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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Il y a cinquante ans, mai 68

5 Mai 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Mai 68, Pierre Viansson-Ponté, Daniel Cohn Bendit, François Missoffe, Simone de Beauvoir, Pierre Charpy, de Gaulle, CGT, Georges Séguy, Beaux-Arts Paris, Jean-Louis Barrault, André Malraux, PSU, Michel Rocard, Pierre Mendès-France,

Un cinquantième anniversaire ça peut-être au choix : simple commémoration, célébration, consécration, ou bien tentative d’anéantissement par récupération. Dans le cas de Mai 68...

Une amie vient de m’envoyer quelques réflexions sur fond de psychanalyse jungienne. J’en ai extrait des passages significatifs pour les besoins de ce papier.

À la suite de quoi j’ai revisité un texte écrit en 2003.

 

I

 

« En 1968 la France croyait au « Progrès » avec un grand P. Elle asseyait cette certitude sur une vision cartésienne, rationnelle, inébranlable à l'époque, des hommes « comme maîtres et possesseurs de la nature ».  Cette idéologie humaniste saluée par les Lumières, n'était remise en cause par aucun des partis politiques en présence, qu'ils soient de Droite ou de Gauche.

(...) Rien n'émergeait dans les yeux de l'intelligentsia d'alors, à tel point que Pierre Viansson-Ponté lançait dans Le Monde du 15 mars 1968 son fameux « La France s'ennuie ».

En janvier 1968 Daniel Cohn-Bendit avait apostrophé François Missoffe, Ministre de la Jeunesse et des Sports venu à Nanterre inaugurer la piscine « J'ai lu votre livre blanc sur la jeunesse. Trois cent pages d'inepties ! Vous ne parlez pas des problèmes sexuels des jeunes ». (...) Le ministre lui aurait répondu « Si vous avez des problèmes de ce genre, je vous conseille de plonger dans la piscine ». C'était à l'image des tenants de l'autorité à l'époque : cette  interpellation, certes effrontée, n'était pas encore audible. Oui, la révolution sexuelle était en marche. Non pas seulement celle de sa libération, mais surtout celle de la part féminine de la société venue brusquement se rappeler à la part masculine, ultra dominante d'alors.

Car rappelons-nous l'époque : dans la sphère publique c'est à dire économique, politique et savante, la société était en totalité investie par sa part masculine. (...) Des brèches légales s'ouvraient progressivement. Mais, investis sur les avantages de leurs places, volontairement ou involontairement, les hommes les  confisquaient. 

Si le témoignage de Simone de Beauvoir « On ne naît pas femme, on le devient », avait fait son chemin, il n'avait pas suffi. (...). Rappelons-le ici : c'est en 1965 que la femme mariée n'est alors plus considérée comme citoyenne « mineure ». Cette société (...) délégitimait de façon volontariste le corps, les sentiments, les impressions, pour ne prendre en compte que les aspects rationnels cautionnant une réussite économique et scientifique (...). 

(...) Les aspects considérés comme non rationnels étaient réservés à la sphère féminine exclue du débat sur les transformations dues au « Progrès ». Cette sphère incomprise, ignorée et systématiquement refoulée dans ses dynamiques propres devenait explosive. (...) L'économie battait son plein mais le débat sociétal et politique était confisqué par les « mandarins » si intelligents soient-ils, acquis au culte du Progrès, idéologie commune à tous. (...) pour faire simple, juste différente sur les conditions de sa production et de sa répartition selon qu'ils étaient de Droite ou de Gauche. (...)

Ceux qui aimeraient enterrer un peu trop hâtivement l'élan de Mai 68 ne doivent pas se tromper de débat. Les erreurs d'interprétation de ce mouvement à connotation libertaire pouvant  conduire à une forme d'anomie de la société sont en effet dommageables. Mais réfléchir à l'organisation de notre avenir et du progrès avec un « p » plus empreint d'humilité, en permettant aux dynamiques « féminines » et « masculines » d'avoir voix au chapitre conjointement, cette mutation est à préserver et développer - avec soin -. Les débats actuels nous le rappellent. (...)

Pour une construction plus solide et anticipatrice, ils mériteraient d'être moins offensifs et plus complémentaires. »

C.B,, ex étudiante à Nanterre, 22 ans en 1968

 

II

 

Mai 68 fut un temps d'une intensité rare, un temps de découverte, une véritable Renaissance. J’avais alors largement passé l’âge d’être étudiant, le poids du pouvoir gaullien entretenait toutefois chez moi une opposition latente aux manœuvres de la politique. J'enrageais de n'être pas parisien et de vivre les événements surtout par procuration.

Un vent de liberté, de création et d'intelligence soufflait tout à coup. J'étais passionné. Daniel Cohn-Bendit était l'emblème d'une audace irrévérencieuse qui me ravissait, le voir tenir tête aux représentants du pouvoir, les ridiculiser, rouler dans la farine le lamentable Pierre Charpy, journaliste aux ordres, me réjouissait. Il osait et réussissait ce que je désirais depuis si longtemps. Le système gaulliste semblait aux abois, peut-être le moment approchait-il où nous verrions enfin disparaître le Général et sa clique, « dix ans ça suffit ! »

Alors que la France laborieuse vibrait et se mobilisait à l’unisson, la C.G.T. jouait une partie solitaire, elle achevait de se discréditer avec son minable secrétaire général, Georges Séguy, tout comme le Parti Communiste faisant tout pour freiner le mouvement ainsi que le Parti Socialiste aux basques duquel pesait si fort son rôle pendant la guerre d’Algérie.

La parole s'est mise à circuler, les slogans titillaient les esprits réveillés, les gens se parlaient, s'interpellaient, osaient des propos joyeux et un peu fous, les statuts établis s’effritaient, devenus soudain défroques ridicules, un ordre social différent s’amorçait par le biais de relations dénuées de préjugés, une surprenante intelligence politique largement partagée émergeait, un irrespect créateur s’installait. L’art fusionnait avec le politique, l’École des Beaux-Arts de Paris était devenue un atelier de production d’affiches et de dessins militants. Jean-Louis Barrault s’était associé à l’occupation du théâtre de l’Odéon dont il était le directeur, ce qui lui vaudra les foudres d’André Malraux, Ministre de la Culture dépassé par l’événement.

Plus rien ne fonctionnait, Mai 68 appartient autant au monde du travail qu’aux étudiants. C’était un peu la fête, comme un retour à un ordre beaucoup plus naturel. Il devenait possible de s’autoriser à rêver. Des assemblées citoyennes germaient çà et là, moments de bonheur, moments d’exaltation, utopies porteuses de vie.

Tout pouvait être remis en question, une page semblait se tourner pour aborder une société libérée, inventive et grosse d'espoir.

Quelque chose me rappelait la Libération ; il s’agissait d’une libération personnelle, les voies immuables, figées, devenaient franchissables, la transgression était possible, les culs de sac de la conformité révélaient une issue cachée. Ce mouvement collectif mais nullement massificateur, refusant toute compromission avec les institutions établies, m’a conforté dans la conviction que chacun doit d’abord être responsable de soi-même sans attendre l’apport de tiers décideurs.

L’un des slogans d’alors, « un bon maître, on en aura un lorsque chacun sera le sien », illustrait parfaitement cette idée. La contestation des allant de soi sociaux, culturels et politiques renforçait à la fois mon individualisme et mon sentiment d’une participation joyeuse à un collectif fondateur. Mai 68 brilla comme un soleil généreux. Ce fut avant tout une expérience partagée qui permit à un grand nombre de connaître une concordance entre le dire et le faire.

Le Parti Socialiste Unifié (P.S.U.) dirigé par le jeune et fringant Michel Rocard en liaison avec Pierre Mendès-France, attirait par sa capacité de réflexion, ses exigences de clarification et son intransigeance. Je me suis dépensé pour contribuer à la mise en échec du Général lors du référendum du 28 avril 1969, moins d'un an après sa triomphale reprise en main des affaires de l'État.

À coup sûr une chape a sauté, même si la désillusion de la perpétuation du pouvoir gaulliste fut considérable.

Les résonances de Mai 68, vite dénaturées, se firent cependant longuement entendre. Après, les relations interpersonnelles ne furent plus les mêmes, une aisance nouvelle s'était installée et demeure très partiellement aujourd’hui encore, les rigidités hiérarchiques avaient sauté, le ridicule des situations établies apparaissait au plein jour. Détail non négligeable, témoignage d’une revendication d’égalité entre les personnes, le tutoiement entre interlocuteurs se connaissant à peine est devenu plus fréquent et beaucoup plus aisé qu'auparavant. (...) L’individu trouvait enfin sa valeur, sa puissance novatrice.

 

Depuis, les positions prises par Cohn-Bendit sont devenues de plus en plus discutables. Sans perdre de sa vigueur, il s’est affirmé politicien parmi les autres, prêt à des alliances opportunistes. Les autres dirigeants étudiants du mouvement de mai 68 sont rapidement rentrés dans le rang. Ils ont fait carrière dans l’Éducation Nationale, dans le conformisme littéraire, dans la politique, le journalisme  ou « l’humanitaire ».

Il faut hélas reconnaître que cinquante ans après le reflux est à peu près total. Cynisme, mépris, autoritarisme, non droit et privilèges pour les tenants d’un pouvoir financier sont toujours la règle. Toute contestation, toute révolte, toute expression contraire, s’apparentent à des non événements dont il n’y a pas lieu de tenir compte, verticalité du pouvoir aidant.

Cependant, rien ni personne ne pourront faire que le souffle de Mai 68 n’ait jamais existé. Si l’événement est passé, s’il appartient à l’Histoire, ses traces brillent aujourd’hui comme un soleil noir.

Bien sûr, Mai 68 ne se reproduira pas à l’identique, l’ardeur continue néanmoins à couver çà et là sous les cendres. La prise en compte de la destruction des conditions de vie sur la Planète, la nécessité absolue d’inventer de nouvelles formes de vie en société, foisonnent et commencent à pousser leurs rhizomes. Des formes alternatives s’élaborent et envisagent la possibilité d’un autrement. Signe encourageant : le Pouvoir s’en émeut, qui tente de rejeter le collectif au profit de l’individuel.

Tout porte à penser qu’un cycle s’achève, que, bien qu’encore dans le flou, nous sommes aux prémices d’un commencement. La fougue de la jeunesse et le témoignage de la vieillesse ont à faire ensemble.

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A
J’ai bien apprécié ton texte sur 68, les rappels que tu fais, sur l’art fusionnant avec la politique, les transgressions, la libération de chacun pour trouver sa puissance novatrice,créer de nouvelles relations entre les femmes et les hommes, des nouvelles formes de vie.<br /> Je m’associe avec toi et avec tous ceux de nos âges qui ont l’envie de témoigner, pour que le témoignage de la vieillesse devienne une force et fusionne avec la fougue de la jeunesse: Comme tu le pressens un nouveau cycle est à venir….Avenir).
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R
Oui, ce fut un moment très bref, où l’on a pu avoir l’illusion de mieux respirer. Bien<br /> sûr depuis…<br /> Je te signale, si tu ne l’as déjà lu : Réflexions sur l’esclavage des Nègres de Condorcet,<br /> suivi de Mémoires sur l’instruction public, cela vieux de plus de deux siècles et posant<br /> des questions qui furent de nouveau posées en 68 (sur les femmes en particulier). <br /> Bien sûr, Condorcet est mort en prison. Comme il se doit.
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M
Toujours intimidée à l'idée de commenter un article, deux articles, qui peuvent se passer de commentaires et conserver leur intérêt néanmoins. Mais réagir est possible, car j'ai eu 18 ans en 1968, en Acadie. Nous étions vaguement au courant, par la télévision, des événements de mai'68. Cependant c'est l'époque où dans mon collège classique ( 4 ans d'études correspondant au Bac et à la Licence) nous faisions élire une fille comme présidente de l'Association étudiante alors que nous devions constituer un peu plus de 15% des effectifs étudiants. Les autres filles préféraient encore fréquenter un établissement pour filles. Pourquoi cette fameuse Ginette? Elle étonnait. Remettons nous dans le contexte d'une petite municipalité qui vit de son usine de pâtes et papiers, qui compte au maximum 12 000 habitants et qui respire les émanations de souffre de ladite usine. En majorité francophone aux frontières des Etats-Unis. J'en reviens à Ginette qui n'aura jamais signé de pétition ''Me TOO'' plus poli que ''balance ton porc'' et moins violent, au demeurant, cette jeune femme avait déjà fait des séjours en Amérique du Sud, étudié l'espagnol, enseigné le piano, pratiquait le vélo et la chasse (même pas peur en forêt), et se situait dans les premières de classe. Aînée d'une famille de huit enfants ( si ma mémoire est bonne) (C'était normal: je compte personnellement une centaine de cousins germains.), elle n'a pas fait carrière en politique mais elle a créé une boite en traduction et comme interprète. À l'époque, certains jeunes se distinguaient par leur énergie, leur imagination créatrice, leur volonté d'entreprendre et leur intelligence. Des jeunes de cette trempe existent aujourd'hui: ils sont à l'oeuvre et j'ai envie, de leur faire confiance, trop lasse pour poursuivre, à bientôt 68 ans, un combat collectif. Les deux articles que je ne commente pas m'auront agrémenté le premier café du matin. Je vous souhaite une journée de bonté et de lumière.
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