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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

« Par-dessus tête », écrits de Jean-Paul Curnier

4 Avril 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Jean-Paul Curnier ; Arles ; Camargue ; Provence ; Humour ; Camping

À trois reprises depuis l’ouverture de ce blogue, en août 2012, juillet 2014 et janvier 2017, j’ai eu l’occasion de signaler l’intérêt des écrits de Jean-Paul Curnier, philosophe et essayiste polymorphe. Un auteur vigoureusement rigoureux.

L’acharnement implacable du Crabe a eu raison de lui l’été dernier, provoquant une béance parmi ses amis artistes et amateurs d’art et d’échanges croisés sur la vie qui va et le monde à notre porte.

Curnier était un écrivain singulier, qui tenait des propos salutaires parfois décapants, toujours stimulants. Ses ouvrages ultimes s’intitulent « Prospérités du désastre » (2014), et « La piraterie dans l’âme – essai sur la démocratie » (2017).

C’était sans doute un homme ouvert et secret, sensible et probablement désabusé parce que lucide, riche d’un humour de belle facture, propre à le garder de la désolation de ce qui arrive en permanence.

Début 2017, il avait commencé à préparer un recueil d’inédits et de textes devenus peu accessibles. "Par-dessus tête", livre couvrant la période éditoriale 1992-2016, vient de paraitre aux éditions Lignes[1]. Un bel hommage.

Il s’agit dans l’ensemble de variations intimes où l’auteur use de la liberté de ses propos pour se laisser aller à l’aventure de la vie. L’écriture en est d’autant plus déliée, ce qui ajoute au plaisir de la lecture.

 

Sept textes de dimensions inégales, deux d’entre eux pourraient s’apparenter à de courtes nouvelles, composent l’ouvrage. Arles et la Provence, la Camargue, territoires d’élection de l’auteur, y figurent en bonne place.

Une ébouriffante histoire de confusion mentale, « Ici et ailleurs », un bijou, ouvre le recueil en majesté.

La peine de vivre, le malentendu amoureux, la déception si fréquente si souvent niée, un sens de l’absurde camusien, persillent les récits. Un constant sens du décalage entre apparences et réalité profonde pimente l’ensemble d’un humour léger, délicat. Cette forme d’humour à l’élégance un peu british, qui de manière subtile indique au lecteur de ne pas se laisser abuser mais plutôt d’accepter la jouissance d’une complicité intelligente quelque peu désabusée.

 

Des réflexions sur le Rien ou l’échec, qui ne sont jamais rien.

« Rien n’arrive ! Et ça arrive souvent ! » - « Un échec total, ça peut cacher une réussite qu’il vaut mieux ne pas montrer ! » - « Souvent, c’est troublant, tu penses devoir le vertige de tes réussites au peu de chances que tu te donnais. »- « Le rien est infini, vers l’arrière, comme vers l’avant. Entre les deux, il y a quelque chose, et sans ce quelque chose qui vient distinguer l’arrière de l’avant, il n’y aurait même pas rien du tout. » - « Vu de cette façon, ce qui arrive peut être regardé avec un grand soulagement. »

La vie ainsi qu’elle va est à prendre comme elle est. À chacun de se débrouiller avec elle, car nous sommes toujours seuls.

« Ce n’est pas la vie qui est décevante,

C’est le fait qu’on n’en ait qu’une ! »

Les rencontres induisent en général une hésitation craintive et maladroite :

« J’ai eu un geste en trop : je lui ai pris la main. » - « Comme on ne se connaissait pas encore, on n’avait aucune raison de s’oublier. Pas encore. » - « Il faudrait se détacher de l’envie de s’attacher ? »

La contradiction, l’ambivalence sont monnaie courante. Elles n’arrangent pas les choses :

« L’idée de partir me donnait envie de rester. » - « J’aimerais te parler inconnue, nous resterions si proches. » - « L’un de nous deux était de trop... » - « En moi, je souriais de son sourire à elle. »

 

Une autre histoire percutante, un bref séjour estival dans un camping des bords de Loire, « La vie recommencée », offre prétexte à des réflexions sur Camping et camp (de travail, de concentration) en tant qu’« épreuve de vérité de l’humanité. »

 Combien le regard sur soi face à celui des autres, et le comportement induit, prennent d’importance :

« Une multitude sans habitude commune, commandée par la seule nécessité de l’adaptation. » - « Les visages façonnés par cette expression particulière que donne l’obligation de ne pas voir. »

Un développement sur la solitude et le dérisoire, ainsi que sur la nature et le rôle du regard selon que l’on est seul ou en groupe, méritent l’attention du lecteur.

Mais là aussi l’humour est aux aguets, l’interprétation et le mode d’emploi du Camping donnent lieu à des remarques dignes des dessins de Sempé ou de Steinberg. Curnier tend le fil, augmente la pression, et tout à coup donne du jeu, qui évite la désolation. Cette alternance de densité et de clins d’œil confère beaucoup de force au propos.

 

La rencontre, la promenade très intelligente devrais-je dire, s’achève avec une évocation d’Arles « ce fantôme flottant que le fleuve promet à la mer » [2] et un salut à la Camargue « où commence l’infini. ». Un texte écrit alors que Jean-Paul Curnier se savait proche des limites.

 
[1] Jean-Paul Curnier, Par-dessus tête, ouvrage posthume, 180 p., éditions Lignes, mars 2018, 18€
[2] Arles catastrophe lente, texte écrit en 1984 auquel l’auteur tenait beaucoup, publié une première fois en 1988, en Italie.
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