au bénéfice de leurs oligarchies.

S’annonce dès lors « la fin des démocraties représentatives appuyées sur les  anciens découpages en nations et peuples. » [L’Europe de Bruxelles illustre le bouleversement en cours. Son fonctionnement est parfaitement cohérent avec ce qui précède]

Prolongeant Tocqueville à sa manière, Pasolini n’y va pas par quatre chemins, qui écrit : « ... les résultats de cette insouciante société de consommation sont eux-mêmes les résultats d’une dictature, d’un fascisme pur et simple. » (P.P. Pasolini – Ecrits corsaires)

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Face à « une droite chargée du réalisme prédateur ... une gauche chargée de l’objection morale ... ne saurait constituer une plateforme de gouvernement ...C’est ce qui explique que la gauche institutionnelle est vouée à l’échec... »

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La démocratie, on l’a vu tout au long du livre, « est immorale en son essence (d’où le) conflit permanent avec les valeurs qui sont censées la fonder. » Il y a là une forme d’automystification  chez les tenants du discours en faveur de la transparence et de la probité. [Sarkozy, Balkany, Cahuzac, et beaucoup d’autres de quelque horizon que ce soit, nous rappellent à la réalité]

En fait la démocratie n’est qu’un label, une image de marque, couvrant le consumérisme de masse bestialement infantilisant dont se repaissent « des oligarchies à démocratie limitée. »

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En conclusion, il se pourrait que « l’unification forcée de la planète » induise l’élaboration d’« une nouvelle configuration de l’existence sur terre. » Emergence de collectivités et d’altérités nouvelles, dégagées des notions de nations, de peuples, d’origines ?

Une certitude : nous sommes à une extrême limite.

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Ce vagabondage proposé par un guide de grandes randonnées, adepte du hors-pistes,  construit un livre ambitieux dont la foisonnante richesse pourrait constituer la principale faiblesse. Le désir de cohérence et de complétude peut en effet entraîner un effet de tournis. Il faut s’astreindre à lire le crayon à la main. Ce qui est mauvais pour les amateurs de lecture rapide, souvent prompts à proférer un avis péremptoire.

 

 

 

  

 

 

 

[1] Entre crochets [ ], des suggestions personnelles évidemment contestables.

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