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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

À propos de la violence politique

11 Mai 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #violence politique ; Mélenchon ; mouvements sociaux ; Eternel retour ; Jean Jaurès ; Clémenceau ; catastrophe de Courrières ; révolution

Des brutalités assorties de dégâts ont à nouveau eu lieu lors du défilé du 1er mai à Paris.

Hors de question de justifier, encore moins d’absoudre, la violence politique telle qu’elle se manifeste lors de cortèges ou de manifestations d’une opposition politique déterminée. Mais il est insupportable de ne l’aborder que sous forme de jugements moraux indignés, forcément réducteurs, ainsi que le font personnages politiques de droite comme de gauche[1] ou bien journalistes télévisuels, parlant les uns et les autres de casseurs ou de terroristes urbains, négligeant l’analyse des faits auxquels ils s’attachent et ne s’en tenant qu’à la vindicte..

Essayer d’analyser et de comprendre parait la moindre des choses, contrairement à ce qu’a pu affirmer il y a moins de deux ans un récent ancien Premier Ministre adepte de l’intransigeance autoritaire, désormais en mal d’emploi.

 

Où que ce soit, les mouvements de forte contestation ont toujours été accompagnés de heurts parfois tragiques et de dégradations consécutifs à la violence répétée d’un gouvernement ou d’un groupe de gouvernements. Ce qui se passe aujourd’hui n’échappe pas à la règle. 1789, 1830, 1848, La Commune, catastrophe de Courrières 1906, Berlin 1953, Seattle 1999, Gênes 2001, Notre-Dame-des-Landes, État de siège institutionnalisé, impitoyable chasse aux migrants...  

Le scénario est souvent analogue à celui de l’été et de l’automne 1789 : alternance de décisions autoritaires, de saccages, d’hésitation du Pouvoir, puis de brutalités et de destructions répressives. Véritable cycle infernal de l’Éternel retour.

Dans un discours prononcé à la Chambre des députés en 1906, après la catastrophe de la mine de Courrières[2], Jean Jaurès s’exprime dans des termes étrangement actuels. Il est clair pour lui que la violence populaire n’est jamais qu’une contre-violence immédiatement réprimée, ce qui l’explique sans la légitimer pour autant, alors que la violence initiale hypocrite et cachée jouit d’une impunité certaine :

« Jean Jaurès : J’estime que l’action légale peut être aujourd’hui plus puissante, plus efficace que l’action convulsive. Nous voulons demander à la classe ouvrière de s’organiser légalement pour échapper à toute tentative et à toute possibilité de violence ; mais, Monsieur le Ministre de l’Intérieur, nous ne sommes pas, nous ne pouvons pas être les dupes de l’hypocrisie sociale des classes dirigeantes. [...]

Ce qu’elles entendent par le maintien de l’ordre…, ce qu’elles entendent par la répression de la violence, c’est la répression de tous les écarts, de tous les excès de la force ouvrière ; c’est aussi, sous prétexte d’en réprimer les écarts, de réprimer la force ouvrière elle-même et laisser le champ libre à la seule violence patronale.

Ah ! Messieurs, quand on fait le bilan des grèves, quand on fait le bilan des conflits sociaux on oublie étrangement l’opposition de sens qui est dans les mêmes mots pour la classe patronale et pour la classe ouvrière. Ah ! Les conditions de la lutte sont terriblement difficiles pour les ouvriers ! La violence, pour eux, c’est chose visible…

M. le Ministre de l’Intérieur (Georges Clemenceau) : Fressenneville [3] se voit, ce n’est pas un écart de langage, cela !

Jean Jaurès : Oui, Monsieur le Ministre, la violence c’est chose grossière…

M. le Ministre de l’Intérieur : Cependant, elle ne vous frappe pas !

Jean Jaurès : … palpable, saisissable chez les ouvriers : un geste de menace, il est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. Le propre de l’action ouvrière, dans ce conflit, lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder, en effet, par la brutalité visible et saisissable des actes. Ah ! Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. Cela ne fait pas de bruit ; c’est le travail meurtrier de la machine qui, dans son engrenage, dans ses laminoirs, dans ses courroies, a pris l’homme palpitant et criant ; la machine ne grince même pas et c’est en silence qu’elle le broie. [...]

La même opposition, elle éclate dans la recherche des responsabilités. De même que l’acte de la violence ouvrière est brutal, il est facile au juge, avec quelques témoins, de le constater, de le frapper, de le punir ; et voilà pourquoi toute la période des grèves s’accompagne automatiquement de condamnations multipliées.

Quand il s’agit de la responsabilité patronale – ah ! laissez-moi dire toute ma pensée, je n’accuse pas les juges, je n’accuse pas les enquêteurs, je n’accuse pas, parce que je n’ai pas pu pénétrer jusqu’au fond du problème, je n’accuse pas ceux qui ont été chargés d’enquêter sur les responsabilités de Courrières, et je veux même dire ceci, c’est que quel que soit leur esprit d’équité, même s’ils avaient le courage de convenir que de grands patrons, que les ingénieurs des grands patrons peuvent être exactement comme des délinquants comme les ouvriers traînés par charrettes devant les tribunaux correctionnels, même s’ils avaient ce courage, ils se trouveraient encore devant une difficulté plus grande, parce que les responsabilités du capital anonyme qui dirige, si elles sont évidentes dans l’ensemble, elles s’enveloppent dans le détail de complications, de subtilités d’évasion qui peuvent dérouter la justice. [...]

Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité.

Vous me disiez, monsieur le ministre, que nous vous accusions d’avoir caché un cadavre ; non, nous ne vous avons pas accusé d’avoir caché un cadavre, mais il y a 1 400 cadavres que la société capitaliste est en train de cacher ! »      

 

C’est bien aux sources de la violence de l’État qu’il convient de s’attaquer en priorité, plutôt qu’à ses inévitables conséquences politiques que sont les manifestations publiques. L’absence de véritable réforme fiscale depuis des décennies et l’accroissement des privilèges sont à combattre en permanence car ils entretiennent violence et contre-violence.

Le cycle répétitif abus et prérogatives-révolte-répression n’est en rien une voie de solution. Il ne fait qu’alimenter la rage permanente face à laquelle les procédures dites démocratiques sont impuissantes.

Couper la racine du mal ne semble pas hélas la priorité actuelle.[4] En outre, le recours a priori au jugement d’ordre moral rend impossible toute éventualité de dialogue. Il ouvre la porte aux ravages de la passion.    

 

 

[1] Diatribe à la TV de J-L Mélenchon trop souvent emporté par sa fougue, oublieux de l’enseignement de l’Histoire auquel il tient tant cependant, rappelant hélas dans le cas présent le discours de la CGT et du PC en mai 68. Sa capacité à se tirer des balles dans le pied est navrante.

[2] La plus importante catastrophe minière d’Europe, avec plus de 1200 morts et des responsables qui sacrifièrent des mineurs pour sauver des installations et des équipements.

[3] À Fressenneville, en avril 1906, le château du plus important patron de la commune fut incendié lors d’un mouvement de grève.

[4] Dans son dernier ouvrage, Qui a tué mon père (Le Seuil éd., 96 p., 12 €), Édouard Louis clame avec une force singulière la responsabilité des dirigeants de l’État dans le désastre socio-politique actuel. Un vigoureux pamphlétaire bouscule l’entre soi conformiste littéraire.

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M
Génial Jaurès !<br /> Merci pour ce rappel.
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M
La conjoncture a changé mais l'humain reste l'humain. La révolution numérique et la mondialisation du commerce nous dépassent et nous donnent à comprendre notre impuissance comme individus. Chez tous ceux qui ne profitent pas au sommet, chez l'immense majorité, règne donc un sentiment d'injustice. Et le politique étant complètement dépassé par la nouvelle logique économique mondialisée, chacun de nous cherche sa voie, sa voix. Et la trouve ou pas ... en amitié, en amour, en liens humains significatifs et en action communautaire parfois, l'action qui fait du bien au bénévole et peut-être même aux bénéficiaires. Alors, bonne journée!
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