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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Civilisation, décadence, mutation

20 Mai 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Régis Debray, Paul Valéry, Alfred Jarry, civilisation, culture

En 2017 Gallimard a publié Civilisation, un essai de Régis Debray. Environ un an après le livre vient de sortir en édition de poche dans la collection folio (243 p. 19 €).  Il porte en sous-titre « Comment nous sommes devenus américains ».

Facile à lire, écrit dans un style décontracté avec des pointes d’humour, sa densité requiert néanmoins une attention certaine, tant les faits évoqués et les réflexions induites sont essentiels. Cette chronique s’appuie principalement sur le chapitre IV, intitulé Qu’est-ce que la nouvelle civilisation ?

Sa lecture offre quelques pistes de grand intérêt pour tenter de comprendre à quoi attribuer la perte de sens commun, ainsi que la disparition de la mémoire auxquelles nous sommes confrontés au quotidien.

Le postulat sur lequel est fondé le livre tient au constat que l’Europe a cessé de faire civilisation au cours du 20e siècle, tandis que l’Armée rouge a gagné la Seconde Guerre mondiale et que les États-Unis ont gagné la paix consécutive. Debray avance que « si, à leurs deux mille implantations militaires sur les cinq continents, ne s’étaient pas adjoints tente cinq mille Mc Do dans cent dix-neuf pays (dont mille cinq cents en France) accompagnés d’une langue idéale pour la traduction automatique, du rasoir Gilette, des microsillons du saxophoniste Lester Young (...), et du décolleté de Marilyn, il n’y aurait pas aujourd’hui de civilisation américaine. » 

Cette remarque implique évidemment de distinguer culture et civilisation. Une culture est célibataire, elle n’engendre pas de descendance, elle nécessite, un humus, un ancrage stable, elle construit patiemment, elle se protège. Une civilisation décloisonne sa culture d’origine, elle agit, elle est conquérante, elle exige toujours plus, elle rayonne, elle engendre, dépérit, et laisse place à une descendance.

Nous sommes à l’un de ces moments charnières. L’homme nouveau n’est qu’une utopie ancestrale, un mythe. Par contre, le passage d’une manière d’organiser la vie à une autre est une réalité. La crainte tient à l’ignorance de ce qui parviendra à germer ailleurs de ce que nous connaissons. Notre culture nous pousse à l’angoisse.

Grèce, Empire romain, Chrétienté, Empire américain (avec quelle extension, jusqu’à quand ?)...

Tout empire périt et germe en même temps. Si comme le constate Paul Valéry les civilisations sont mortelles, il se pourrait qu’elles ne meurent que pour renaître différentes, ailleurs. Nous devrions alors parler de mutation et non pas d’extinction.

 

Un tableau clinique pour aider à la compréhension de l’aveuglement, du déni, et de l’inertie si répandus de nos jours, si terrifiants, si révoltants.

Depuis quelques décennies le décompte du temps se fait de plus en plus prégnant (time is money) : « on n’a pas le temps, abrégez, faites court... ». il s’agit là d’un véritable attentat contre l’esprit,  tout véritable débat requérant durée, calme, silence et réflexion.

À cela s’ajoute une augmentation considérable de l’espace désormais disponible. Les distances n’importent plus : accroissement de la mobilité, déplacements en TGV ou en avion, zapping à la télé...

« On se mondialise aussi vite que l’on se déshistorise » écrit Régis Debray.

Les techniques du bien communiquer l’emportent sur le bien transmettre : You Tube et autres Face book. La Com’ !

La perte de la notion de temps relatif (être à la fois hier et aujourd’hui) au profit de l’ici et ailleurs au même moment (télé, informatique...) induit un déclin de la mémoire, voire une perte totale de mémoire, au profit d’une remise à zéro perpétuelle (remise à neuf et obsolescence programmée) pour oublier, ou alléger l’encombrement du passé. La perte de mémoire c’est le nez à la vitre d’évènements dénués de perspective.

La déculturation devient peu à peu la norme. (Le prémonitoire décervelage mis en scène par Alfred Jarry, à la fin du 19e siècle, tandis qu’Ubu est devenu Roi au 21e américain.)

L’usage fréquent du terme population, souvent en lieu et place de peuple ajoute au trouble. La population est composée de personnes qui habitent un même espace, elles sont souvent pressées d’aboutir, alors qu’un peuple est constitué d’héritiers d’une histoire, qui eux ont le temps de la recherche et de la réflexion.

S’ajoute à tout cela la primauté de l’image, source d’économie des systèmes de pensée et de réflexion. L’imaginaire est colonisé par les histoires que l’on raconte en trafiquant la réalité, en récupérant les données par des explications souvent spécieuses. L’image l’emporte ainsi sur le fond. Seule prime l’apparence. Le nez est collé à la vitre de l’immédiat. La photographie instantanée (clic-clac merci Kodak) et les selfies jouent ici un rôle capital.

Faut-il rappeler que les conditions matérielles d’existence déterminent les comportements physiques et mentaux ? La colonisation des esprits passe par l’électro-ménager comme le proclamait naguère Moulinex prétendant libérer la femme.

Il n’y a pas si longtemps, les penseurs et philosophes enseignaient pour la plupart, maintenant ils participent à des talk-shows télévisés et minutés. Et les politiques se préoccupent essentiellement de construire des images positives d’eux-mêmes.

Ainsi s’est constitué le règne de l’esbroufe et du bluff.

Le champ visuel a dévasté celui du symbolique.

Construction de l’imposture + absence de recul + impossibilité d’autres hypothèses = Perte totale d’objectivité.

 

 Tout ceci « est une longue histoire, conclue Debray, où le sourire finit par l’emporter sur les larmes d’un instant ».

Des civilisations se sont effondrées, absorbées par d’autres. La culture des dominés n’a jamais été totalement éradiquée par les dominants, qu’elle a souvent influencés.

Se lamenter serait pure perte, efforçons-nous de porter notre regard sur les germes susceptibles d’hybridation déjà perceptibles çà et là. Le renouveau se dessine. Nous sommes dans la file, nous avons pris la suite, mieux que des pleurs il importe de passer des témoins aux successeurs.

P.S. : Cette conclusion est à tempérer, ainsi qu’un ami lecteur me l’a souligné, d’une réflexion sur l’accélération funeste de la destruction de la planète par l’homme lui-même. Alors la question du passage de témoins à des successeurs suppose un préalable : au train où vont les choses, peut-on encore longtemps imaginer possible l’existence de successeurs ?

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M
Je me demande si le coca-cola chinois aura meilleurs goût que le coca-cola étatzunien. Mais, sans doute, avant, l'impérialisme des scorpions (les seuls qui ont survécu à Hiroshima) aura donné à tout cela et à toute vie sur terre (qui est si belle) une date définitive de péremption. Je ne suis pas optimiste (et suis tout à fait d'accord avec Alain), mais je fais comme si... (Et je peins. Et j'écris. Et je lis. Et je vais voir la beauté des oeuvres d'Art, par bonheur, trop humaines.)
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S
Sévère mais juste, une fois admis, ce que j'aurais dû énoncer clairement, honte sur moi, que nous appartenons tous deux à ce même sous-genre de la bourgeoisie humaniste classico-romantique en voie d'extinction ! Ce qui me désespère plus encore que la disparition de ce qui fut une civilisation et que mon naufrage personnel concomitant, déplaisant épiphénomène, c'est de voir s'éteindre en même temps que nous ceux qui auraient dû nous succéder. Et d'être, forcément, en partie responsable de cet avortement suicidaire, et le mot avortement ne vient pas par hasard sous mon clavier.<br /> Je voulais ce matin te proposer de "contextualiser" ma remarque apparemment extrême, mais tout bêtement rationnelle, en écoutant si ce n'est déjà fait, le 8h20 de France-Inter avec Cyril Dion, le sympathique et un peu naïf réalisateur de "Demain". Tout y est dit, y compris, en filigrane, de la terrible impuissance des hommes de bonne volonté à faire évoluer si peu que ce soit le rapport de forces avec les tenants de l'Homo Deus, de l'Argent Roi et du Tout pour ma gueule, une Trinité post-moderne irrésistible parce qu'elle est le rêve collectif inconscient de notre espèce consciente…<br /> L'optimisme tant vanté actuellement n'est qu'une des facettes, et l'une des plus dangereuses, de notre aveugle mégalomanie. Il n'est pas d'optimisme cohérent sans le correctif et l'appui d'une impitoyable lucidité.<br /> Je crois qu'on ne peut tenter de sauver un bateau qu'en ayant clairement repéré les voies d'eau, établi un diagnostic aussi objectif que possible, exploré les éventuelles solutions. Le seul optimisme digne de ce nom est le pessimisme assumé et surmonté, celui de la grenouille qui bat le lait jusqu'au bout de ses forces et survit contre toute attente au moment où émerge le beurre…<br /> Ce n'est pas du tout ce qui se passe actuellement où l'on voit les plus faibles abdiquer devant les écrans du foot people et se laisser saigner comme poulets en batterie tandis que les plus forts tirent à hue et à dia à qui arrachera le plus gros bout de gras de la carcasse pantelante de notre monde, sans voir que c'est de leur propre chair corrompue qu'ils se régalent et s'empoisonnent.<br /> Ce spectacle ne m'empêchera pas de ramer, parce qu'il n'y a rien d'autre à faire, et parce que l'engeance maudite laquelle j'appartiens a eu, a encore parfois, cet élan qu'on appelle le génie – et que je voudrais que cela survive, en se mettant enfin au service de la vie et de sa beauté.<br /> Je sais, c'est ronflant, gonflant même peut-être, mais fallait que ça sorte !
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S
On ne se relit jamais assez ! Rectifions : "l'engeance maudite à laquelle j'appartiens"…
B
Remarque de taille qu'il convient à l'évidence d'intégrer dans le raisonnement.<br /> Merci de me rappeler à l'ordre sur ce point.Un vieux fond d'optimisme latent, que j'ignorais en moi, m'a poussé à une impasse. Je trouve malgré tout sévère de qualifier Debray d'intellectuel du 19e siècle prolongé.
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S
Tout cela est bel et bon, et tu reformules fort bien l'approche de Debray. Juste une erreur et qui n'est pas mince : la mutation, que nous étions quelques-uns à espérer il y a maintenant plus de 40 ans, n'a pas eu lieu à temps, le « progrès » est allé trop vite, et l'extinction est largement commencée. La sixième extinction de masse des espèces ne concerne pas que les insectes, les oiseaux et les mammifères, elle vise au premier chef la seule espèce devenue réellement nuisible, la nôtre, dont l'inconscient collectif est en pleine panique. Debray reste un intellectuel du XIXe prolongé, pour qui l'homme par essence surplombe la nature. C'est l'inverse qui est vrai, nous n'avons à passer que le sceptre de notre incurie, et il est de moins en moins probable qu'il y ait des successeurs pour le recueillir. Tout comme Debray en tant qu'intellectuel, en tant qu'espèce et par la grâce de notre "sagesse", nous sommes désormais des dinosaures. Je compte sur les fourmis pour prendre le relais – si tant est qu'elles en aient envie, car elles n'en ont nul besoin.
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