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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Un écrivain japonais réfléchît en français sur la société

20 Avril 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

En ce temps du mépris affiché, des mensonges récurrents, de violences coutumières, et d’affirmations dogmatiques, il est indispensable de trouver des refuges où se ressourcer. La lecture est plus que jamais nécessaire. Lire est une forme de résistance au décervelage organisé.

 

C’est en écoutant une émission de radio, probablement sur France-Culture, que j’ai réalisé que la parfaite maitrise de la langue de celui qui parlait sans l’ombre du moindre accent étranger était le fait d’un écrivain japonais et non d’un habile traducteur. La claire intelligence des propos, leur pertinence et leur intérêt m’ont décidé à me procurer le livre sans tarder.

Les éditions Arléa viennent de publier Dans les eaux profondes (223 p., 19 €) par Akira Mizubayashi. Il s’agit sans aucun doute d’un ouvrage notable.

 

Le livre est articulé en deux grandes parties fortement liées.

 

Nous apprenons d’abord combien la pratique du bain japonais a structuré les relations inter personnelles au cours du temps. À partir de variations, d’aller-retour entre le proche et le lointain, l’individuel et le collectif, l’histoire et l’Histoire, l’évocation de scènes de bain dans le cinéma japonais, voire américain, l’auteur nous achemine vers un savoir-vivre raffiné, subtil et poétique, ferment d’une civilisation bien particulière.

Il rapporte ses souvenirs, parfois intimes, pour nous dire l’importance du rituel, la jouissance du bien-être, l’occasion unique d’un rapport à l’autre qu’interdisent les conventions. Quelques pages très fortes sont consacrées à l’évocation du dernier bain offert à son père, peu de jours avant son décès. Émotion, pudeur, plaisir ultime du partage.

Peu à peu émerge un parallèle possible entre le bain public et le rôle joué par le café dans le monde occidental. Lieu d’échange, lieu de rencontre, lieu d’ouverture, là où le naturellement non-dit peut trouver à s’exprimer.

Mais l‘évolution de la société japonaise influencée par l’Occident fait que les bains publics disparaissent au profit de « la douche rapide à l’européenne ».

 

Alors que le  bain aurait pu être le cadre structurant d’une démarche collective, au sens du Contrat social de J.J. Rousseau, fondement de la démocratie, le Japon est en train d’effectuer un retour au passé dictatorial, ultra nationaliste, désireux de mettre fin au régime issu de l’immédiat après-guerre et de l’horreur atomique.

 

La seconde partie du livre est consacrée à une réflexion sur la notion de démocratie et son absence dans la culture nippone.

 

Ayant adopté le français, dans lequel il s’exprime désormais, Mizubayashi regarde avec lucidité la société française, marquée par les scandales, la corruption, le spectacle lamentable offert par les professionnels de la politique, la montée de l’extrême droite, une politique nucléaire faisant fi de Fukushima, la vente d’armes aux pétromonarchies... Mais... l’existence de lieux et de résistance intellectuelle, de vigilance critique – la France de Montaigne, celle du Collège de France – lui permet de ne pas désespérer.

 

Pour lui, « les Japonais ne voient rien, n’entendent rien, ne sentent rien, avalant à satiété les sottises divertissantes diffusées par les pires canaux médiatiques. On les dirait prêts à mourir dans une sorte d’anesthésie générale pratiquée sur leur esprit à leur insu. »[1]

Procédant par cercles concentriques, il poursuit en examinant la structure de la langue japonaise et les comportements induits, puis il passe à Jean-Jacques Rousseau, à la fresque de Lorenzetti, le bon et le mauvais gouvernement, au Palais communal de Sienne.

Les effets du mauvais gouvernement évoquent immédiatement l’Apocalypse atomique de 1945. L’auteur enchaine sur Tchernobyl et Fukushima, désastre en cours...

« Le nucléaire est aujourd’hui une des failles emblématiques d la politique japonaise ; mais on peut certainement en dire autant pour la Fiance et les autres pays nucléarisés pour la bonne raison qu’il échappe, dans une large mesure, au contrôle par le peuple. »

 

La démocratie est à bout de souffle au plan mondial, note-t-il non sans raison.

 

Les dernières pages, fort émouvantes, sont consacrées à l’empreinte quasi indélébile de la langue maternelle et à l’ouverture que représente l'adoption d’une langue paternelle, telle que le français.

 

Très certainement un livre à lire, un livre auquel revenir.

 

[1] Je ne puis m’empêcher d’extraire quelques phrases du papier qu’Alain Sagault vient de publier le 17 avril 2018 sur son blogue :

« J’écoutais parler l’autre jour des gens sérieux (...) Ils disaient tous les mêmes sottises à la mode (...) ils avaient manifestement l’impression de penser par eux-mêmes, alors qu’ils enfilaient les slogans consensuels comme autant de perles d’inculture (...) C’était très sympathique, et absolument terrifiant (...) Ils avaient tout lieu d’être contents, leurs maîtres leur avaient jeté un os intellectuel (...) »

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A
Mr Plagnol, j'ai tiré un bout de la lorgnette et sur mes propos chacun peut aussi en tirer un bout.<br /> <br /> Je vous rejoins totalement pour croire en et faire avancer la démocratie, cette belle construction.<br /> Là où il y a peut-être un point de petit achoppement c'est que selon moi pour la faire avancer il faut être lucide, car en effet nous avons la chance d'être en démocratie, mais avec quelles actions (historiques et actuelles) sur les peuples de notre monde et sur notre environnement Terre? <br /> Le point d'achoppement est certainement que pour moi le revers de la médaille et que démocratie occidentale et mère d'un libéralisme qui ne me convient pas. Pour moi dans nos démocraties beaucoup regardent passer la parade sous les ors "Liberté Egalité Fraternité". Beaucoup diront que l'utopisme ne mène nul part, ah sacré part de l'ombre des poètes face à l'éclat du réel collectif.
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B
Merci de cette information. Le travail de Li Hongbo est tout à fait hors du commun. A la fois fascinant et inquiétant, impossible de regarder l'étirement de ses sculptures, apparemment anodines, sans un profond malaise. Une sorte de regard sur la boite de Pandore que sont les traditions et les habitudes visuelles culturelles. Et puis, après coup, où la virtuosité peut-elle mener ? Là aussi, malaise, car la porte risque de bientôt se refermer.
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A
Je donne un petit lien (à approfondir) de l'artiste Li Hongbo, sculpteur chinois, dont j'ai vu l'exposition au musée du papier d'Angoulême.<br /> <br /> https://www.youtube.com/watch?v=ul81nAbOx2g
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A
Pour la citation: Montesquieu non Montaigne.
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A
Bonjour Mr Klépal et Mr Plagnol,<br /> <br /> Je suis d'accord qu'il faille "construire un avenir qui peut-être positif", pour cela nos dominants ont la réponse le transhumanisme, que "la France et l'Europe sont des espaces de liberté et de culture". <br /> <br /> Maintenant Mr Plagnol étant d'accord avec votre analyse je tiens aussi à noter, car tout est complexe, non?<br /> <br /> En parallèle je dis aussi que la France et l'Europe (notion à préciser dans le temps et l'espace), je dis ici une partie de la civilisation occidentale est belliciste ayant imposé son hégémonie sur la planète par la force des armes et de leurs secondants les diplomates et barbouzes de toutes sortes. Combien de déstabilisations de pays pour mettre en place une vision marchande du monde et sa culture? Imaginez un peu si la Chine dans l'Histoire avait été aussi belliciste (même si elle le fut mais dans une mesure qui semble vraiment moindre).<br /> <br /> Mr Plagnol vous allez diriger des "ateliers de peinture" en Chine, sans aucuns doutes allez-vous vous nourrir de cette grande culture vous aussi comme vous allez nourrir la leur.<br /> Car Chine, Japon, Corée sont des pays de grandes cultures aussi, d'ailleurs pourquoi des points d'exclamation après Chine, Corée? Ce ne sont pas des espaces de Liberté, je conçois, qui peut dire le contraire.<br /> Nous pouvons aussi dire que les espaces de Liberté sont plus grands pour certains que pour d'autres de toute façon. Un exemple, autour de moi très peu de gens peuvent se permettre financièrement de prendre l'avion...et puis pour la pollution si tout le monde pouvait prendre l'avion...<br /> <br /> Pour les points d'exclamations comme dans une partie de l'Histoire occidentale j'y vois (certainement à tort) une sorte de dédain, un exotisme un peu "dominant". Ce reproche n'ai pas attribué à votre personne mais à un vieux fonctionnement encore très actif de nos jours.<br /> <br /> A la suite de Montaigne : "Nous avons souvent tendance à confondre les belles paroles avec les bonnes actions", ce qui va à ravir à nos démocraties, non?<br /> <br /> Cordialement.
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B
Akira Mizubayashi célèbre lui aussi l'héritage et la culture française, ainsi que je l'indique dans mon papier. Ce qui n'exclut en rien lucidité et regard critique.
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P
Mr Forgeron , il n y a absolument aucun dédain dans mes points d' exclamation ; simplement une pointe d' humour pas compris sur le fait que j' aille pas loin de la Corée du Nord qui n'est pas un modèle de démocratie comme la Chine également . J' accepte d' aller en Chine parler de peinture car c' est à l' invitation du consulat français ; je respecte et admire la pensée artistique chinoise . Quand à la démocratie est bien oui j' y crois , il faut la faire avancer et je ne rejoindrai pas les déclinistes , les sceptiques permanents . Points d' exclamation car justement nous avons la chance d' être en démocratie et que beaucoup de peuples nous envient
P
Oui , certainement très intéressant , à lire donc , mais une fois de plus je ne partage pas cette cette pensée que notre présent serait décervelé , notre démocratie systématiquement en miettes et j' ai la nécessité de construire un advenir qui peut être positif : un écrivain , poète , remarquable humainement , chinois exilé : François Cheng reconnait et célèbre les valeurs philosophiques , artistiques , culturelles que lui a apporté la France et l' Europe . L' Europe et la France même si elles ont des difficultés et des infirmités restent des espaces de liberté et de culture ; je vais donc m' envoler prochainement en chine !! pour diriger un atelier de peinture à l' invitation du consulat de France à Shenyang , tout près de la Corée du nord !!!
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