Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

La Curiosité c’est d’abord la Vie

4 Février 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #curiosité, vieillesse, Montaigne, Internet, Web, Google, Potager d'u curieux, Georges Orwell, tourisme, voyage, J-J Ceccarelli, Alain Nahum

Il faut être diablement curieux de ce qui peut se produire, et s’en étonner à chaque fois, pour s’acharner à prendre goût à la vie. A chaque moment, l’imprévu peut surgir, offrant des occasions d’étonnements, de rapports inattendus à un monde surprenant.[1]

Si nous manquons de disponibilité, si nous sommes devenu incapable d’un désir de connaître, amputé de la volonté de chercher à comprendre, sourd aux émotions, étranger à toute générosité, la fadeur des certitudes envahit l’espace et nous engloutit. Tandis qu’il peut être source de découvertes, le cours du temps n’est plus alors qu’un détestable fardeau angoissant dont la vieillesse signe l’apogée. Cruel naufrage.

Passons.

Il n’est pas d’âge pour sans cesse picorer la vie.

A mesure que s’accumulent les ans des perceptions nouvelles apparaissent, comme une sorte d’éveil permanent. A moins d’un délabrement cérébral majeur, la vieillesse offre la chance de nouveautés insoupçonnées.

Je sais d’expérience combien un embarras physique peut apporter in fine.  Entre autres, une apparition de la capacité à se déprendre de l’accessoire, accompagnée d’un bienfaisant abandon de la précipitation. Dès lors, l’obsession de l’immédiat et du quantitatif révèle sa totale vanité, et cela apaise.

Jusqu’au moment ultime, la curiosité peut, me semble-t-il, continuer à s’exercer. Ne serait-ce qu’en s’interrogeant sur la manière dont cela pourrait se dérouler, en s’y préparant doucement. Fascination d’une expérience unique, à ne manquer sous aucun prétexte.

Montaigne est un précieux premier de cordée lorsqu’il nous dit la nécessité de l’espace d’une vie pour cheminer avec sérénité jusqu’au point final.

Sans curiosité, le gavage est assuré, avec pour ligne d’horizon l’électroencéphalogramme plat.  Victoire incontestable des miroirs aux alouettes que sont Internet, les médias, le Web, Google et autres prothèses aliénantes, quand elles entrainent une addiction. Puisque tout est disponible, il n’y a plus rien à inventer, plus rien à chercher, plus d’objet de surprise, plus rien qui vaille. Image de la Rome décadente, image du flétrissement. Waterloo morne plaine...

La Curiosité tient sans doute à une disposition d’esprit propre à l’ouverture à l’inhabituel, peut-être même à l’insolite. Or, quoi de plus insolite que le coutumier de la vie elle-même ?

De la graine à la plantule quel mystère, quel objet d’émerveillement, quelle envie de connaître !

Le mimosa bourgeonne doucement, lentement, faiblement, et tout à coup il explose ses généreux grains de soleil. Comment cela est-il possible ? Comment cela se reproduit-il à l’infini ? Demain, les amandiers seront en fleurs, je le sais, mais je suis toujours aussi curieux du moment, toujours aussi ému.

Voyez ce boulanger itinérant qui cultive une grande partie de ses céréales et explique sur les marchés de Haute-Provence l’art de faire du bon pain. Ou bien, ce jardinier paysan qui commente son rapport à la nature et développe son engagement pour la sauvegarde des espèces et la biodiversité. Il nomme son lieu « le Potager d’un curieux », au cœur du Luberon.[2]

Cette très souhaitable ouverture d’esprit commande un affût quasi permanent, situation propre à l’ajout incessant du nouveau. Sans pour autant, bien entendu, baisser la garde et se laisser abuser ni par les trompeuses apparences marchandes mondialistes, ni par le formatage orwellien des réseaux de « communication ».

L’esprit critique, la faculté de discriminer et de comparer, une conscience de la distanciation, sont essentiels à une claire appréhension des choses.

La Curiosité ajoute l’enthousiasme créateur à l’information comme à l’expérimentation. Elle colore notre rapport à l’existant, elle nous renseigne sur nous-mêmes.

Les nombreux séjours que j’ai effectués dans des contrées lointaines, en Inde notamment, m’ont beaucoup apporté à ce sujet.  Ils m’ont fait vivre l’écart considérable entre le discours bienséant et le ressenti agissant.

Je peux voyager comme un touriste, c’est-à-dire avaler du kilomètre et du site « à voir », sans m’ajouter vraiment quoi que ce soit d’autre qu’un récit. Dans ce cas ma curiosité ne sera jamais que celle du collectionneur, maniaque insatiable toujours à la recherche de la pièce manquante et des analogies possibles, oubliant que cette pièce manquante c’est avant tout lui-même, qui passe à côté sans qu’il s’en doute.

Je me souviens de voyageurs blasés rencontrés en Islande, ils avaient épuisé les catalogues des agences de voyage et ne savaient plus quoi « faire »...

La curiosité cesse à partir du moment où le monde est totalement formaté, normalisé, réglementé, monovalent. Devenu un catalogue de La Redoute en quelque sorte.

Je peux aussi voyager, avaler du kilomètre et de la rencontre, mais en sachant que le principal objet du trajet c’est le voyageur que je suis, qui s’éprouve, se met parfois en péril à la recherche de soi, comme souvent le font les artistes avec lesquels je prends tant de plaisir à partager.

Quoi de plus exaltant que d’être invité à visiter un atelier, un  antre, à découvrir le travail en cours, à échanger sur les questions que se pose l’artiste, à s’interroger ?

Cette relation avec des artistes est toujours un résultat, la conséquence d’un mode de vie. Elle engendre souvent des développements parfaitement inattendus. C’est ainsi que naissent parfois des projets partagés, inenvisageables a priori, évidents dès qu’ébauchés. Imaginer une publication, réaliser à quatre mains un livre singulier, monter une exposition, organiser des débats, susciter des rencontres. C’est-à-dire créer de la vie et s’étonner à chaque fois que cela soit possible, hors de toute soumission préalable à des contraintes mortifères.

Parvenu à ce point, deux artistes de mon entourage immédiat m’apparaissent avec quelque exemplaire singularité.

L’un a remisé crayons et pinceaux le printemps dernier, Jean-Jacques Ceccarelli ; l’autre, Alain Nahum, complice de longue date, poursuit sa traque de l’invu, de l’insoupçonné, de l’apparemment dérisoire et minable, objets pour lui de curiosité permanente.

La fertilité de leurs regards, de leurs approches, possède la vertu magique d’un ferment exemplaire.

Cecca, comme nous l’appelions volontiers, poussait au maximum l’exploration des séries qu’il créait, curieux de ce que lui révèlerait l’acharnement avec lequel il interrogeait la surface à laquelle il se mesurait ; cherchant ses limites il tentait de faire avouer à ses créations jusqu’où elles lui permettraient d’aller. Il aimait aussi jouer avec des reliques  et résidus, fruits d’un glanage de hasard dont il composait de surprenants ensembles offerts comme de précieux témoignages d’amitié à partager. Une manière de célébrer les métamorphoses imaginaires des rogatons du quotidien.

Sa curiosité à l’égard des personnes, artistes et amateurs, était si grande qu’il n’hésitait pas à susciter des rencontres entre ceux qu’il estimait. Il se faisait alors passeur de cordialité. Il célébrait l’existant.

Alain Nahum, par l’insatiable acuité de son regard, exerce sa bienveillance à l’égard de tout ce qui témoigne humblement de la vie. Son œil de photographe est constamment ouvert à ce que l’on ne remarque qu’à peine, très confusément. Arpenteur solitaire de la ville, il donne à voir l’ignoré quotidien, si présent qu’il ne peut être que négligé. Curieux de ce qui échappe il saisit l’insolite, qu’il nous offre simplement, en majesté, comme autant d’évidences.[3]

De ce point de vue, la curiosité peut s’apparenter à un vagabondage intemporel incessant, dont elle se repait, et s’enrichit.

C’est ainsi que je me sens contemporain de tous ceux qui m’émeuvent, m’émerveillent ou nourrissent ma relation au monde, me poussent à réfléchir, à écrire, et satisfont ce faisant mon appétit. Cela d’où qu’ils viennent, quelle que soit leur époque, quel que soit leur domaine.

 

 

[1] Cet article est issu d’une proposition du directeur d'une revue d’art

[2] Voir sur http//epistoles-improbables.over-blog.com :

- 7 mars 2016, « Le potager d’un curieux : à découvrir, une rencontre rare »

[3] Voir sur http//epistoles-improbables.over-blog.com :

- 30 avril 2017, « Jean-Jacques Ceccarelli »

- 28 avril 2015, « Emergences, regards sur la ville », livre Alain Nahum – Jean Klépal (éd. Parenthèses)

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
A
Bonjour Mr KLEPAL,<br /> <br /> "Merveilleux le chemin de Han Shan" (Han Shan, éditions Moundarren), comme apprendre à aimer chaque pas (Morse flèche) .<br /> <br /> merveilleux le chemin de Han Shan<br /> nulle trace de carrosse ni de cheval<br /> les ravins s'enchaînent, difficile de s'orienter<br /> les pics abrupts se superposent, on ne sait<br /> combien de rangées<br /> la rosée goutte de mille espèces de plantes<br /> le vent murmure dans les pins rassemblés<br /> à ce moment là, égaré du sentier,<br /> je demande à mon ombre "alors, où va-t-on<br /> maintenant?" (Han Shan)<br /> <br /> j'habite parmi le large<br /> nul ne me connais<br /> au milieu des écumes blanches<br /> toujours silencieux, silencieux<br /> j'habite le monde<br /> à ne plus savoir qui de l'esprit<br /> qui de la matière<br /> qui du corps<br /> qui des géographies<br /> <br /> Pour poursuivre et clore,<br /> <br /> Rien de ce qui est humain ne résiste au passage. D'où l'importance du passeur.<br /> <br /> Cordialement.
Répondre
M
Sur la curiosité, combien de fois n'ai-je pas entendu dire de vieux pédagogues que les étudiants les plus intéressants étaient ceux qui faisaient preuve de curiosité. Mais toute la vie durant, bien longtemps après l'époque des études formelles, c'est encore et toujours la curiosité qui procure le sel de la vie. Belle réflexion que je me réjouis de pouvoir partager.
Répondre
B
Merci Miss K, qui certainement se cache derrière cette notable initiale.
Répondre
K
Curiosité; Extrait bouillonnant , appétit vorace, ..joli bout de regard de ta force de vie.
Répondre