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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Pépites d’humanité

21 Mars 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Ilarie Voronca ; Tristan Tzara ; Victor Brauner ; Benjamin Fontane ; Jacques Herold ; Albert Camus ; René Char

Des expositions, quelques librairies où il est encore possible de fouiner au hasard, des lieux écartés des sentiers de grandes randonnées, des conversations, permettent de découvrir des inconnus, des oubliés, des créateurs, tous témoins attentifs de l’offre permanente du monde, glaneurs de l’aveuglant. Opiniâtres vagabonds, observateurs jamais rassasiés de la vie telle qu’elle va et se prolonge selon chacun.

Ici un peintre, là un photographe, ailleurs un écrivain, un compositeur, un cinéaste, etc. Ce que nous contemplons ordinairement dans les musées n’est que l’écume de l’extraordinaire production artistique humaine. La curiosité pousse parfois à rechercher l’inconnu délaissé, l’oublié, à différer le trop fréquemment mis en scène.  Alors apparaissent des pépites d’humanité insoupçonnées, souvent trop proches pour être perçues.

 

Ces remarques alors que vient de me parvenir un poème d’Ilarie Voronca, poète français d’origine roumaine (1903-1946), qui fut l’ami de Tristan Tzara, Victor Brauner, Benjamin Fontane, Jacques Herold, et quelques autres.

 

NOUS POUVONS PARTIR

(publié dans Rien n’obscurcira la beauté du monde -  éditions de L’Arbre)

 

Vous avez bien fait les choses. Vous avez allumé

D’énormes lampadaires dans les salles de fêtes,

Vous avez su choisir les musiciens, les danseuses,

Vos cuisiniers n’ont oublié aucun délice,

Mais nous ne devons rien à personne. Nous pouvons partir.

 

Nulle laideur jamais n’a blessé vos regards,

Vos maisons étaient claires et à travers vos fenêtres

Vous pouviez voir les plages, les forêts,

Les avenues où vous seuls aviez le droit de rêver.

Mais nous ne devons rien à personne. Nous pouvons partir.

 

Des hommes sous la terre ont arraché au charbon

Le soleil de leur mort, le soleil de vos vies,

Des jeunes filles se  sont fanées en brodant vos étoffes,

Des navires  pour vous ont traversé les saisons,

Mais nous ne devons rien à personne. Nous pouvons partir.

 

Pas un seul jour, pas une seule minute nous n’avons vécu

Comme vous, nous étions à l’office ou dans l’escalier

De service. Ou plus loin dans la foule résignée

Qui s’exténuait à bâtir pour vous des arcs de triomphe

Mais nous ne devons rien à personne. Nous pouvons partir.

 

Car toutes ces lumières, ces joyaux, ces couronnes

Ces meubles d’or, ces feux de joies, ces vaisselles,

Ces terrasses radieuses où vous avez ri et dansé

Il faudra que quelqu’un les paye, il le faudra

Mais nous ne devons rien à personne. Nous pouvons partir.

 

Ah ! Le jour est venu où vous rougissez de honte,

Vous avez pris la part des autres quand même pas

Votre part, vous ne pouvez la payer. Le jour

Est venu où vous voudriez être libres, nous suivre

Mais nous ne devons rien à personne. Nous pouvons partir.

 

C’est nous qui avons été les heureux, les sages. Tout avait l’air

Trop tentant. C’était un piège. La beauté, les richesses

Il fallait s’en approcher avec prudence. Pour nous

Ce fut facile car vous aviez tout pris

Mais nous ne devons rien à personne. Nous pouvons partir.

 

Nous sortons le cœur léger, l’âme tranquille

Comme d’une maison où nous n’avons rien volé

Un royaume serein nous attend. Et vous, les yeux en pleurs

Vous voici prisonniers pour payer fastes et gloires,

Mais nous ne devons rien à personne. Nous pouvons partir.

 

 

Ce texte coïncide avec les mots d’Albert Camus : « Ici vit un homme libre. Personne ne le sert. » (in A. Camus, R. Char, La postérité du soleil, 1986)

La  vraie poésie demeure accessible, elle se lit parfois entre les lignes. Les silences rendent la musique audible, les blancs de la page incitent à la lecture.

L’éveil de la curiosité, les relations inopinées, les occasions saisies, permettent à chacun de faire son miel. À moins que le formatage pavlovien...

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A
Nous devons rien à personne, juste notre liberté à partager avec les autres...
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R
Ilarie Voronca, ce nom me ramène loin en arrière quand, dans de vieux numéros des Cahiers du Sud, je lisais avec bonheur ses poèmes et ceux d’autres poètes dont on ne parle plus. <br /> Je suis las du froid et du vent<br /> la flute de nos os chante le désarroi !<br /> Ô vieillesse !
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J
Merci pour ce poème de colère pourtant doux et serein.<br /> Il me remet en mémoire la réalité brutale des années 50 à Carmaux où les rapports de classes étaient d'une violence inouïe et où la caste des ingénieurs-chiens de garde du patronat, vivaient comme à la Cour.<br /> Féroces avec les mineurs, ils disposaient de privilèges royaux : logés gratuitement dans des petits châteaux entourés de parcs avec personnel de maison (jardiniers, bonnes, chauffeurs, etc.), ils avaient repris le style de vie du Marquis de Solage propriétaire des mines jusqu'à la Libération.<br /> A la sortie de l'école, leurs moutards étaient attendus par une calèche menée par un cocher en livrée leur donnant du "Monsieur...", plus tard, dans les années 60 par la DS de fonction.<br /> Ils touchaient des primes de paysage (ça ne s'invente pas !) pour compenser la laideur des usines !<br /> Ils avaient l'exclusive jouissance de parcs pour se détendre (fêtes, kiosques à musique, courts de tennis, bassins, sculptures -dont celle monumentales du marquis qui trônait à l'entrée-, jets d'eau, etc.) VERSAILLES !!!<br /> Des gardes veillaient à ce que la plèbe n'y pénétra point. Nous étions pourtant en République et Jaurès était passé par là... <br /> Les ouvriers, d'ailleurs, avaient bien intégré l'interdit et ne cherchaient pas à y entrer.<br /> Je ne suis pas sûr que cette caste en ait gardé mauvaise conscience, mais c'est vrai, nous, " nous ne devons rien à personne. Nous pouvons partir."
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